samedi 21 octobre 2017

# 252/313 - Le test de Voight-Kampff

"Il m’écrivait «Je reviens d’Hokkaido, l’île du nord. Les Japonais riches et pressés prennent
l’avion, les autres prennent le ferry. L’attente, l’immobilité, le sommeil morcelé, tout ça curieusement me renvoie à une guerre passée ou future : trains de nuit, fins d’alerte, abris atomiques... De petits fragments de guerre enchâssés dans la vie courante.» II aimait la fragilité de ces instants suspendus, ces souvenirs qui n’avaient servi à rien qu’à laisser, justement, des souvenirs. II écrivait «Après quelques tours du monde, seule la banalité m’intéresse encore. Je l’ai traquée pendant ce voyage avec l’acharnement d’un chasseur de primes.
À l’aube, nous serons à Tokyo.»

Chris Marker, texte de Sans soleil, 1982.

03/10 - Sans soleil, de Chris Marker, sur Mubi. J'ai déjà plusieurs fois évoqué La Jetée, ce photo-roman de 1962, œuvre unique en son genre, anticipation glaçante et en même temps terriblement humaine d'un temps où le souvenir devient le dernier refuge d'une civilisation  en péril. Sans soleil sort vingt ans plus tard, en 1982, il ne s'agit plus vraiment d'une fiction mais d'un documentaire, d'un genre là encore inconnu, moins un reportage qu'un collage, une narration éclatée entre le Japon et la Guinée Bissau mais traversant aussi bien d'autres lieux, une voix off dite par Florence Delay égrenant les lettres d'un cameraman fictif du nom de Sandor Krasna, des images passées au synthétiseur, des chats et des kimonos, bref un assemblage qui décourage même l'inventaire, au point, par exemple, que Paul Fléchère, le critique de Dvdclassik, renonce même à brosser un quelconque résumé du film : 

"Le voyage, la digression, le clin d’œil et le texte littéraire sont les inspirations majeures de Sans Soleil, documentaire particulièrement original dans sa forme et dans son ton. Il est très délicat de tenter de résumer un film qui saute régulièrement du coq à l’âne, entame des pistes d’une intense profondeur pour les abandonner au profit d’un chemin de traverse fantaisiste.
Plutôt que de le résumer, je vais essayer d’en décrire les dix premières minutes. La richesse des thèmes et des paysages abordés durant ces dix minutes devraient donner, mieux qu’une tentative de synopsis, une idée de ce film de deux heures."
Semblablement je me contenterai de relever ce qui fait écho à la pelote d'algues et aux lucioles qui font mon quotidien. Autrement dit, Marker  entre une nouvelle fois dans le tourbillon de l'attracteur étrange. Et ceci, quasi littéralement, car  la spirale de Vertigo (Sueurs froides) d'Hitchcock y est bel et bien présente.

" II m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film
d’Hitchcock : Vertigo. Dans la spirale du générique, il voyait le Temps qui couvre un champ de plus en plus
large à mesure qu’il s’éloigne, un cyclone dont l’instant présent contient, immobile, l’œil..." (texte de Sans soleil)

Le lendemain, je suis allé voir Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, la suite du premier Blade Runner de Ridley Scott, d'après le roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Film que j'ai revu cinq jours plus tard sur Arte.
Dans ces deux réalisations, le motif de l’œil ouvre, si l'on peut dire, les débats. Sans soleil et Blade Runner sont par ailleurs quasiment contemporains, mais il ne me semble pas qu'on les ait mis en relation à l'époque, ni même qu'on ait repéré cet identique motif.


Rappelons tout de même pourquoi l’œil a une si grande importance dans Blade Runner. De l'aveu même de Ridley Scott*, c'était vraiment une représentation orwellienne, le monde était devenu un endroit sous contrôle, l’œil était celui de Big Brother. Mais il ajoute ensuite que la raison principale qui lui a fait commencer le film par un oeil et qui lui "a fait mettre de l'emphase sur les yeux dans l'action ou les dialogues était le détecteur Voight-Kampff. Cet appareil  se focalise sur votre oeil et accède à votre âme." C'est Philip K. Dick qui a eu l'idée de l'instrument et du test qui lui correspond.


« Une forme très avancée de détecteur de mensonge qui mesure les contractions du muscle de l'iris et la présence de particules invisibles flottantes dans l'air et provenant du corps. Les soufflets ont été conçus pour cette dernière fonction et donner à la machine l'air menaçant d'un sinistre insecte. Le VK est utilisé essentiellement par les Blade Runners pour déterminer si un suspect est véritablement humain en mesurant le degré de sa réponse empathique par le biais de questions et de déclarations soigneusement rédigées. »
    Description du Voight-Kampff dans le dossier de presse original du film Blade Runner (1982).
Dernière précision : j'avais vu et revu le film sans savoir le nom de ce dispositif. C'est en lisant le dernier billet de Rémi Schulz, double double c quadruple, qui ne faisait par ailleurs aucune allusion au film, que j'ai vu ce mot inconnu :
"Or, si les tests passés au gré de circonstances diverses me laissent présager un QI nettement au-dessus de la moyenne, je me sens fortement inférieur à GEF sur ce plan, encore que je sois dubitatif sur ce que mesure un QI, qui devrait à mon sens être couplé à un Voight-Kampff pour approcher la réelle qualité d'une personne."
En cliquant sur le lien, j'ai donc découvert sa relation directe avec Blade Runner.**

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* Entretien avec Paul M Sammon, in Blade Runner, Rockyrama Hors-série, Romain Dubois § Ludovic Gottigny, 2017.

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Dans le reste de l'article, il est intéressant de relever les allusions à l’œil :
1. Dernier tercet d'un sonnet inspiré de Voyelles de Rimbaud :

O, la loi de Desdémone à Iago,
Un odieux hiatus ioulé du kazoo,
O l'Oméga de Son oeil indigo !

2. Autre proposition de sonnet anagrammatique :

O, suprême Clairon plein des blagueurs étranges,
Silences traversés des Démons et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! – 

3. Encore une autre proposition :

O rondos vrombissants du sphinx ou du koto
s'insinuant si massifs du paroir au fiasco
Omicrons aux clairs puits d'un iris indigo

vendredi 20 octobre 2017

# 251/313 - Pelote d'algues et coccinelles

03/10 - Une autre luciole. Je poste l'article du jour sur Facebook, en le faisant précéder du texte suivant : "De Christopher Nolan à Fellini, de 2014 à 1963, back in the past, mais des motifs déjà communs, et la découverte que Fellini suivait une analyse avec un disciple de Jung, un mystérieux Ernst Bernhard, de son vrai nom Hajim Manahem. "Rescapé d’un camp de concentration calabrais, adepte du Yi King, passionné d’ésotérisme et de magie, Bernhard avait conçu un cabinet-appartement labyrinthique et hiératique, avec de grands rideaux blancs et deux pièces pour les patients, dont l’une où personne n’entrait jamais, où derrière un épais rideau se trouvait un lit et, juste au dessus, une reproduction du saint Suaire (...)"Ce même jour, la revue en ligne Diacritik, en lien sur le site, colonne de droite, me propose Jean-Philippe Toussaint par Patrick Varetz: Un coup de dés jamais n’abolira le Yi Jing (Made in China).  
Le Yi Jing, à l'honneur ici naguère,  se retrouve donc être au centre de l'une de ces bulles synchroniques que j'évoquais hier (et où Jean-Philippe Toussaint apparaissait déjà). Patrick Varetz relève bien l'enjeu du livre Made in China qui vient d'être publié par les éditions de Minuit, enjeu clairement désigné par l'auteur  : 
« Le sujet de mon livre, c’est le hasard dans l’écriture, c’est la disponibilité au hasard que requiert toute création artistique, aussi bien le livre que je suis en train d’écrire que le film que je m’apprête à tourner dans les prochains jours. » Oui. Comment ne pas penser, lisant ces lignes, au fameux poème de Stéphane Mallarmé. Pierre Michon établit quant à lui le lien d’emblée, et s’empresse d’adresser à son ami le message suivant (que l’intéressé finira par publier sur sa page Facebook) : « Cher Jean-Philippe, merveilleux livre auquel j’ai pris un merveilleux plaisir. Vos coups de dés n’abolissent pas le hasard, mais ils le mettent au pas.  Combien souvent j’y ai pensé aussi, à cette lutte amoureuse entre le fortuit et le fatal ! Comme vous vous en sortez bien, avec bienveillance pour les aléas, pour tout ce qui arrive ! »

De même, Patrick Varetz ne peut s'empêcher de penser au Yi Jing. Aussi décide-t-il, pour en savoir plus long sur ce dernier Toussaint, de procéder à un tirage : " (...) j’ai donc décidé de jeter par six fois mes trois pièces de monnaie, afin d’échafauder — du bas vers le haut, ainsi que l’on se doit de procéder — l’hexagramme qui, de manière symbolique, me laisserait entrevoir les rouages secrets agissant au cœur des mots. Le tirage — six traits Yin, autrement dit l’hexagramme n°2, Kun, l’Élan Réceptif — ne manque pas de répondre à toutes mes espérances." Le livre consulté sur la photo au-dessus n'est autre que celui de Cyrille D. Javary et Pierre Faure, mentionné dans # 198

Je n'insiste pas (on se reportera à l'article pour voir ce qu'il en est de l'interprétation  du tirage comme modalité d'analyse littéraire), et j'en viens au jour suivant, 4 octobre, car c'est le jour où j'achève la lecture de Temps glaciaires de Fred Vargas, emprunté trois jours plus tôt. Je m'avise que je pourrais y trouver une déclinaison de la  dichotomie opérée hier entre constellation et lucioles. A la place, on pourrait en effet écrire : pelote d'algues et coccinelles.
Coccinelles qui se trouvent sur une croûte peinte par Céleste Grignon, la bonne d'Henri Masfauré assassiné dans son bureau. La toile, une vue pesante de la vallée de Chevreuse, dépare l'érudit assemblage de livres et de tableaux, ce que ne manque pas de remarquer le non moins érudit commandant Danglard :

"C'est pas beau, hein ? lui dit-elle à voix basse.
- Non, dit-il.
- Pas beau du tout, renchérit-elle. A se demander pourquoi M. Henri a accroché ce truc dans son bureau. Alors qu'il n'y a même pas d'air dans ce paysage, lui qu'aimait l'air. C'est bouché, comme on dit.
- C'est vrai. C'est sans doute un souvenir.
- Pas du tout. C'est parce que c'est moi qui l'ai fait. Soyez pas confus, intervint-elle aussitôt, vous avez l’œil, c'est tout. Il y a pas à avoir honte.
- Peut-être qu'en s'exerçant, tenta Danglard, embarrassé, peut-être qu'en peignant beaucoup ?
- Je peins beaucoup. J'en ai sept cents comme ça, et toujours la même chose. Ça l'amusait, M. Henri.
- Et ces petits points rouges ?
- Avec une grosse loupe, on s'aperçoit en fin de compte que c'est des coccinelles. C'est ce que je fais de mieux.
- C'est un message ?
- J'ai pas idée, dit Céleste Grignon en haussant les épaules, puis s'éloignant, se désintéressant tout à fait de son "œuvre". (p. 49)
Derrière l'humour de cette scène, Fred Vargas ne manque pas de distiller quelques signaux plus ou moins discrets : ces sept cents tableaux font écho aux sept cents membres de l'association robespierriste (687 exactement, mais le nombre est souvent arrondi à 700) - et les coccinelles font retour à deux reprises, tout d'abord à la page 412, où Danglard, encore lui, en conflit ouvert avec Adamsberg, passe par association d'idées de grains de sable au mouchetis rouge des toiles de Céleste, qu'il fallait observer à la loupe pour y découvrir des coccinelles : "Était-ce cela, le sommaire message de Céleste ? Attirer l'attention sur la dignité souriante des petites choses, infimes et négligées ? Avait-il avancé sans loupe, incapable de ramasser une seule coccinelle ?", puis à la toute fin du livre, au moment où Adamsberg s'envole pour l'Islande et confie une pipe à Danglard pour la remettre à Céleste : "Adamsberg une fois passé en zone d'embarquement, Danglard s'attarda seul dans le grand hall, serrant cette pipe et les coccinelles qui allaient avec."

Pelote d'algues ensuite qui apparaît à la page 137, lors d'une conversation entre Adamsberg et le commissaire Bourlin, où le premier explique qu'il a l'habitude de se perdre : "Est-ce que tu visualises ces algues desséchées qui s'accrochent les unes aux autres et s'emmêlent en une sorte de pelote inextricable ? Qui forment une grosse, parfois une très grosse boule ?"
Dès lors, cette métaphore de la boule, de la pelote d'algues enchevêtrées ne cessera de courir tout au long du livre.

Page 148 : "Il n'y avait pas un brin de cette pelote d'algues que l'on puisse attraper sans qu'il casse."

Page 149 : "Il n'y a pas de route. C'est une grosse pelote d'algues enchevêtrées. Et sèches. Il n'y a pas de route dans ces trucs-là. Et c'est lui qui l'a fabriquée. Et quand on croit qu'on y trouve un sens, il réembrouille la pelote autrement."

Page 160 : "C'est une foutue boule d'algues, une chatte n'y retrouverait pas ses petits."

Page 240 : "Les pistes nombreuses que lui avaient fourni le duo, en parfaite cohérence, sans que l'un ne domine jamais l'autre, Lebrun et Leblond, le psychiatre et le logicien, venaient s'ajouter comme une note harmonique au désordre de la pelote d'algues. Pelote grossie qui le suivit obstinément jusqu'à la Seine."

Page 465 : "Chacun, selon le côté de la table où il s'était assis, scrutait avec inquiétude ou plaisir le visage du commissaire. Qui, plus limpide, semblait s'être épuré de quelques tourment, celui qui avait parfois altéré ses traits et feutré son sourire. San savoir qu'il s'agissait de la dissolution de l'infernal entrelacs d'algues."

Page 471 : "- Enfin, dit-il, je vous ai répété cent fois que cette enquête avait pris dès ses débuts la forme d'une monumentale pelote d'algues desséchées.
Ce qui n'est pas du tout un "fait", se dit Danglard, tandis que Justin notait, même cela.
- Et qu'on ne peut pas foncer droit et vite dans un pareil magma. On n'en tirait que de minuscules fragments cassants, tout en étant sans cesse happés par d'autres pièges. Des éléments, on en avait, mais ils flottaient en nappe sous la surface, sans lien apparent, disparates dans une nébuleuse."

Tentative de restitution de la constellation/nébuleuse/pelote d'algues de Ravenne

jeudi 19 octobre 2017

# 250/313 - La constellation et les lucioles

Lucioles donc, avais-je choisi de nommer ces coïncidences semblant déconnectées du réseau proliférant, arachnéen, rhizomatique qui s'était développé autour de la sorcellerie et de la ville de Ravenne. Pour rester dans le champ sémantique de la lumière, nous pourrions aussi l'appeler constellation. Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts.

Constellation qui me fait souvenir de l'avion qui emmena Marcel Cerdan, Ginette Neveu et quarante-six autres personnes dans la nuit des Açores du 27 octobre 1949 dont ils ne devaient jamais revenir, trajectoires fatales dont Adrien Bosc, dans son roman du même nom, retrace la pelote serrée.

Lucioles qui m'évoquent le film d'Isao Takahata, Le Tombeau des lucioles (1988), film d'animation déchirant qui raconte le calvaire de deux enfants après le bombardement à la bombe incendiaire de la ville de Kobe. Film adapté de La Tombe des lucioles (蛍の墓, Hotaru no Haka), une nouvelle semi-autobiographique de l'écrivain japonais Akiyuki Nosaka parue en 1967. "Le Tombeau des lucioles, écrit Olivier Père, est sans doute le film d’animation le plus bouleversant du monde qui rivalise avec les plus grands témoignages sur la guerre et l’enfance, à ranger aux côtés des œuvres de Rossellini (Allemagne, année zéro) et de Ozu, et aussi de Jeux interdits de René Clément." Je ne puis qu'être d'accord avec lui : quand j'ai eu la possibilité de revoir ce film, je ne l'ai pas saisie, car je n'étais pas sûr de pouvoir en supporter à nouveau l'immense tristesse. Pourtant - et c'est aussi une des forces du film -, à côté de son réalisme impitoyable, il aborde à la poésie la plus haute quand il montre Seita et Setsuko ravis de l'apparition merveilleuse des lucioles dans la campagne où ils errent à la recherche désespérée de nourriture.

« ...cinq ou six traînées lumineuses ondulèrent dans l'espace, d'autres lumières haletaient dans le filet »
Et puis je me suis souvenu aussi que ce même phénomène que je traduis par cette image des lucioles s'était déjà produit en mai 2016. J'avais alors délaissé la voie numérique et transcrivais mes observations au crayon à papier dans un carnet Pantone vert (Sulphur Spring 13-0650 pour être précis). Et voici ce que j'écrivais donc à la date du dimanche 22 mai :
"Il me faut consigner un phénomène nouveau. Qui s'est imposé très progressivement, par touches successives, par le simple fait de l'accumulation. Jusque-là, l'attracteur étrange se traduisait par des chaînes associatives proliférantes, se ramifiant en rhizomes, avec des mouvements ascendants et des reflux parfois brutaux, jusqu'au silence. Or, ce qui m'est apparu ces derniers temps c'est plutôt une émergence de cellules isolées, une éclosion de bulles synchroniques crevant la surface de la vie quotidienne. J'en ai relevé pas moins de huit ces trois dernières semaines."
Les huit bulles (grand cahier Soul nb 1 01)
Or, je remarque que la septième de ces bulles synchroniques tournait déjà autour du thème des lucioles, ce que j'avais oublié (mais certainement pas mon inconscient) :
" 7. Le vendredi 13 mai, j'emprunte à la médiathèque deux brefs volumes : Football, de Jean-Philippe Toussaint et Incertaines demeures, Enquête sur l'habitat précaire, de Gaspard Lion.
C'est dans la dernière partie de son livre, Brésil 2014, que Jean-Philippe Toussaint, traversant une période difficile de sa vie, écrit que c'est à l'été 2014, pendant ou juste après la Coupe du monde de football, que, deux fois, les lucioles ont croisé son chemin :
"La première fois, une vraie luciole, un ver luisant aperçu à l'improviste dans la nuit. C'était un soir, tard, près des poubelles, j'ai aperçu une luciole dans l'obscurité d'une chaude soirée de juin en Corse, petit serpentin d'un vert luminescent, cristallin et liquide, qui envoyait son fragile signal immobile au versant d'un talus, entre l'herbe et la rocaille plongée dans la pénombre. La deuxième fois, il s'agissait des lucioles immatérielles du livre de Georges Didi-Huberman. J'ai découvert Survivance des lucioles par hasard en juin à la librairie du Palais de Tokyo, et sa lecture m'a procuré le genre de bonheur inattendu que peut provoquer l'apparition soudaine d'une luciole dans la nuit, une rencontre fortuite qui irradie l'esprit et illumine la pénombre de sa frêle stimulation luminescente."
Gaspard Lion, menant son enquête pendant plusieurs années dans les bois, les rues et les campings de la région parisienne, auprès de ceux qui y ont élu domicile, dans l'incertitude et la précarité, la fait précéder d'un extrait de Survivance des lucioles :
"Mais aux marges, c'est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d'innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du "règne", font l'impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d'autres."
Faut-il encore préciser que, choisissant ces deux livres, je n'avais aucunement repéré cette référence commune ?
Ce sont lucioles aussi, si l'on veut, ces rencontres de textes, ces fanaux dans la pénombre."
A dix-huit mois de distance, ce sont donc deux couples de lucioles qui se font écho,  Toussaint-Lion en 2016 suivi de Lafon-Jannelle en 2017. Avec cette passerelle entre les deux qui est l'ouvrage de Georges Didi-Huberman, dont Bérangère Jannelle se réclamait quand, le soir de la projection à l'Apollo, elle répondait à une question du public sur le choix du titre de son documentaire. Encore une fois, c'était des enfants, les enfants en l'occurrence de l'école Arago, qu'elle voyait comme lucioles de ce temps obscur, allant porter le message insurrectionnel de la poésie jusque dans les grands temples du marché moderne.

mercredi 18 octobre 2017

# 249/313 - Mais c'était un beau hasard

" (...) on aurait tout fêté ensemble, le mariage et le baptême de l'enfant, le samedi 28 octobre 1967, le jour des trente-trois ans de Lionel, on n'avait pas fait exprès, mais c'était un beau hasard."

Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet-Chastel, 2017, p. 92.

Oui, un beau hasard, comme une autre luciole, que cette fête envisagée il y aurait presque cinquante ans exactement, en cette année 1967 que je sonde chaque dimanche, et ce conditionnel qui passe à l'imparfait dans la même phrase c'est l'imaginaire qui se charge de réel, le mélange de la fiction et de la réalité, le roman qui n'en est pas tout à fait un, car l'auteure l'a vraiment rencontrée - elle nous a raconté ça l'autre soir à Arcanes - cette caissière au corps inouï du Franprix parisien. 

Et luciole encore, la mention du 11 septembre 2001 dans les deux livres, Nos vies et Une colère noire. Et certes l'événement, dans sa sidérante survenue, a nourri bien des pages en ce début de XXIe siècle, mais quinze ans  ont passé, et cette rencontre n'a plus grand chose d'anodin. Chez MHL, cela coïncide avec la mort de la mère de la narratrice : "Je n'ai pas soigné ma mère, elle disait je partirai comme un coup de fusil et elle avait raison." Stop. Arrêt sur image. Juste avant de me plonger dans la rédaction de ce billet, je regardais La grande librairie, l'émission sur la 5 de François Busnel. Parmi les invités, il y avait Alexandre Jardin (dont je dois avouer n'avoir jamais lu un seul livre), qui publie "Ma mère avait raison."


Fortuit, vraiment ? Pourtant lisez le laïus de présentation sur le site de Grasset, qui n'en finit pas de résonner avec ma propre entrée en matière sur le mixte indissociable du réel et de l'imaginaire :
 "Ce roman vrai est la pierre d’angle de la grande saga des Jardin. Après le portrait du père merveilleux (Le Zubial), du sombre grand-père (Des gens très bien), du clan bizarre et fantasque (Le roman des Jardin), voici l’histoire de la mère d’Alexandre. On y découvre une femme hors norme, qui ose tout, et qui s’impose comme l’antidote absolu de notre siècle timoré.
Elle est dans les yeux de son fils l’héroïne-née, la tisseuse d’aventures, l’inspiratrice des hommes, la source jaillissante de mille questions – elle est le roman-même.
Un roman qui questionne, affole, vivifie et rejoint la joie du fils. Mais la magicienne, hélas, n’est pas éternelle.
Certaines femmes, pourtant, ne devraient jamais mourir."  [C'est moi qui souligne]
Mais continuons : 
"Mon père l'a trouvée, il revenait du jardin [cela s'imposait, non ?] avec les derniers haricots, vraiment les derniers, juste une poignée à mettre en salade pour le soir pour eux deux, pas un de plus, au téléphone il m'avait donné des détails sur ces haricots de septembre ; elle avait l'air de dormir, la tête penchée sur le côté, les médecins ont parlé d'une rupture d'anévrisme ; c'était l'après-midi du 11 septembre 2001, à quatorze heures trente, mon père se souvenait que la demie avait sonné au carillon, dans le couloir, juste comme il entrait dans la cuisine ; elle n'a pas su pour l'attentat, les tours, les trois mille deux cents quatorze morts, elle n'a pas vu les images des gens qui se jetaient du cent-vingt-deuxième étage, elle en aurait parlé pendant des jours, elle s'était toujours intéressée à l'actualité, aux informations, elle aurait prié pour tous ces morts d'Amérique, elle les aurait appelés comme ça, les morts d'Amérique." (pp. 56-57)
Les morts d'Amérique, on les croise donc aussi page 119 du livre de Ta-Nehisi Coates. C'est l'un des passages les plus forts d'Une colère noire.
"Nous sommes arrivés deux mois avant le 11 septembre 2001. Je suppose que les gens qui étaient à New York ce jour-là ont une histoire à raconter. Voici la mienne : le soir même, j'étais sur le toit d'un immeuble en compagnie de ta mère, de ta tante Chana et de son petit ami, Jamal. Nous discutions en observant les impressionnantes traînées de fumée qui recouvraient l'île de Manhattan. Chacun connaissait quelqu'un qui connaissait une personne disparue. Mais en regardant les ruines de l'Amérique, je suis resté froid. J'avais mes propres désastres à affronter. Le policier qui avait tué Prince Jones, comme tous les policiers qui nous considèrent avec tant de méfiance, était l'épée de la citoyenneté américaine. Jamais je ne considérerai le moindre citoyen américain comme quelqu'un de pur. La ville et moi, nous étions désynchronisés. Je ne pouvais m'empêcher de penser que toute la partie sud de Manhattan avait toujours été Ground Zéro pour nous. C'est là qu'ils vendaient nos corps aux enchères, dans ce quartier soudain dévasté qu'on appelait à juste titre, le quartier de la finance. Il y avait même eu une fosse commune pour les gens vendus aux enchères. On avait construit un grand magasin sur cette partie de la fosse et on avait ensuite essayé d'ériger un bâtiment gouvernemental sur une autre partie. Seule une communauté de personnes noires de bon sens avait empêché cette construction. Je n'avais pas formé de théorie cohérente à partir de tout ça. Mais je savais que Ben Laden n'était pas le premier à faire régner la terreur dans cette partie de la ville. Je ne l'ai jamais oublié. Ne l'oublie pas non plus. Pendant les jours qui ont suivi, j'ai observé les ridicules défilés de drapeaux, le machisme des pompiers, les slogans pleins de colère. Qu'ils aillent tous au diable. Prince Jones était mort. Qu'ils aillent en enfer, ceux qui nous demandent d'être de bons petits soldats et nous tirent dessus quand même. Qu'elle aille en enfer, la peur ancestrale qui soumet les parents noirs à la terreur. Et qu'ils aillent en enfer, ceux qui pulvérisent le vaisseau sacré."
*
Le 8 octobre, j'ai revu le Blade Runner de Ridley Scott. En entendant le monologue final de Rutger Hauer, je ne pouvais pas ne pas penser aux lignes qui précèdent.



"Quelle expérience que de vivre dans la peur. Voilà ce que c'est que d'être un esclave."

Vingt-cinq ans après, l'acteur est revenu avec humour sur cette fin, dont il avait lui-même inventé une partie du monologue (et choisi d'ignorer une grande partie aussi de ce qui avait été initialement prévu).



mardi 17 octobre 2017

# 248/313 - Les lucioles

« J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque. »

                         Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet-Chastel, 2017, p. 16.

30/09 - Je lis Nos vies, que l'auteur m'a dédicacé la veille, avec son étrange signature aux multiples boucles, même le m du mot septembre est une suite de trois boucles, ce qui est cohérent avec ce qu'elle a ajouté autour du titre Nos vies tressées, tissées, nouées. Et que fais-je d'autre ici que décrire les tresses serrées de la littérature et de la vie ?

Revenons sur la grand-mère Lucie qui appelait la narratrice "sa poulette, ou michonne, ou la sucrée quand j'ai attrapé quinze ou seize ans et quelle a cru que je devenais jolie, que je plairais aux garçons, qu'ils me plairaient aussi, que je serais amoureuse. Elle croyait ce que croient, ce que veulent croire les grands-mères quand elles sont rieuses et aveugles, et que leur petite-fille, la seule l'unique, attrape quinze ans." Quinze ans, je songe à ce moment où j'écris ce billet, que c'est aussi l'âge du fils de Ta-Nehisi Coates à qui il adresse son livre, mais je vais un peu plus loin et je lis : "J'étudiais le latin, je pensais que la lumière était réfugiée dans son prénom, et dans une poignée de mots qui lui allaient bien, lucide, luciole. J'ai appris à regarder pour elle et à me souvenir pour faire moisson et brassées. Je n'ai jamais perdu la main, en plus de quarante ans."


Et certes la narratrice n'est pas Marie-Hélène Lafon, mais en cet instant difficile de penser qu'elle ne s'y projette pas tout entière, que cet apprentissage du regard n'est pas autobiographique. Et puis il y a ce mot luciole. Et j'ai songé immédiatement au documentaire de Bérangère Jannelle, vu à l'Apollo trois jours avant, Les lucioles précisément. Tourné dans la classe de Sophie Renaud à l'école Arago.
"À l’occasion du Printemps des Poètes, des enfants d’une école publique de Châteauroux se lancent avec leur enseignante dans le projet fou d’une insurrection poétique. Depuis leur école où ils préparent « l’opération » pendant tout un printemps, cette aventure les mène sur la route de Tours, dans le centre E. Leclerc. Là dans un assaut poétique, ils se livrent à une expérience de partage unique portée par leur audace et leur détermination. Une ode à l’imaginaire et à la puissance des mots pour cette école de tous les possibles qui entend joyeusement « briser les murs à coups de mots » et va résonner dans tout un quartier."
Au Franprix du roman de Marie-Hélène Lafon répondait le Leclerc du film de Bérangère Jannelle.
Et je songeai encore que ce mot de lucioles collait bien pour toutes ces petites connexions que je ne cessais de collectionner ces jours-là, qui m'étaient comme autant de petites étincelles dans le crépuscule. Celles que j'ai déjà consignées ici, et puis d'autres, comme celle-ci : Interstellar non cité mais dont l'allusion au film était claire dans ce passage de Coates : " Combien de poèmes affreux ai-je écrits en pensant à elle ? Je sais aujourd'hui ce qu'elle représentait pour moi - le premier aperçu d'un pont tendu dans l'espace, un trou de ver, un portail galactique, un échappatoire à cette planète bornée et aveugle. Elle avait vu d'autres mondes, et elle portait toutes les descendances de ces autres mondes, de la façon la plus spectaculaire qui soit, dans le vaisseau de son corps noir." (p. 85)


lundi 16 octobre 2017

# 247/313 - Le corps et la douceur

28/09 - J'emprunte à la médiathèque Une colère noire, de Ta-Nehisi Coates. Ce livre a reçu le National Book Award en 2015, et je sais qu'il remua les esprits à l'époque. Cependant je ne l'avais pas lu ; comme il s'offrait à moi ce jour-là autant en profiter (le verbe ne convient pas : profite-t-on vraiment d'un uppercut qu'on se prend dans le plexus ?). Choc. Attendu mais reçu. On peut penser tout savoir de la discrimination raciale, être conscient des injustices, des crimes et des sévices de plusieurs siècles, on ne s'attend pas néanmoins à ce que l'empreinte en soit encore si forte de nos jours. Et quand j'écris empreinte, c'est encore un mot bien faible, il faudrait plutôt parler de marquage au fer rouge.
Au centre du livre, le corps. Le corps noir : "Dehors, les Noirs ne contrôlaient rien, et surtout pas le destin de leur corps - lequel pouvait être réquisitionné par la police, annihilé par la prolifération des armes, violé, battu, emprisonné." Présenté comme une lettre à son fils de quinze ans, l'ouvrage insiste sur la peur, omniprésente, viscérale, qui accompagne la violence, qu'elle vienne des bandes du quartier de Baltimore où Coates passa son enfance, de la police et même des parents :
"Un an après avoir vu le gamin aux petits yeux dégainer son arme, mon père m'a battu parce que j'avais laissé un autre gamin me racketter. Deux ans après, il m'a battu parce que j'avais menacé ma prof de troisième. Si je n'étais pas assez violent, ça pouvait me coûter la vie. Si j'étais trop violent, ça pouvait me coûter la vie. Impossible de s'en sortir. J'étais un garçon capable, intelligent, apprécié, mais extrêmement apeuré. J'avais la vague intuition, sans pouvoir mettre des mots dessus, qu'un enfant marqué à ce point, forcé de vivre dans la peur, était une grand injustice. Quelle était la source de cette peur ? Qu'est-ce qui se cachait derrière l'écran de fumée de la rue et de l'école ?" (p. 49)

29/09 - Au soir, à la librairie Arcanes, rencontre avec Marie-Hélène Lafon. L'écrivain commence par lire le début de son dernier roman, Nos vies. Puis parle avec beaucoup d'entrain, de lucidité et d'humour de ses processus d'écriture, de la longue incubation de ses textes, de la rumination qu'elle s'impose. Je suis frappé de la convergence, au-delà des circonstances historiques et sociales qui sont évidemment très différentes, de ses obsessions principielles avec celles de Ta-Nehisi Coates. Le corps tout d'abord : au départ de chacun de ses livres, dit-elle, "le corps". D'ailleurs la citation épigraphe du roman, emprunté au peintre Jacques Truphémus, est celle-ci : "Je dois être corps dedans." Et le début du roman n'est autre que la description du corps de Gordana, la caissière du supermarché Franprix où la narratrice a l'habitude de faire ses courses.
Mais il y a aussi la douceur. Cette douceur que Coates finit par découvrir, "cette même douceur qui avait fait de moi une cible dans le passé les incitait maintenant à me raconter leur histoire en toute confiance." Cette douceur que je surprends au retour de la rencontre, dans le téléfilm qui passe comme par hasard le même soir sur Arte, L'Annonce, inspiré du livre du même nom de Marie-Hélène Lafon. Histoire d'une annonce matrimoniale qui réunit un paysan du Massif central et une ouvrière de Bailleul, dans le Nord, qui cherche à fuir son compagnon violent. A la fin, Annette confie à Paul : "Si j'ai répondu à l'annonce, c'est à cause de la douceur." En effet, il avait simplement écrit : "Homme doux, 46 ans, cherche jeune femme aimant la campagne."


samedi 14 octobre 2017

# 246/313 - Du quai de l'Horloge au Vert-Galant

27/09 encore. Rémi Schulz publie Ana Mor, mords-moi à mort sur son site Quaternité. Il y est d'abord question du roman La dévoration de Nicolas Etienne d'Orves, un écrivain que je n'ai jamais lu, puis, de fil en aiguille, l'enquête débouche sur Temps glaciaires, l'avant-dernier opus de Fred Vargas. J'ai la surprise un peu plus loin d'être cité :
"Le lecteur de Temps glaciaires n'apprend le nom de l'assassin qu'une fois celui-ci démasqué, Charles Rolben. Les enquêteurs le connaissaient déjà sous le pseudo Lebrun, secrétaire de l'Association, et, toujours en admettant l'interchangeabilité de O et U, ROLBEN est l'anagramme de LEBRUN.

ROLBEN est aussi l'exacte anagramme de BLERON, et Patrick Bléron est un récent lecteur de Quaternité, m'ayant appris la mort d'Etienne Cornevin dans les circonstances synchronistiques relatées dans Eberluant anniversaire., mon 233e billet, où je remarquais la valeur de son nom,
PATRICK BLERON = 78+66 = 144, le Fibo précédant 233."
Bon, être l'anagramme exacte d'un assassin, fut-il fictif, vous laisse un peu songeur... Mais il faut reconnaître que c'est très bien vu, et d'ailleurs Rémi Schulz se loge à même enseigne : "Dans son roman suivant, L'armée furieuse, j'ai identifié le criminel dès la vue de son nom, le gendarme Emery. Puis vient Lebrun alias Charles Rolben dans Temps glaciaires, or le Schulz le plus connu a pour prénom Charles, devenu celui de son héros Charlie Brown, Charles Le Brun ?"


Trois jours plus tard, le 30 septembre, je découvre sur la page d'Amazon la quatrième de couverture de Temps glaciaires :
"Adamsberg attrapa son téléphone, écarta une pile de dossiers et posa les pieds sur sa table, s'inclinant dans son fauteuil. Il avait à peine fermé l'oeil cette nuit, une de ses soeurs ayant contracté une pneumonie, dieu sait comment. La femme du 33 bis ? demanda-t-il. Veines ouvertes dans la baignoire ? Pourquoi tu m'emmerdes avec ça à 9 heures du matin, Bourlin ? D'après les rapports internes, il s'agit d'un suicide avéré. Tu as des doutes ? Adamsberg aimait bien le commissaire Bourlin. Grand mangeur grand fumeur grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et bouclé comme un jeune agneau, c'était un résistant à respecter, qui serait encore à son poste à cent ans. Le juge Vermillon, le nouveau magistrat zélé, est sur moi comme une tique, dit Bourlin. Tu sais ce que ça fait, les tiques ?". [C'est moi qui souligne]
Or, je venais quelques jours plus tôt d'écrire le quarantième épisode de ce que je nomme ma Fiction-1967. Celle-ci doit comporter 52 épisodes, publiés chaque dimanche de cette année 2017, avec cette contrainte que je me suis donné de toujours faire allusion à un véritable événement survenu ces jours-là. Le 1er octobre, par exemple, voit la télévision couleur arriver pour la première fois en France (treize ans après les États-Unis) et j'ai imaginé que ce grand moment  fut l'occasion d'une fête, ou disons d'un raout mondain, organisé par un certain commissaire Bougrin. De Bourlin à Bougrin, il n'y a guère qu'une lettre de différence (je rappelle que je n'ai pas lu Temps glaciaires). Il y a tout de même des écarts : mon Bougrin est loin d'être aussi sympathique que le Bourlin de Vargas, c'est même un fumier de première. Non, le flic sympathique dans mon histoire c'est l'inspecteur Lagneau, dont le nom comme par hasard se retrouve dans la description de Bourlin (bouclé comme un jeune agneau).

Le lendemain je n'y tiens plus, j'emprunte le roman  de Vargas.
Je le dévore.
Page 177, je sursaute : "Les trois hommes se retrouvèrent, par quelque contraste, auprès de la statue équestre du roi Henri IV, au square du Vert-Galant, et s'installèrent sur un banc ensoleillé."
Il se trouve encore une fois que j'ai placé l'appartement de mon Bougrin sur cette même île de la Cité : "Quai de l’Horloge, sur l’île de la Cité. Bougrin habite là, un appartement spacieux au troisième. Fils et petit-fils de policiers qui ont toujours tenu à crécher dans l’orbe des institutions judiciaires, à trois battements d’aile de moineau du quai des Orfèvres, il perpétue la tradition tout en se voulant en même temps farouche défenseur de la modernité."
Or, où est placé le square du Vert-Galant ?  Ni plus ni moins qu'au bout du quai de l'Horloge.


Ce lieu n'est pas anodin pour Adamsberg, la preuve en est qu'il y retourne à l'avant-dernier chapitre :
"Après avoir dîné, Adamsberg et François Château marchaient dans le jardin presque désert de l'île de la Cité, tournant autour de la statue d'Henri IV." (p. 482). Le fantasque commissaire aime la proximité du fleuve, qui le console un peu de l'absence du gave de Pau : "Adamsberg s'éloigna, laissant Château à son pesant destin, et traversa le pont qui le menait sur la rive gauche, respirant l'odeur de la Seine au passage, s'accoudant au parapet pour la regarder s'écouler, sale, dégradée mais encore puissante."
De même Lagneau fait arrêt près du fleuve :
"La télé tournait dans le salon, que personne ne regardait plus, sauf les caniches d’une vieille dame en fourrure léopard, que Lagneau salua profondément (les caniches, pas la dame). Deux minutes plus tard, il était devant les flots bruns du fleuve, songeant à cet assassin justement dit des berges de Seine, employé à la Préfecture, vipère nourrie en son sein, qui, en 1913, acculé dans son appartement, avait pulvérisé le grand-père de Bougrin dans son explosion programmée. Et il ne pouvait s’empêcher d’éprouver pour ce personnage quelque sympathie."
Ici, je fais allusion à la fiction 1913, que j'écrivis en 2013, où figurait ce personnage d'assassin dit des berges de Seine :
"Ben alors ça... ben alors ça...
Edmond le commis boucher n'en revenait toujours pas. Alors c'était bien vrai, l'assassin des berges de Seine, c'était lui, le petit bonhomme à chapeau melon qui faisait des réussites près de la porte des pissotières, lui dont on savait tout juste qu'il travaillait à la Préfecture de police, même qu'on faisait attention à ce qu'on jactait quand il était là, encore que, il était si discret, si gris, si insignifiant que des fois on l'oubliait, et qu'on se mordait un peu la langue, mais lui de toute façon, il avait pas l'air de nous écouter, il était concentré sur son tas de cartes, alors.
Je l'ai toujours trouvé louche, ce cave, a dit Fernand Gravelin en lampant son quatrième Byrrh de la journée, et puis jamais une pièce de vingt sous pour jouer avec nous autres, et à boire du café tout le temps comme une gonzesse.
Allongé, le café, allongé, je me rappelle bien, a souligné Edmond.
Oui, allongé, qu'est-ce que ça peut foutre, qu'il était allongé son café ? Hein ! sac à brosse ! En tout cas, c'est lui qu'est allongé maintenant !
Il rigole le Fernand, de sa grosse vanne, et Arthur Rosenthal protège son verre avec Le Petit Journal parce qu'un rire de Fernand c'est la fabrique à postillons, avec arrosage rotatif à 360°.
Pour arrêter le geyser, reprendre la main de la conversation.
Il leur a joué quand même un sale tour, le coup de la bombe à l'ouverture de la porte, les anars auraient pas mieux fait, l'étage de l'hôtel pulvérisé, trois pandores déchiquetés et un ponte de la Préfecture, un certain Bougrin. Notre gaillard s'est fait sauter la gueule, mais en bonne compagnie.
Quand je pense que ces cons-là cherchaient dans tout Paname alors qu'il marnait dans le bureau à côté !"
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NB : Je participe ce soir à la Nuit du Polar, organisé par les éditions de la Bouinotte. Après le salon du livre à Equinoxe, grand jeu-enquête dans les rues interlopes de Châteauroux. Inscriptions closes, mais possibilité tout de même de hanter les lieux du drame... Certaines rumeurs impossibles à vérifier affirment que quelque chose se tiendrait du côté du Musée-Hôtel Bertrand...