lundi 27 mars 2017

# 73/313 - Hugo / Eylau

"Eylau relevait d'une mythologie personnelle façonnée pendant mes années de pensionnat. Cette période n'est pas la plus heureuse de ma vie, cependant elle me fut pleinement profitable. J'eus pour toujours la révélation de la vraie vie, cette vie rêvée et "pleinement vécue" dont parle Proust à propos de la littérature."

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre, p. 34.

Eylau fut d'abord un support de punition :  dans l'institution catholique où Kauffmann était interne, on expiait, écrit-il, par la poésie. La récitation de longs passages de poème, provenant principalement de La légende des siècles de Victor Hugo, était d'usage courant. Il assure en connaître encore des pans entiers, comme Le Cimetière d'Eylau, un morceau de bravoure de trois cents vers qui "raconte la mission impossible de l'oncle du poète, Louis, alors capitaine au 55e de ligne. Le colonel lui a donné l'ordre de  tenir à tout prix sa position.

Prenez avec vous la compagnie entière
Et faites-vous tuer - Où  ? - Dans le cimetière.
Et je lui répondis : - C'est en effet l'endroit. "

Le capitaine Hugo à Eylau (Lucien Lapeyre, 1912)

Dans l'institution où je travaille - et qui n'est pas le moins du monde catholique - je peux disposer de l'excellente édition des Œuvres complètes du poète, en dix-huit volumes reliés en cuir rouge, du Club français du livre (1970), édition dite chronologique sous la direction de Jean Massin. Au quinzième volume, figure La Légende des siècles. Je n'ai pas eu la chance d'être puni avec de la poésie, et subséquemment je ne connais rien du poème. Je le découvre, il est encore temps :
La neige en cette nuit flottait comme un duvet,
Et l’on s’exterminait, ma foi, comme on pouvait.
On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres,
Je voyais mes soldats rôder comme des ombres ;
Spectres le long du mur rangés en espalier ;
Et ce champ me faisait un effet singulier,
Des cadavres dessous et dessus des fantômes.
C'est l'oncle Louis qui est sensé raconter sa bataille aux frères aînés de Victor, "écoliers éblouis", tandis qu'il lui demande de jouer, le jugeant trop petit pour comprendre. Mais Victor écoute cependant. Or, ce fragment de La Légende est datée du 28 février 1874, Hugo a alors 72 ans, et il est bien loin le petit enfant. Cet effet singulier - ces cadavres dessous et ces fantômes dessus - c'est lui bien sûr qui y songe, qui se projette en imagination dans l'infernale tuerie.

A ce stade, je suis allé voir dans ce livre prodigieux, énorme, torrentiel, polémique, contesté et contestable, qui est Le XIXe siècle à travers les âges, de Philippe Muray, près de sept cents pages dont je ne risquerai aucun résumé : qu'il suffise pour l'instant de savoir que Hugo y est scruté avec l'attention forcenée d'un entomologiste. Je plonge dans l’œuvre à l'intuition, au souvenir (ma lecture remonte à mars 2000), et me voilà, page 559, au chapitre III, Catabases (autrement dit la descente au monde souterrain des morts, aux Enfers),  où Muray écrit qu'il a en ce moment sous les yeux un volume intitulé Le Livre des mères et des enfants, et il précise qu'en le parcourant, "on se rend tout de suite compte de quelque chose que je ne cesse de suggérer : que les fantômes des enfants captivaient Hugo bien davantage, évidemment, que les enfants eux-mêmes...


                          "Doux fantômes ! c'est là quand je rêve dans l'ombre,
                          Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler."
                         "Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.
                          La vie et le tombeau pour nous n'ont plus de loi."

Les soldats dans le cimetière d'Eylau sont aux aussi, comme des enfants, des spectres, des fantômes. Les mêmes mots d'ombre et de tombeau surgissent sous la plume d'Hugo. Et il n'est pas étonnant, alors, de trouver comme personnage récurrent le jeune tambour :
— Votre tambour est-il brave ? — Comme Barra.
— Bien. Qu’il batte la charge au hasard et dans l’ombre,
Il faut avoir le bruit quand on n’a pas le nombre.
Et je dis au gamin : — Entends-tu, gamin ? — Oui,
Mon capitaine, dit l’enfant, presque enfoui
Sous le givre et la neige, et riant. (...)
C'est Gavroche encore qui ressuscite ici, mais un Gavroche qui survivra cette fois à la mitraille.
Nous luttions. C’est le sort des hommes et du blé
D’être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre
De fantômes rôdait encor dans la pénombre ;
Mon gamin de tambour continuait son bruit ;
Nous tirions par-dessus le mur presque détruit.
Mes enfants, vous avez un jardin ; la mitraille
Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille,
Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir.
N'oublions pas, c'est l'oncle qui parle aux frères de Victor, lequel ne craint guère de se répéter, avec ces soldats fantômes qui rôdent encore dans la pénombre.
Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !
J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.
Sanglant, sur une main et sur les deux genoux
Je me traînai ; je dis : — Voyons où nous en sommes.
J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.
— Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin.
Je vis mon colonel venir, l’épée en main.
— Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?
— Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée.
Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?
— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ? — Trois.
Sur ce chiffre finit le poème.

 

samedi 25 mars 2017

# 72/313 - 77

Je me suis attardé le 24 février dernier sur le 5555, me voici maintenant occupé du 77. Il faut croire que j'ai une prédilection pour les multiples de 11. Le sept étant par ailleurs le nombre à la base de ce projet, il était presque inévitable que je croise le chemin du 77.

Il faut tout d'abord en revenir au tableau de Antoine-Jean Gros :

Baron Antoine-Jean GROS
Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau (9 février 1807)
1808, Musée du Louvre
Ce tableau, œuvre de commande, réalisé dans l'hiver 1808 après que le baron Gros ait gagné le concours organisé par Vivant Denon, est exposé précisément dans l'aile Denon, salle 77 (salle Mollien). "Malgré le blanc de la neige, écrit Jean-Paul Kauffmann, - ou plutôt à cause de ce blanc - cette peinture est noire. Gros, en voilà un qui n'a pas transigé avec le sujet qu'on lui a imposé. Sa peinture suscite le malaise comme d'ailleurs tout ce qui touche à Eylau" (Outre-Terre, p. 29). La notice du Louvre  précise que les espions de la police suspectèrent ce tableau de rendre la guerre impopulaire : "Toutefois, Napoléon apprécia l’œuvre et lors de la distribution des récompenses aux artistes, il remit sa propre croix de la Légion d'honneur au peintre."

Le second 77 n'a rien à voir en principe avec Napoléon, Gros et la peinture. Il intervient dans une triste nouvelle tombée ce dimanche soir du 19 mars :


Sachant que 1967 fait l'objet d'une fiction chaque dimanche de cette année 2017, un demi-siècle plus tard, alors je ne pouvais être indifférent à l'annonce de la mort du vainqueur du Tour cette année-là. Mais que, de plus, il soit âgé de 77 ans me laissa rêveur. En lisant ensuite la biographie de ce coureur atypique par sa personnalité, je lui trouvai comme un air de famille avec l'Empereur : Pingeon - Napoléon, même combat... "Il incarnait le vélo romantique, par ses chevauchées et aussi ses défaillances", a commenté Christian Prudhomme, directeur du Tour de France. "Ce coureur de caractère fort, capable de coups de colère, au moral sans doute friable avait des qualités exceptionnelles", a-t-il également estimé. (Source).
Ses chevauchées... Le cycliste est comme un chevalier à la recherche de la tunique de soleil, un preux toujours dans l’épreuve ; dans l'article on le désigne même comme un pur-sang en ajoutant ses mensurations (1,82 m pour 72 kg). Son tour de France 1967, il l'avait en partie gagné grâce à une échappée solitaire à... Jambes, en Belgique (lui qu'on surnommait aussi l’Échassier à cause de la longueur des dites jambes).
"Capable de coups de tête, sujets aux états d'âme, il annonça plusieurs fois son retrait (Paris-Nice et Dauphiné 1966). Il alla jusqu'à jeter pendant la course son vélo dans le ravin au désespoir de Gaston Plaud, son directeur sportif de Peugeot, jurant de redevenir plombier-zingueur, son métier d'origine. Car cet homme secret et timide ne faisait rien comme les autres."

Enfin, cette même soirée, écrivant la prochaine fiction 1967, programmée pour le dimanche 26 mars, et devant se dérouler au Vietnam, je me suis reporté pour la documentation au Hors-série de Géo-Histoire consacrée à cette guerre, et ce faisant, je suis tombé en arrêt devant cette page :


Wikipedia : "Le siège de Khe Sanh est une bataille de la guerre du Viêt Nam qui opposa l'armée américaine à l'Armée populaire vietnamienne et les troupes du Front national de libération du Sud Viêt Nam (Viêt Cong). Elle se déroula au début de 1968, durant la fameuse offensive du Tết. Elle commença le 21 janvier, et dura 77 jours. Conclue par une victoire américaine, elle n'eut cependant pas de réelle implication stratégique."

77 jours. Du 21 janvier au 8 avril 1968. Je m'avise là aussi, en parcourant la notice, que cette bataille de Khe Sanh n'était pas sans ressembler à la bataille d'Eylau. Certes, comme Napoléon, les Américains pouvaient la considérer comme une victoire :  après avoir fait pleuvoir plusieurs milliers de tonnes de bombes sur les collines autour de Khe Sanh, l'armée américaine avait estimé qu'au moins 13 000 Vietnamiens avaient été tués (contre 200 tués et 1600 blessés dans le camp U.S.), et le général Westmoreland, commandant du MACV, avait affirmé que Khe Sanh avait été un « Dien Bien Phu à l'envers ». Mais d'autres considèrent que "cette bataille a été une victoire stratégique vietnamienne, car elle leur a permis de fixer une grande quantité de troupes américaines loin des villes où se déroulait simultanément l'offensive du Têt. Ce qui a bel et bien servi les desseins vietnamiens. Le but de la bataille n'aurait donc pas été de battre l'armée américaine, mais de retenir troupes matériel et moyens, chose que les Vietnamiens ont réussi à faire. " Les Vietnamiens, comme les Russes à Eylau (ce qui ne manque pas de surprendre au départ Jean-Paul Kauffmann), revendiquent donc aussi la victoire.
A noter que Bruce Springsteen a fait allusion à la bataille dans son tube Born in the U.S.A. :


I had a brother at Khe Sahn
J'avais un frère à Khe Sahn
Fighting off the Viet Cong
Qui combattait les Viet Cong
They're still there, he's all gone
Ils sont encore là, il a disparu 
 ( A 2: 00, sur la vidéo)

Bon, et pour conclure ce triptyque 77, une dernière remarque : c'est le 15 novembre 1977 que Pascal Quignard enregistra la Cassandre de Lycophron sur France-Culture.

vendredi 24 mars 2017

# 71/313 - Du désastre et des graphes

Que d'amour traqué ici ! L'écriture des lichens
       dans une langue inconnue sur ces tuiles
qui sont les pierres tombales du ghetto de l'archipel,
       pierres effondrées et dressées. -
La masure reluit
de tous ceux qu'une certaine vague, qu'une certaine 
      brise ont 
mené jusqu'ici, jusqu'à leur destinée.

Tomas Tranströmer, Baltiques VI, Poésie/Gallimard, 2004, p. 206

Lord Royston, traducteur de la Cassandre de Lycophron, englouti dans les eaux de la Baltique, près du champ de bataille d'Eylau, tragique et crépusculaire, que vient arpenter deux cents ans plus tard Jean-Paul Kauffmann, ancien otage au Liban, ravi aux siens pendant trois ans. Qu'est-ce que la coïncidence cherche à nous dire ? Quoi de commun entre l'obscur poète grec et l'écrivain d'aujourd'hui ?

Réponse : le désastre.

Cassandre annonce le désastre : A sa mère grosse de Pâris, elle prédit que le fruit de sa chair causera la perte de Troie.  A Pâris, elle prédit que son voyage à Sparte le conduira à l'enlèvement d'Hélène  et causera la perte de Troie. Lorsque Pâris ramène Hélène à Troie, elle prédit seule le malheur et la perte de Troie. Nul ne la croit. Et Troie sombrera.

Jean-Paul Kauffmann, en épigraphe de son livre, cite Sainte-Beuve : "Après les miracles d'Austerlitz et d'Iéna, ne le voit-on pas pousser à bout la Fortune et vouloir absolument lui faire rendre ce qu'elle ne peut donner [...]. C'est ce qui parut à Eylau ; et du haut de ce cimetière ensanglanté, sous ce climat d'airain, Napoléon, pour la première fois averti, put avoir comme une vision de l'avenir. Le futur désastre de Russie était là, sous ses yeux, en abrégé, dans une prophétique perspective." (Causerie du lundi, I)

Incipit d'Outre-Terre : "Le 7 février 2007, la famille Kauffmann a débarqué à Kaliningrad, lourdement équipée pour affronter l'hiver russe." Observez la récurrence du sept. Ce nombre sous l'égide duquel nous nous tenons depuis le 1er janvier. L'idée du voyage vient de loin, dix ans plus tôt, en 1997, Kauffmann lance : "Dans dix ans aura lieu l'anniversaire de la bataille d'Eylau. Ce serait amusant de nous y retrouver le 8 février 1807." Un blanc a suivi. Pas sûr que tout le monde ait trouvé cela amusant. Mais "l'idée joyeuse d'un voyage à quatre finit par l'emporter."
Pour l'auteur, c'est un second voyage. Un premier reportage avait eu lieu en juin 1991, peu de temps avant la chute de l'URSS, dans cette Kaliningrad, ancienne Königsberg, autrefois capitale de la Prusse-Orientale : "Conquise par l'Armée rouge en avril 1945, elle fut placée sous domination soviétique après la conférence de Postdam puis annexée par Staline. Allemande depuis sept siècles, cette enclave, considérée par le dirigeant communiste comme un tribut de guerre, dédommageait l'URSS des énormes pertes humaines et des destructions perpétrées par l'Allemagne nazie."

Königsberg, ce nom, dit-il, le faisait rêver : "Kant y était né, Hannah Arendt, l'auteur de De l'humanité dans de sombres temps, y avait passé une partie de sa jeunesse." Et puis il y avait l'énigme des sept ponts. Un casse-tête mathématique qui donna naissance à la théorie des graphes. En 1736, l'éminent mathématicien Leonhard Euler fit halte à Königsberg, alors divisée en quatre parties reliées par sept ponts enjambant la rivière Pregel.


Euler formulait la question ainsi : "À Koenigsberg, en Poméranie, il y a une île appelée Kneiphof; le fleuve qui l'entoure se divise en deux bras, sur lesquels sont jetés les sept ponts a, b, c, d, e, f, g. Cela posé, peut-on arranger son parcours de telle sorte que l'on passe sur chaque pont, et que l'on ne puisse y passer qu'une seule fois? Cela semble possible, disent les uns, impossible, disent les autres; cependant personne n'a la certitude de son sentiment."

Voici un schéma simplifié de la disposition des ponts dans la ville :

Extrait d'Edouard Lucas, Récréations mathématiques, BnF 
Un degré d'abstraction supplémentaire et nous arrivons au graphe :

Cette figure est extraite de l'excellent site du Mathouriste, où je vous invite à vous rendre si vous voulez  savoir le détail de la démonstration, car oui, il est impossible de parcourir la ville en n'empruntant qu'une seule fois chacun des ponts. Par ailleurs, l'auteur est allé sur place, vérifiant que la guerre a détruit une partie des ponts de Königsberg (Kaliningrad a actuellement six ponts).

Il note par exemple  - nous demeurons dans la thématique du désastre - que les ponts b et d ont été détruits pendant la guerre, mais que "le tas de ruines qu'était devenu l'île ne doit pas qu'aux combats acharnés lors de l'assaut Soviétique d'Avril 1945; les pires dégâts furent, assez étrangement, l'œuvre des bombardements de la Royal Air Force britannique en 1944, alors que le centre-ville ne semblait pas recéler d'objectif militaire essentiel. Les forts situés en périphérie, concentrant troupes, commandement et matériels furent plutôt moins touchés..."

Il signale aussi que le pont qui relie les îles, le Honig Brücke, lui, "n'a pas changé, conservant son aspect de pont ancien. Il n'est utilisé que par les piétons qui se rendent au parc ou à la Cathédrale, et quelques véhicules de service. Une coutume locale, sans doute récente, veut que les jeunes fiancés ou mariés viennent y sceller symboliquement leur union, d'un cadenas gravé à leurs noms qu'ils accrochent sur le parapet métallique, avant de jeter la clé dans la Pregel. La même pratique existe un peu plus au Nord, à Klaipeda (Lituanie), où le bonheur est promis à ceux qui franchiront les sept ponts de la ville! (Hasard? Symbolique usuelle du 7 ?)."

Or Klaipeda, je le rappelle, n'est autre que l'ancienne Memel allemande, près de laquelle Lord Royston trouva la mort.


jeudi 23 mars 2017

# 70/313 - Les eaux perfides de la Baltique

"Je traduisis Lycophron en 1969 et 1970, rue Poliveau, dans le Ve arrondissement de Paris. Quand j'eus terminé la traduction, mon sursis expira. Je fus convoqué au fort de Vincennes. Je refusai de suivre l'instruction d'élève officier. Je laissai pousser une barbe de penseur présocratique afin de devenir un soldat dont la souffrance et la vulnérabilité seraient invisibles au regard de ses congénères."

Pascal Quignard, Lycophron et Zétès, Poésie/Gallimard, 2010, p. 141-142

Né en 1948, Pascal Quignard a alors vingt-deux ans. Philip Yorke, lord Royston, a traduit la même œuvre en anglais pendant ses études à Cambridge : il avait vingt ans. "A un siècle et demi de distance, écrit Paul Auster dans L'invention de la solitude, l'un et l'autre ont enrichi leur propre langage, par le truchement de ce poème, d'une force particulière. L'idée l'a effleuré, un moment, que Q. était peut-être une réincarnation de Royston. Tous les cent ans environ, Royston renaîtrait afin de traduire le poème dans une autre langue et, de même que Cassandre était destinée à n'être pas crue, l’œuvre de Lycophron demeurerait ignorée de génération en génération. Un travail inutile par conséquent : écrire un livre qui restera fermé à jamais. Et encore cette vision : le naufrage. La conscience engloutie au fond de la mer, le bruit horrible des craquements du bois, les grands mâts qui s'effondrent dans les vagues. Imaginer les pensées de Royston au moment où son corps s'écrasait à la surface des flots. Imaginer le tumulte de cette mort."(p.156)

J'ai parcouru The Remains of the Late Lord Viscount Royston: With a Memoir of His Life, par le Révérend Henry Pepys, qu'on peut trouver sur Google Books. Et j'ai suivi le parcours du jeune Lord au Danemark, en Suède puis en Russie, à travers les lettres qu'il écrit très régulièrement à son père depuis son départ en 1806 jusqu'à sa mort en avril 1808. Et soudain je me suis aperçu qu'une nouvelle fois l'attracteur étrange avait croisé les fils du destin, autrement dit qu'une lecture à l'origine strictement indépendante de la présente enquête venait de collisionner avec elle.

Je m'explique : le 9 mars dernier, j'ai acheté - il venait juste de paraître en poche - Outre-Terre de Jean-Paul Kauffmann. Récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. J'aime beaucoup Jean-Paul Kauffmann, dont chaque livre retrace une recherche dans un esprit proche de celui qui m'anime, avec le plus souvent, au centre de l'investigation, un tableau, une peinture, vers laquelle il ne cesse de revenir. Ainsi dans La lutte avec l'Ange, le tableau de Delacroix, dans l'église Saint-Sulpice, à Paris, et dans Outre-Terre, le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.
 

Or, j'ai découvert que Lord Royston, au moment de la bataille d'Eylau, était à Moscou, chez l'ennemi direct de Napoléon. Le 10 février, il écrit de Moscou à son père sans faire aucune allusion à Eylau, mais ceci semble logique, les nouvelles ne vont aussi vite qu'aujourd'hui. La lettre suivante, datée du 27 février, n'en fait pas plus mention mais l'ultime paragraphe évoque tout de même l'avancée napoléonienne : "We are in good spirits with the accounts of Polish frontier. I hope Bonaparte may find that he had advanced a point too far ; it is, however, extraordinary that he should have advanced so suddenly from Warsaw to within so short a distance from Konigsburgh."
Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad, enclave russe en Occident depuis la fin de la deuxième guerre mondiale) est à environ vingt kilomètres d'Eylau.
Et c'est non loin de Königsberg, au large de Memel (nom allemand de l'actuel port de Klaipėda), que Lord Royston trouvera la mort dans la tempête qui engloutit l'Agatha de Lubeck.




mercredi 22 mars 2017

# 69/313 - Like the black Sphinx

Je ne peux plus reculer : comme L'Halbrane de Jules Verne, me voici face au sphinx, et ce sphinx est ce massif de langage énigmatique qu'est Alexandra, alias Cassandre, cette ultime tragédie grecque écrite par Lycophron, poète si impénétrable déjà en son temps qu'on le surnomma l'Obscur. Il se trouve que cet antique écrit a bouleversé deux poètes en leur temps de jeunesse, a irrigué leurs premières œuvres, et puis a continué en eux un parcours souterrain avant la résurgence près de quarante ans plus tard, en 2010, presque simultanément, d'un côté et de l'autre de l'Atlantique, dans un roman et un ensemble d'essais. Sept ans plus tard, me voici au pied du mur, sans aucune compétence en grec ancien ou en anglais, bien décidé pourtant à interroger l'énigme, même si cette quête est au fond vouée à l'échec.

Cassandre et Corto Maltese. Hugo Pratt, La Maison dorée de Samarkand, Casterman, 1986, p. 16

"Le futur lui tombe des lèvres au présent, chaque événement tel qu'il se produira, et son destin est de n'être jamais crue. Folle, la fille de Priam ; "les cris de cet oiseau de mauvaise augure " dont les  "...sounds of woe / Burst dreadful, as she chewed the laurel leaf, / And ever and anon, like the black Sphinx, / Poured the full tide of enigmatic song", (La Cassandre de Lycophron, dans la traduction de Royston, 1806)." (Paul Auster, L'invention de la solitude, p. 154)
Un appel de note mentionne la traduction par Pascal Quignard de ce même passage : "Cri improférable / de sa gorge brilla, mâcheuse de laurier, surgissait un langage / mimant si près la voix sonore, répétant la voix / dont la question étreint - celle d'un sphinx : assombrissant."


Ce court extrait donne déjà une idée de la complexité de l'écriture. "Dans ce poème dense, déconcertant, rien n'est jamais donné, écrit Paul Auster, tout devient référence à autre chose. On se perd rapidement dans le labyrinthe de ces associations, et pourtant on continue à le parcourir, mû par la force de la voix de Cassandre. Le poème est un déluge verbal, soufflant le feu, dévoré par le feu, qui s'oblitère aux limites du sens." C'est dans la traduction française de Pascal Quignard (qu'il nomme Q. dans le livre), publiée au Mercure de France en 1971, que l'écrivain américain a découvert Lycophron. "Trois ans plus tard, précise-t-il, rencontrant Q. dans un café de la rue de Condé, il lui a demandé s'il en existait à sa connaissance une version anglaise. Q. lui-même ne lisait ni ne parlait l'anglais mais, oui, il l'avait entendu dire, d'un certain Lord Royston, au début du XIXe siècle. Dès son retour à New York, pendant l'été 74, A. s'est rendu à la bibliothèque de Columbia University pour rechercher ce livre. A sa grande surprise, il l'a trouvé. Cassandre, traduit du grec original de Lycophron et illustré de notes ; Cambridge, 1806."

La version trouvée sur Google Books provient aussi de Columbia University
Ce qui est étonnant là encore, c'est que cette traduction extraordinairement difficile est l’œuvre d'un jeune poète : Philip Yorke Royston était encore étudiant à Cambridge lorsqu'il l'a terminée. Il partit ensuite en voyage en Scandinavie puis dans l'Empire russe, écrivant de nombreuses lettres à son père publiées plus tard, avant de périr dans un naufrage en mer Baltique le 7 avril 1808. Il allait fêter ses vingt-quatre ans le mois suivant.


mardi 21 mars 2017

# 68/313 - D'Auster à Stifter, et retour

"Je leur contai mon histoire, — ils ne voulurent pas y croire. — Je vous la raconte, à vous, maintenant, et j’ose à peine espérer que vous y ajouterez plus de foi que les plaisants pêcheurs de Lofoden."
Edgar Allan Poe, Descente dans le maelstrom 

L'attracteur étrange semble parfois fonctionner comme un tourbillon, aspirant les concepts, les noms, les phénomènes, les reliant, les agglutinant, les condensant en un nuage compact. Ainsi du Stylus de Poe, pris comme référence par Paul Auster, de cette Aletheia qui ne vit jamais le jour - vérité restée au fond du puits des espérances -, a pourtant surgi Patterson le mécène trop tard venu et Patterson, le marin gelé à la dérive, que le navire de fiction affrété par Jules Verne a reconnu, et fort de cette trouvaille, a vogué jusqu'au domaine d'Arthur Gordon Pym gardé par le sphinx des glaces, dont l'hypostase se dissimulait dans une peinture de paysage d'Otto Dix réalisée en 1942, cristal de Bohême où se refléta Adalbert Stifter qui se plaît à perdre les enfants dans le labyrinthe bleuté des glaciers.

Otto Dix, Randegg in the snow with ravens,

A cette tentative de résumé je dois ajouter ceci : pour le rapport de Poe et de Jules Verne, je me suis appuyé sur un écrit de Cécile Wajsbrot, Incidences climatiques en littérature, publié sur le site Remue.net. Ce texte est l'une des parties d'un cours  donné entre octobre 2014 et février 2015 à la Freie Universität de Berlin autour de la façon dont la littérature abordait les questions climatiques.
Les premières séances de séminaire portaient donc sur Verne et Poe, Le sphinx des glaces et Les Aventures d'Arthur Gordon Pym. Or, la séance 6 qui suivait immédiatement était consacrée, je ne m'en aperçus pas tout de suite, à deux nouvelles de Tolstoï et de Stifter. Il était déjà extraordinaire de retrouver à ce moment-là un Stifter dont je n'avais encore rien lu il y a quelques semaines, mais ce qui était encore plus surprenant c'est que la nouvelle choisie par Cécile Wajsbrot entre toutes les nouvelles de Stifter était précisément Cristal de roche, qui m'avait tant touché :
« Ce n’étaient que pointes et blocs et masses enchevêtrés de glace couverte de neige. Au lieu d’un rempart qu’il suffisait de franchir pour retrouver la neige, une succession de murs de glace éventrés, disloqués, parcourus d’innombrables lignes bleues sinueuses, et derrière ces murs, il y avait d’autres murs semblables, et derrière ceux-ci d’autres encore que l’on devinait à peine à travers le rideau de la neige. »
Une évocation qu’Arthur Pym ou Jules Verne ne démentiraient pas. Les enfants sont forcés, eux aussi, de trouver un abri pour la nuit. [...] Que ce soit chez Tolstoï ou chez Stifter, c’est la foi qui sauve les êtres. [...] Chez Stifter, la nuit de Noël a joué son rôle, les enfants ont été sauvés. Leur foi a toujours été constante, l’épreuve n’a rien changé en eux, sinon renforcé, peut-être, cette foi. C’est le village qui a été transfiguré, qui a été atteint par la grâce — qui s’est uni dans la recherche des enfants. « À compter de ce jour, Konrad et sa sœur appartinrent véritablement au village ; loin de les considérer encore comme des enfants d’ailleurs, les villageois ne virent plus en eux que les petits Gschaidois que l’on avait arrachés aux glaces de la montagne pour les ramener chez eux. »
Il me reste d'une certaine manière à boucler la boucle : parti de Paul Auster, j'y reviens par Stifter. La rime n'est pas tout à fait fortuite. Dans L'invention de la solitude, Paul Auster révèle comment il apprend l'assassinat de son grand-père Harry Auster, tué par sa femme le 23 janvier 1919 dans la cuisine de leur maison de Kenosha, dans le Wisconsin. Son propre père était alors âgé de neuf ans. Il nous apprend aussi qu' Harry Auster était né en Autriche, et que son oncle Sam Auster était donc le dernier d'une fratrie de cinq frères : "Trois d'entre eux ont combattu dans l'armée autrichienne pendant la guerre mondiale et tous trois sont tombés au champ d'honneur."

Otto Dix, Trench Warfare
 L'Autriche réunit donc Auster et Stifter. Mais aussi, et sans doute plus profondément, la relation au père. On a vu la difficulté de leurs rapports chez Auster (et l'on ne peut s'empêcher de penser bien sûr que le drame vécu par le père a certainement marqué son caractère), et bien il faut savoir aussi que Stifter a été orphelin de père à l'âge de douze ans (Jean-Louis Bandet, dans l'article de l'Encyclopaedia Universalis consacré à Stifter, indique à ce propos que les thèmes du père disparu, de la recherche du père, auront une grande importance dans son œuvre).

A propos de ces rapports père-fils, j'avais évoqué Benjamin Franklin. Détail amusant (ou sinistre, comme on voudra), celui-ci apparaît dans le passage où Auster parle de cette grand-mère (précisons qu'elle fut acquittée du meurtre grâce à un avocat habile qui sut jouer de l'infidélité prouvée du grand-père Harry), cette grand-mère qui, dit-il, autant qu'il s'en souvienne, ne s'intéressait pas à lui : "La seule fois où elle m'a offert un cadeau, c'était un livre pour enfants de deuxième ou troisième main, une biographie de Benjamin Franklin. Je me rappelle l'avoir lu d'un bout à l'autre et j'en ai encore quelques passages en mémoire."

lundi 20 mars 2017

# 67/313 - Grief de ne peindre que le petit

"On m'a fait un jour grief de ne peindre que le petit et de ne montrer jamais que des hommes ordinaires. Si cela est vrai, je suis aujourd’hui en mesure d'offrir au lecteur des choses encore plus petites et plus insignifiantes, toutes sortes d'amusettes pour de jeunes cœurs."

Adalbert Stifter (Préface à Cristal de roche)

Et Stifter tient parole : dans les trois nouvelles qu'il préface ainsi, comme elle est grande la place dévolue au petit ! Les principaux protagonistes (difficile de parler de héros) sont des enfants, l'action se déroule dans des vallées à l'écart du fracas de l'Histoire, l'accent est mis sur la rotation éternelle des saisons, le cycle ininterrompu des travaux et des jours plus que sur l’Événement qui vient briser cette continuité. L'écrivain tient d'ailleurs à donner son point de vue sur ce qu'il s'agit de tenir pour grand ou petit, point de vue "qui diffère très probablement, écrit-il, de celui de nombre de gens." 

"Le souffle de l'air, la croissance des céréales, le balancement de la mer, le verdoiement de la terre, l'éclat du ciel, le scintillement des étoiles, voilà ce que je tiens pour grand : l'orage qui gronde majestueusement, la foudre qui s'abat sur les maisons, la tempête qui soulève les flots, la montagne qui crache le feu, le tremblement de terre qui ravage des contrées entières, ce sont là des phénomènes qui ne me paraissent pas plus grands que ceux évoqués précédemment, je dirais même que je les tiens pour plus petits parce qu'ils ne sont que les conséquences de lois qui les dépassent. (...) La force qui fait monter le lait dans le pot d'une pauvre femme est la même que celle qui fait cracher le feu à la montagne et couler la lave sur ses flancs." [C'est moi qui souligne]
Ces phénomènes sont seulement plus spectaculaires, poursuit Stifter, et donc plus aptes à capter le regard de l'homme non averti et inattentif, mais pour l'homme averti (que Stifter désigne comme chercheur, ce qui me fait penser à Zétès, le pseudonyme de Pascal Quignard, en grec, "celui qui cherche"), pour cet homme à l'écoute du monde chaque jour que Dieu fait, le bonheur de la découverte, de la jouissance des choses même les plus communes, est constant ; ceci s'exprime aussi dans la peinture de Stifter, et l'exemple le plus éloquent est peut-être ce tableau  intitulé Le Mouvement, qui cherche à saisir le ruissellement de l'eau vive d'un ruisseau de montagne et qui lui coûta, paraît-il, près de 1 200 heures de travail.

Adalbert Stifter, Le Mouvement, 1858-1862.
Cette notion de mouvement, on la retrouve dans la description de la loi d'équité que Stifter considère comme "la seule loi universelle, la seule créatrice et illimitée", visible dans la plus petite chaumière et dans le plus grand palais, dans l'abnégation d'une pauvre femme et dans le mépris de la mort chez le héros qui se sacrifie : "Il y a eu dans l'histoire des mouvements qui ont orienté les esprits dans une certaine direction, vers un but dont la poursuite a modelé peu à peu la physionomie de toute une époque. [...] Mais si la notion d'équité, autrement dit la loi morale, est absente de ces mouvements, si ceux -ci sont orientés vers des fins unilatérales et égoïstes, ce même chercheur, aussi puissants et grandioses que soient ces mouvements, s'en détournera pourtant, écœuré, les considérant comme quelque chose de petit, comme quelque chose qui est indigne de l'homme."
Et sans doute en nous-mêmes se lèvera un sourire devant un tel discours qui fleure bon un idéalisme si peu dans l'air du temps, contaminé qu'il est par les particules fines de la dérision et du cynisme ; mais qui n'éprouve pas au fond de lui-même une sorte de nostalgie de cette noblesse du coeur balayant tous les intérêts particuliers ?  Et ne pouvons-nous pas partager la vision de Stifter affirmant que "la loi morale trouve son centre de gravité le plus sûr dans les actions ordinaires et quotidiennes et inlassablement répétées des hommes, car ce sont là les actions durables, les actions fondatrices, en quelque sorte les millions de radicelles de l'arbre de vie." ?

Après tout, n'est-ce pas la vision de Jim Jarmusch dans Paterson ? La poésie du chauffeur de bus qui vient manger sa gamelle en solitaire devant les Great Falls de la ville entre en harmonique avec celle de l'écrivain autrichien aimant à peindre et à décrire les torrents montagnards où les enfants prélèvent du sable avec leurs petites pelles, qu'ils lavent et rincent soigneusement, pour découvrir enfin les lamelles de mica "et les grains de fines particules de roche d'un blanc de neige." Tous les deux sont des orpailleurs du quotidien.


Adalbert Stifter, Wasserfall im Hochgebirge, 1833