mardi 25 avril 2017

# 98/313 - 813

« Le nom d’Arsène Lupin ? la création de ce personnage ? Je serais incapable de vous dire comment l’idée m’en est venue. Sans doute était-elle en moi, mais je l’ignorais […] En réalité, tout cela est né dans mon inconscient […] »

Maurice Leblanc

Doit-on croire Maurice Leblanc quand il affirme ne rien savoir de la genèse de Lupin ? En tant qu'écrivain, il n'ignore certainement pas le sens du mot lupin. En l'affichant aussi ostensiblement, ne  rejoue-t-il pas d'une certaine manière le coup de La Lettre volée, d'Edgar Poe ? Le gentleman-cambrioleur est un loup garou mais nul ne le voit car trop clairement affiché. Soit dit en passant, il a rendu hommage au poète américain : « Si j’ai été influencé par un romancier, c’est par Edgar Poe. », ajoutant ailleurs être redevable à Poe « à bien des égards [...] car il savait, lui, comme nul ne l'a jamais tenté depuis, créer autour de son sujet une atmosphère pathétique. »
En baptisant son héros Lupin, Maurice Leblanc faisait aussi d'une pierre deux coups : le détective logicien de La Lettre volée n'est autre qu'Auguste Dupin. A une lettre près...

Remarquons maintenant que Leblanc écrit à une époque où le loup vit ses dernières années dans le pays. Daniel Bernard, dans Le Loup en Berry (2017), déclare que les loups ont commencé à disparaître en Berry à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, on ne signale plus guère que de  "rares animaux erratiques". La simplification des conditions de chasse, l'augmentation des primes, la modernisation des armes à feu ont provoqué le déclin puis la disparition de l'espèce. Le loup fléau immémorial est éradiqué. Difficile dans ses conditions de revendiquer explicitement la louvitude (si je puis risquer l'expression) du héros. Il est plus facile d'en appeler à l'inconscient...

Qu'il y ait de l'inconscient, je n'en doute pas, mais que rien de conscient ne soit au départ de la geste lupinesque, j'ai peine à le croire. 
Et je le crois encore moins après avoir lu ce que j'ai lu.
Dans la double page qu'il consacre à la louveterie, Daniel Bernard explique qu'en 813, Charlemagne réglemente la chasse au loup, chargeant ses comtes de désigner deux hommes, les luparii, responsables de la traque. Ce fameux capitulaire de Villis est le premier acte officiel d'un État contre canis lupus.

Capitulare secundum anni DCCCXIII
Cap. VIII - Ut Vicarii luparios habeant
Ut vicarii luparios habeant unusquique in suo ministerio duos. Et ipsi de hoste pergendi et de placito Comitis vel Vicarii ne custodiat, nisi clamor supereum veniat. Et ipsi vertare studeant de hoc ut perfetum exinde habeant et ipsae pelles luporum ad nostrum opus dentur. Et unus quisque de illis qui in illo ministerio placitum custodiunt, detur eis modium de annona.
Deuxième capitulaire de l’an 813
Chapitre VIII – Au sujet des propriétaires ruraux qui possèdent des chasseurs de loups (louvetiers)
Les propriétaires ruraux doivent avoir dans leur « ministère » deux chasseurs de loups (louvetiers). Et qu’ils ne s’occupent pas eux-mêmes du passage de l’ennemi ou du décret du Comte ou du propriétaire foncier s’ils ne reçoivent pas d’ordre à ce sujet. Et qu’ils doivent réfléchir à ce sujet qu’à l’avenir ils doivent avoir une ordonnance et que les peaux de loups soient remises à notre ministère. Et qu’à chacun qui dans ce ministère surveille la décision, soit donnée un « modus » (mesure romaine de volume) de la récolte de grains.


813. Mais c'est là aussi le titre de l'une des plus célèbres aventures de Lupin, parue en juin 1910. Est-ce un hasard ? Je ne possède pas le roman, mais il est disponible en ligne sur Wikisource. Le nombre 813 est au cœur de l'énigme. Sa signification reste longtemps obscure, jusqu'au chapitre 5 de la deuxième partie. Je ne veux pas spoiler l'histoire, aussi me contenterai-je d'indiquer que la résolution du mystère du 813 n'a rien à voir avec les loups ou bien avec Charlemagne.

Cependant, quel est le titre du chapitre précédent ? Rien moins que Charlemagne.

Titre bien étrange car il est bien peu question de Charlemagne dans ce chapitre. Il n'y est d'ailleurs cité qu'une seule et unique fois :
"Ils se turent tous les deux, et ce moment de répit n’était pas de ceux qui précèdent la lutte de deux adversaires prêts à combattre. L’étranger allait et venait, en maître qui a coutume de commander et d’être obéi. Lupin, immobile, n’avait plus son attitude ordinaire de provocation ni son sourire d’ironie. Il attendait, le visage grave. Mais, au fond de son être, ardemment, follement, il jouissait de la situation prodigieuse où il se trouvait, là, dans cette cellule de prisonnier, lui détenu, lui l’aventurier, lui l’escroc et le cambrioleur, lui, Arsène Lupin et, en face de lui, ce demi-dieu du monde moderne, entité formidable, héritier de César et de Charlemagne."
Ce demi-dieu est l'Empereur d'Allemagne, héritier donc de Charlemagne. Le premier empereur ennemi déclaré de la gent lupine. Tout est merveilleusement cohérent.
Soit Maurice Leblanc a magnifiquement orchestré tout cela, soit c'est l'attracteur étrange qui s'est chargé de l'opération.
Il ne s'est pas gêné en tout cas pour envoyer quelques signes : en reprenant la voiture ce matin, un des deux compteurs affichait 8133. Et une visite d'exposition à Issoudun au musée Saint-Roch, prolongée par une petite ballade en ville, nous conduisit jusqu'à la collégiale Saint-Cyr, où je fus à peine surpris, mais réjoui tout de même, de découvrir un vitrail représentant Charlemagne. Une brochure à l'entrée m'apprit ensuite qu'il aurait été le fondateur de l'édifice, car il avait une grande dévotion pour saint Cyr, enfant martyr qui l'aurait protégé d'un sanglier lors d'un songe.

lundi 24 avril 2017

# 97/313 - Isidore l'autre loup

M. Filleul le regarda droit dans les yeux, et sèchement :
– Assez de plaisanteries ! Votre nom ?
– Isidore Beautrelet.
– Votre profession ?
– Élève de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly.
M. Filleul le regarda dans les yeux, et sèchement :
– Que me chantez-vous là ? Élève de rhétorique…
– Au lycée Janson, rue de la Pompe, numéro…
– Ah ça, mais, s’exclama M. Filleul, vous vous moquez de moi ! Il ne faudrait pas que ce petit jeu se prolongeât !
– Je vous avoue, Monsieur le juge d’instruction, que votre surprise m’étonne. Qu’est-ce qui s’oppose à ce que je sois élève au lycée Janson ? Ma barbe peut-être ? Rassurez-vous, ma barbe est fausse.
Isidore Beautrelet arracha les quelques boucles qui ornaient son menton, et son visage imberbe parut plus juvénile encore et plus rose, un vrai visage de lycéen. 

Maurice Leblanc, L'Aiguille creuse, ch. I

Le véritable adversaire de Lupin dans L'Aiguille creuse n'est autre qu'un lycéen de 17 ans, Isidore Beautrelet. Son intelligence logique dépasse de loin celle des autres protagonistes de l'histoire, inspecteur Ganimard et autre juge Filleul. On sent bien aussi que le nom a été mûrement réfléchi par Maurice Leblanc. En quelque sorte l'alter ego de Lupin, Isidore Beautrelet ne serait-il pas aussi un genre de loup-garou ?

Examinons attentivement ce Beautrelet, et convenons qu'en son centre l'autre gît. Autre let, qu'il est tentant de déformer légèrement en autre leu. Leu pour loup, bien sûr, leu forme ancienne encore vivante dans l'expression à la queue leu leu.

Pourquoi un lycéen maintenant ? Leblanc eût pu choisir un jeune engagé dans la vie active, artiste ou artisan, journaliste ou militaire, plus libre de ses mouvements d'une certaine manière. Non, un lycéen.
Rappelons que le Lycée est à l'origine le «gymnase situé au nord-est d'Athènes où enseignait Aristote" (Cnrtl). Or le Dictionnaire historique de la Langue française précise que "ce nom est emprunté au latin Lyceum, lui-même emprunté au grec Lukeon qui correspond au français Louvre au sens étymologique d'"endroit où il y a des loups": il est dérivé de lukos, "loup"(...)"

Le loup du Louvre, album d'Anne Letuffe


Le prénom Isidore est lui aussi issu du grec, où il signifie "cadeau d'Isis". Le plus vieil Isidore canonisé († 250), martyr à Alexandrie, fut brûlé vif dans une fournaise avec les saints Héron et... Arsène.

Isidore Beautrelet est le jeune loup qui défie le loup alpha Arsène Lupin. Pas étonnant aussi de retrouver dans la salle du trésor de l'Aiguille d'Etretat la "merveille des merveilles" du musée du Louvre, La Joconde de Léonard de Vinci. Pourchassé par Ganimard, Lupin délivre un dernier message où le Louvre est encore une fois à l'honneur :
"Il prit un morceau de craie rouge, approcha du mur un escabeau, et il inscrivit en grosses lettres :
Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin »."
L'issue du roman est tragique. Raymonde de Saint-Véran, l'amour de Lupin, meurt en le protégeant du tir d'Herlock Sholmès :
"Lupin se dressa. Il écouta les voix monotones. Puis il considéra la ferme heureuse où il avait espéré vivre paisiblement auprès de Raymonde. Puis il la regarda, elle, la pauvre amoureuse, que l’amour avait tuée, et qui dormait, toute blanche, de l’éternel sommeil.
Les paysans approchaient cependant. Alors Lupin se pencha, saisit la morte dans ses bras puissants, la souleva d’un coup, et, ployé en deux, l’étendit sur son dos.
– Allons-nous-en, Victoire.
– Allons-nous-en, mon petit.
– Adieu, Beautrelet, dit-il.
Et, chargé du précieux et horrible fardeau, suivi de sa vieille servante, silencieux, farouche, il partit du côté de la mer, et s’enfonça dans l’ombre profonde..." [C'est moi qui souligne]
En cette ultime phrase, ne voyons-nous pas le loup qui disparaît dans la nuit ?

_________________________
* Ajout du 24 avril 

J'ouvre un lien que l'on me donne sur une carte de résultats des élections, et qu'est-ce que je vois : une tête de loup !

Le loup noir du Front National va-t-il dévorer la France macronienne ?
Notons qu'il n'a qu'un œil (rouge) comme le père Le Pen.
Et au sud, n'a-t-on pas quelque peu l'impression d'un loup renversé qu'on appelle passant en héraldique (avec ses deux oreilles sur la frontière italienne) ?

Blason de Saint-Loubès (Gironde)   


Il donne du pied dans la fourmilière mélenchonienne de Dordogne, et semble excréter la rouge Ariège. Fillon (en bleu) n'a plus que ses yeux pour pleurer.

samedi 22 avril 2017

# 96/313 - L'être-loup de Lupin

"L'humain est sur certains points plus près du prédateur lupin que du chimpanzé, qui est notre plus proche parent génétique ; car les comportements sont aussi contraints par les conditions écologiques d'existence, et créent des parallélismes locaux de forme de vie, comme deux trajectoires d'un "attracteur étrange" dans un espace de phase vont être parallèles et très proches sur une certaine distance, puis diverger soudain dans leurs courbes singulières."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 59.

L'essai de Baptiste Morizot part d'un problème qu'il n'hésite pas à qualifier de géopolitique : le retour spontané du loup en France. Des deux loups italiens entrés en 1992, nous serions passés à plus de 300 loups en 2015. Les attaques récurrentes de troupeaux constituent le nœud du problème, montrant selon lui la mise en échec des deux modèles traditionnels de gestion écologique du sauvage. Celui de la régulation par la chasse, qui peut aller jusqu'à l'extermination des "nuisibles", modèle "caduque juridiquement, moralement et pratiquement." Et celui de la sanctuarisation du sauvage, "défendu par une partie des associations de protection de la nature, et qui consiste d'abord à instituer des réserves naturelles "(...) : vision inopérante car le loup ne demeure pas dans les réserves et les parcs naturels, "gouverné qu'il est biologiquement par une loi de dispersion qui assure sa pérennité évolutive en limitant les chances d'extinction, et qui consiste en une diffusion centrifuge, par une colonisation extensive de nouveaux territoires, explorés et conquis par de jeunes loups dits "dispersants"." C'est pour répondre à ce double échec que Baptiste Morizot propose un changement de tactique vitale et de carte mentale, et le recours à de nouvelles formes de "diplomatie". 

 
Mon propos d'aujourd'hui n'est pas d'entrer plus avant dans les théories de ce livre passionnant sur lequel je reviendrai certainement. Non, je veux juste faire part d'une idée qui s'est précipitée à sa lecture, et qui concerne encore une fois le territoire précis qui nous occupe.

***
D'où vient ce nom, Arsène Lupin?
J.D.
Maurice Leblanc a sans doute été influencé, inconsciemment, par un conseiller municipal de Paris qui s'appelait Arsène Lopin. La légende veut même que le premier nom du gentleman cambrioleur ait été Arsène Lopin et que, après protestation de l'intéressé, il se soit transformé en Lupin. Mais il faut insister sur ce fait: Leblanc ne s'attendait pas du tout au succès de Lupin; lorsqu'il écrit sa première aventure, il ignore qu'il en écrira d'autres. C'était une commande, rien de plus. (Entretien avec Jacques Derouard, biographe de Maurice Leblanc, Express du 01/09/2004)
Qu'un conseiller municipal s'appelait Arsène Lopin, c'est un fait, mais pourquoi Leblanc se serait-il emparé de ce nom-là plutôt que d'un autre ? Personne, à ma connaissance, ne répond vraiment à la question. Personne, surtout, ne fait la relation avec l'adjectif lupin, qui désigne bien ce qui est propre au loup (du latin lupinus, dérivé de lupus, loup). Comme s'il était impensable de comparer le gentleman cambrioleur à un animal. Pourtant, il suffit de faire le pas pour en constater l'évidence. Morizot décrit le loup comme "animal cryptique, invisible, disperseur, incroyablement mobile, et infatigable colonisateur de nouveaux territoires par surcroît."(p.89) N'est-ce pas là une merveilleuse définition pour le personnage d'Arsène Lupin ?

Prenons exemple dans L'Aiguille creuse. Page 56, Isidore Beautrelet s'interroge avec l'inspecteur Ganimard et le juge d'instruction Filleul sur une disparition énigmatique d'Arsène Lupin :
"(...) vos yeux se sont détournés du seul endroit où l’homme puisse être, de cet endroit mystérieux qu’il n’a pas quitté, qu’il n’a pas pu quitter depuis l’instant où, blessé par Mlle de Saint-Véran, il est parvenu à s’y glisser, comme une bête dans sa tanière.
– Mais où, sacrebleu ?…
– Dans les ruines de la vieille abbaye.
– Mais il n’y a plus de ruines ! Quelques pans de mur ! Quelques colonnes !
– C’est là qu’il s’est terré, Monsieur le juge d’instruction, cria Beautrelet avec force, c’est là qu’il faut borner vos recherches ! c’est là, et pas ailleurs, que vous trouverez Arsène Lupin.
– Arsène Lupin ! s’exclama M. Filleul en sautant sur ses jambes.
Il y eut un silence un peu solennel, où se prolongèrent les syllabes du nom fameux. Arsène Lupin, le grand aventurier, le roi des cambrioleurs, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu, et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs jours ?" [ C'est moi qui souligne]
Un peu plus loin : 
– Mais comment vit-il ? Pour vivre, il faut des aliments, de l’eau !
– Je ne puis rien dire… je ne sais rien… mais il est là, je vous le jure. Il est là parce qu’il ne peut pas ne pas y être. J’en suis sûr comme si je le voyais, comme si je le touchais. Il est là.
Le doigt tendu vers les ruines, il dessinait dans l’air un petit cercle qui diminuait peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un point. Et ce point, les deux compagnons le cherchaient éperdument, tous deux penchés sur l’espace, tous deux émus de la même foi que Beautrelet et frissonnants de l’ardente conviction qu’il leur avait imposée. Oui, Arsène Lupin était là. En théorie comme en fait, il y était, ni l’un ni l’autre n’en pouvaient plus douter.
Et il y avait quelque chose d’impressionnant et de tragique à savoir que, dans quelque refuge ténébreux, gisait à même le sol, sans secours, fiévreux, épuisé, le célèbre aventurier.
Présent mais invisible, tel est le loup, tel est Arsène Lupin. Décrit un peu avant, sous les traits d'un pseudonyme, Etienne de Vaudreix, comme un grand voyageur : "il fait de longues absences, pendant lesquelles il va, dit-il, chasser le tigre au Bengale ou le renard bleu en Sibérie." Grand chasseur, grand prédateur.

Et à la fin du roman, il sera révélé que le compagnon de voyage à Crozant, le propriétaire du château de l'Aiguille, celui-là même auquel Isidore avait demandé secours contre Arsène Lupin, le courageux ami qui se nommait Louis Valméras n'était autre que Lupin lui-même ! Louis Valméras, dont le prénom renferme le loup.

On objectera peut-être qu'à animaliser Lupin, on lui retire son côté gentleman. Ce ne serait certainement pas l'avis du philosophe gallois Mark Rowlands, qui vécut plus d'une décennie avec un loup. Dans l'ouvrage qu'il écrivit sur cette expérience, Le Philosophe et le Loup (Belfond, 2010), il développe l'idée que le loup n'a pas l'intelligence machiavélienne des primates, habiles à repérer et à fomenter des tromperies. Le loup n'est pas animal politicien, mais animal aristocratique, qui " ne cherche pas constamment à savoir ce que l'autre pense, à agir en fonction de ce que l'autre croit qu'il croit, à tromper, à jouer sur les représentations des autres : il est une force qui va dans le monde, à partir de comportements loyaux assez francs, de mesure de force assez directs."
Difficile évidemment de soutenir que Lupin, aussi grand seigneur soit-il, est dépourvu d'intelligence "machiavélienne".  Il en est largement pourvu, bien sûr, mais il ne se réduit pas à cela, et sait faire preuve de noblesse et de générosité. Plus qu'un loup, Lupin est un loup-garou, un hybride d'homme et de loup.

Un dernier indice mérite d'être relevé dans l'entretien de Jacques Derouard. "Tout se passe, dit-il,  comme si Arsène Lupin avait réellement existé et Francis Lacassin a même réussi à dresser la biographie d'Arsène Lupin: on sait qu'il est né en 1874, à Blois."

Nous avons vu  à travers l'art des tailleurs de pierre, que Blois était en relation avec saint Blaise. Philippe Walter écrit qu'il "concentre sur son personnage une série de motifs mythiques essentiels pour comprendre le mythe de Carnaval. Si le nom de Blaise n'évoquait pas le nom breton du loup (bleizh), les relations étroites que le saint entretient avec les animaux ne mériteraient sans doute pas d'être soulignées. En fait, Blaise se présente comme un animal humanisé ou comme un homme animal."*

Notons encore que dans le blason de la ville de Blois un loup est bel et bien représenté :

"d'argent, à un écusson en abîme, d'azur, chargé d'une fleur de lys d'or, accosté à dextre d'un porc-épic, à senestre d'un loup de sable contrerampants et accolés, d'or".

Stéphane Gendron signale que "le rapport entre Blois et bleiz est en général refusé par les celtisants, et à juste titre. Mais il est curieux de constater, ajoute-t-il, que les habitants de Blois-sur-Seille (Loire) étaient autrefois appelés "Les Loups". L'importante communauté de Bretons établis à Blois dans le Loir-et-Cher, encore fortement présente au XIIIè siècle, n'est peut-être pas étrangère au choix de l'animal sur les armes de la ville. Cela dit, quelle est la véritable étymologie de Blois ? Un rapprochement avec la Blaise, affluent de l'Eure, n'est pas à exclure."**




Arsène Lupin, avatar de saint Blaise, avatar du loup. L'hypothèse en est du moins fortement posée.



__________________________________
* Philippe Walter, Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age, Imago, 2005.
** Stéphane Gendron, Noms de lieux du Centre, Editions Bonneton, 1998, p. 24.

vendredi 21 avril 2017

# 95/313 - Tremble, vieille patraque !

La mise en évidence de l'Archéo-réseau est indissociable d'un mouvement, d'un geste, d'une curiosité.
Il faut lever la tête. Il faut s'arrêter un moment.
Si je n'avais pas levé la tête un certain samedi de mars, si je ne m'étais pas attardé quelques instants, je n'aurais point vu le chieur de Saint-Martial.
Le jeu des coïncidences nous conduisit à Rabelais, à son fol Triboullet mais aussi à ce roman presque inconnu de Jules Verne, Sans dessus dessous. Et puis à la ligne Cuzion-Gargilesse, à Arsène Lupin et saint Pantaléon.
Revenons sur cette ligne orthogonale à l'alignement Cuzion-Gargilesse.


J'avais noté la présence sur cet axe du hameau du Trimoulet, à une lettre près, disais-je, le Triboullet rabelaisien. Il ne faudrait pas croire maintenant que quelqu'un a sciemment dissimulé le fou derrière ce nom de Trimoulet qui est une forme occitane du tremble (latin, tremulus), certainement plus ancienne que le Triboulet dont s'inspire Rabelais, mort vers 1537, et qui avait été le fou de cour de Louis XII puis de François 1er. Je ne crois pas du tout à une hypothèse de type complotiste, qui donnerait à un groupe ésotérique quel qu'il soit pouvoir de nomination sur le monde selon des desseins secrets.

L'axe recèle une autre curiosité : passé Eguzon, il va rencontrer un autre lieu-dit la Patraque. Stéphane Gendron, notre étymologiste préféré, est muet sur le mot. Chacun connaît bien l'adjectif : être patraque, c'est être affaibli, en mauvaise santé, soit dit vulgairement, être mal foutu. Mais avant d'être adjectif, patraque est un substantif, vieilli, dit le Cnrtl : en effet on ne l'emploie plus du tout, mais on peut encore le lire dans Jules Verne, et précisément dans Sans dessus dessous, où il a même une certaine importance:
Il fallait entendre ces gamins d'Amérique, qui en eussent remontré aux gavroches parisiens !
      "Eh ! va donc, redresseur d'axe !
       - Eh ! va donc, rafistoleur d'horloges !
       - Eh ! va donc, rhabilleur de patraques ! (p. 125)
L'homme qui est ainsi brocardé n'est autre que le mathématicien J.-T. Maston, on l'a vu, misogyne de première, qui avait oublié trois zéros dans ses calculs balistiques ("son canon n'avait pas produit sur le sphéroïde terrestre plus d'effet qu'un simple pétard de la Saint-Jean"). La patraque désigne - le contexte est par ailleurs très clair - "une machine vétuste ou de mauvaise qualité", et plus particulièrement "une vieille horloge ou vieille montre, bruyante et peu fiable" (Cnrtl).

En cherchant dans Google images, à partir du mot-clé patraque, on me renvoie un tas d'images sans relation avec le mot, et puis cette blague d'éphéméride datée (coïncidence) de Pâques (j'écris ici un lundi de Pâques)
Au chapitre suivant, il est fait état d'une chanson tournant encore en ridicule la tentative des artilleurs du Gun Club de Baltimore. "Cette machine, écrit Jules Verne, courut les cafés-concerts du monde entier."

"Voici quel était l'un des couplets les plus applaudis :

Pour modifier notre patraque,
Dont l'ancien axe se détraque,
Ils ont fait un canon qu'on braque,
Afin de mettre tout en vrac !
C'est bien pour vous flanquer le trac !
Ordre est donné pour qu'on les traque,
Ces trois imbéciles ! Mais... crac !
Le coup est parti... Rien ne craque !
Vive notre vieille patraque !"
La Terre est notre vieille patraque. Encore une fois, la présence de ce mot sur l'axe du Trimoulet ne ressort pas à l'évidence d'une volonté ésotérique, ce serait ridicule, mais en revanche cela prend sens dans le contexte précis de mon enquête personnelle. Le Trimoulet et la Patraque sont corrélés à l'événement princeps du chieur de Saint-Martial, synchronisé avec Rabelais et Verne, sur un mode similaire aux corrélations entre particules quantiques intriquées : "La théorie quantique, écrit Nicolas Gisin*, prédit, et beaucoup d'expériences ont confirmé, que la nature est capable de produire des corrélations entre deux événements distants qui ne s'expliquent ni par une influence d'un événement sur l'autre, ni par une cause locale commune."

Pour conclure, une dernière coïncidence portant sur l'idée même de réseau, en lien avec le tremble à la racine du Trimoulet. Elle m'est donnée par Florence Trocmé, qui dans son Flotoir du 7 avril, consacre à l'arbre le paragraphe suivant, qui se passe de commentaires :

Le tremble
Réseau encore ! « Le tremble. Il doit son nom à ses feuilles qui réagissent au moindre souffle d’air. En raison de la forme particulière de leur pétiole, elles bougent en exposant en alternance leur face supérieure et inférieure à la lumière. Il en résulte qu’elles peuvent réaliser la photosynthèse avec leurs deux faces, à la différence des autres espèces où la face inférieure est réservée à la respiration. Les trembles peuvent ainsi produire plus d’énergie et même croître encore plus vite que les bouleaux. En matière de lutte contre les amateurs de jeunes pousses tendres, ils suivent une tout autre stratégie qui mise cette fois sur l’opiniâtreté et la quantité. Ils peuvent être broutés et encore broutés des années de suite par des chevreuils ou des bovins, leur système racinaire n’en continue pas moins de lentement s’étendre. Il en émerge des centaines de rejets qui au fil du temps forment de véritables buissons. Un seul arbre peut ainsi s’étendre sur plusieurs hectares, parfois même beaucoup plus, dans certains cas extrêmes. La Fishlake National Forest, dans l’État nord-américain de l’Utah, héberge ainsi un faux tremble de plus de 40 000 troncs qui s’étend aujourd’hui sur environ 43 hectares pour un âge estimé à plusieurs milliers d’années » (in Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres »
Peter Wohlleben qui pose aussi cette fascinante question : « Nous savons désormais que les arbres communiquent olfactivement, visuellement et électriquement (par l’intermédiaire de sortes de cellules nerveuses situées aux extrémités des racines). Mais qu’en est-il de l’émission de sons, donc de l’ouïe et de la parole ? »

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* Nicolas Gisin, L'Impensable Hasard, Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques, Odile Jacob Sciences, 2012, p. 79.

jeudi 20 avril 2017

# 94/313 - L'Archéo-réseau

Cinq jours de pause atlantique. Sans aucune connexion. Et là, plus par volonté que par impossibilité technique : il est si simple aujourd'hui de trouver le réseau qu'il n'existe plus guère de zones véritablement blanches. Non, je voulais vraiment couper, ne plus avoir le souci de la publication, du suivi, des échos éventuels. Alors, pour respecter la grande contrainte que je me suis donné de publier chaque jour un article, plus que jamais j'avais pris de l'avance et programmé jusqu'à mercredi qui vient [ j'écris ce billet lundi 17 avril ] toute une série de chroniques.

Exit les longues plages de sable fin, les pins et les dunes, me voici revenu en Berry, n'ayant plus que deux jours d'avance avant de devoir travailler à flux tendu. Le problème ne réside pas dans les idées, les thèmes à traiter - ils se sont plutôt multipliés et j'ai bien en réserve une trentaine de synopsis de chroniques -, mais dans l'ordonnancement, la définition des priorités, le ou les chemins à baliser. Et sur ces points, c'est peu dire que je suis dans une grande incertitude.


l'épave dans le sable de la plage (avril 2016), inaperçue cette année
Les dernières chroniques ont beaucoup traité de géographie sacrée, en rapportant des observations déjà anciennes (zodiaque de Neuvy Saint-Sépulchre) et des découvertes récentes (Foy près de Gargilesse). Je voudrais maintenant élargir ce cadre avec un concept que j'ai déjà présenté ici (en 2007 pour la première fois, sans chercher à le définir), mais qui remontait en réalité à l'année 1991 : l'Archéo-réseau. En 2012, en parlant de la rêverie-fleuve chez Victor Hugo, j'avais écrit  : "Archéo- voulant signifier un soubassement immémorial, un socle géosymbolique,  mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique." Et je souscris toujours à cette tentative de description : l'Archéo-réseau rassemble toutes les cartographies mentales, imaginaires ou matérielles élaborées par les humains depuis l'avènement de Sapiens sur cette terre. Pour survivre, il lui a fallu prendre des repères, tisser des liens entre des lieux, marquer par des récits les histoires de chasse, mémoriser avec des signes et des mythes les événements et sites essentiels de son territoire. Il faut concevoir l'Archéo-réseau sur le modèle de l'internet, autrement dit non comme un unique et immense réseau mais comme un réseau de réseaux, où s'enchevêtrent de multiples systèmes symboliques, ramifiés comme les dreaming lines des Aborigènes australiens ou centralisés comme les roues zodiacales grecques héritières des organisations symboliques des empires égyptiens et mésopotamiens.

Le plus complexe à saisir c'est la deuxième partie de la définition : "un socle géosymbolique mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique." En effet, on peut s'accorder assez facilement sur le fait que l'homme a toujours eu besoin de structurer son espace de vie, d'y dessiner des frontières et d'y désigner des lieux plus importants que d'autres, que l'on nommera souvent sacrés. Mais on jugera que ces structurations se succèdent en se détruisant ou en s'assimilant, et que seule l'archéologie, la recherche historique permettront de reconstituer leur genèse. L'idée de l'Archéo-réseau est plus folle : elle postule que quelque chose vit toujours de ces systèmes disparus. Et cela a à voir avec cet autre concept emprunté à la physique quantique : l'intrication. De même que deux particules intriquées se comportent comme des entités uniques même si elles sont séparées par des centaines de kilomètres, les lignes de sens du jadis, intriquant plusieurs éléments que l’œil d'aujourd'hui voit comme des entités indépendantes, continuent à vibrer dans l'espace-temps contemporain. Et parfois, en les faisant revivre, on suscite un attracteur étrange qui va multiplier les coïncidences et faire entrer en collision l'actuel et l'ancestral.

J'ai bien conscience que ceci est difficile à penser et à accepter. C'est une intuition et non une démonstration. Demain, je prends un exemple.

mercredi 19 avril 2017

# 93/313 - Fol enragé, gare au moine

Ne nous éloignons pas de ces gorges de la Creuse qui ont tant à nous dire encore. Un détail m'avait échappé ; il faut dire que la carte IGN du Géoportail qui me permet de travailler en ligne si commodément a cependant omis d'indiquer ce barrage de la Roche-au-Moine en amont du Pont Noir. Nous ferons donc une infidélité au portail gaulois en allant voir sur Google Maps, qui nous le restitue sans encombre :


"Situé sur les communes de Baraize et Gargilesse, ce petit barrage de type poids-rectiligne fut mis en service en 1933. Il mesure 18,50 m de haut, pour une longueur de 125 m. Son nom lui vient d’un rocher tout proche qui ressemble à un moine encapuchonné (Source). 

Un moine encapuchonné... Il me revient les paroles du fou Triboullet qui pour seule réponse à l'interrogation de Panurge sur son mariage, branla la tête et dit : "Par Dieu, Dieu, fol enraigé, guare moine, cornemuse de Buzançay." Ce que Pantagruel interprète ainsi : "Il vous dict, "Guare moine". Sus mon honneur que par quelque moine vous serez faict coqu." (je rappelle qu'à quelques kilomètres en amont se trouve le village de Montcocu).

Ce rocher du Moine est présent dans une autre légende rapportée par Jean-Louis Desplaces (lui-même abbé). Il n'est pas seul, il a deux comparses, les rochers du Cerisier et de Gayot, et n'est guère recommandable. A l'origine, ce sont trois hommes changés en pierre. "Un jour, un braconnier entend un sifflement : c'est l'un des géants qui prévient les autres. Il court vers sa demeure mais les trois géants écrasent sa maison et sa grange. Dans sa fuite éperdue, il passe le barrage, se frappe la poitrine, fait un signe de croix  : il est sauvé. Les trois géants vont immédiatement reprendre leur place et leur immobilité."

George Sand l'évoque aussi dans ses Promenades autour d'un village : 
"En remontant le cours de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un site enchanteur ou solennel. Tantôt le rocher du Moine, grand prisme à formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles ; tantôt le roc des Cerisiers, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l’on ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses." 
Un peu plus loin, elle n'a de cesse de vanter le caractère singulier de Gargilesse, dont elle affirmera in fine qu'il vaut bien l'Italie pour le traitement des phtisies, sans les inconvénients et les coûts du voyage  :
Toute cette région jouit d’une température exceptionnelle, et particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l’avons dit, dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères qui ne se rencontrent, en France, qu’aux bords de la Méditerranée, est une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la Creuse. C’est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et froids qui unissent le bas Berry à la Marche (...)
La température est-elle toujours aussi exceptionnelle ? L'algira et le gordius, papillons méridionaux, hantent-ils encore les buis de Gargilesse ? J'ai des doutes mais on peut toujours rêver...

mardi 18 avril 2017

# 92/313 - Foy près Gargilesse

Longtemps la croyance exista qu'à chaque partie du corps correspondait un signe astrologique. A la fin du Moyen Age, nombreuses sont les représentations de l'Homme-Zodiaque (en latin, homo signorum) dont voici par exemple celle d'un psautier de Cambridge :

Calendrier d'un psautier, St John's College, Cambridge, MS K.26, fol. 41v
De la tête gouvernée par le Bélier, nous descendons jusqu'aux pieds régis par les Poissons. Au Taureau est dévolu le cou, ainsi la racine de la plante appelée peristereôn que nous avons découverte l'autre jour est-elle réputée guérir "toutes les affections qui surviennent dans la région du cou : écrouelles, oreillons, tumeurs au cou, abcès, tumeurs à la luette, inflammations des amygdales. En effet, employée en cataplasme, elle les résorbe toutes à l'instant même. Car la planète est pleinement en sympathie avec ces parties du corps. (Extrait du Catalogus Codicum Astrologicorum Graecorum, VIII, 3, pp. 161-162, cité par Guy Ducourthial). La planète en question est Aphrodite, maîtresse du Taureau.

Et je m'émerveille de ce que Gargilesse, porteur de la symbolique gargantuesque de la gorge, soit sur la cuspide (pointe) du signe du Taureau dans le zodiaque neuvicien. Avec cette coïncidence orographique que le village se situe pour ainsi dire à la sortie des gorges de la Creuse, dans la vallée de son affluent nommé lui aussi Gargilesse, sans doute parce que son cours est aussi très encaissé.


Et, dressant cette carte, je me suis avisé que sur le parcours de cette Gargilesse se tenait le hameau de Foy, sur l'exact parallèle de Gargilesse le village. Foy qui, bien sûr, nous évoque Conques. Et je me demande si cela n'est pas l'indice d'une similitude perçue de longue date avec la cité du Rouergue. Gargilesse et Conques, toutes les deux étapes sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, présentent en effet selon moi beaucoup de ressemblances. Et en premier lieu, en ce qui concerne la configuration géographique. Comparons les plans :



"Le village de Conques s'est fixé sur ce terrain en pli, là où le Dourdou, affluent du Lot, rejoint le torrent de l'Ouche perpendiculaire. Au point de rencontre de ces deux cours d'eau s'est formée une sorte de cirque, une "conque" dominée par les horizons tabulaires des plateaux environnants boisés et rocailleux." (Marie Renout, Renaud Dengreville, Conques, p.8)

George Sand découvrit Gargilesse avec émerveillement un soir de juin 1857. Elle la décrivit comme une "petite Suisse". Comme à Conques, nous sommes adossés à la pente idéalement ensoleillée, sur la rive droite d'un torrent qui s'en va se fondre dans les eaux plus profondes de la Creuse.

"C’est un nid bâti au fond d’un entonnoir de collines rocheuses où se sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines s’étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante." (Promenades autour d'un village)



Bien sûr les deux cités diffèrent par mille détails, et l'église Notre-Dame ne saurait rivaliser avec l'abbatiale Sainte-Foy, mais un semblable ancrage dans l'espace, un même équilibre des masses bâties avec les reliefs verdoyants aux entours, une lumière si pareillement distribuée et surtout une sensation ici comme là d'être dans un doux refuge de beauté à l'abri des remuements angoissants du monde, tout cela a dû frapper plus d'une fois l'esprit d'un pèlerin aux yeux et au cœur ouvert. Le hameau de Foy serait alors comme la marque discrète de ce compagnonnage essentiel des deux stations sur la route des fins dernières.