vendredi 15 décembre 2017

# 299/313 - Distorsion spatiale et temporelle

"Le sortir, le tenir, le regarder n'était pas une chose à prendre à la légère. Même dans l'acte de tendre la main pour l'attraper il y avait une sensation d'expansion, un souffle et une élévation ; et ce à un point si étrange que, lorsque je l'avais regardé assez longtemps, les yeux asséchés par l'air réfrigéré du désert, tout l'espace entre lui et moi semblait s'évanouir et, quand je levais les yeux, c'était le tableau qui était réel, et non moi."

Donna Tartt, Le chardonneret, p. 312.

Donna Tartt n'est jamais aussi passionnante que lorsqu'elle s'attarde sur le tableau de Carel Fabritius. Page 312, elle donne quelques éléments biographiques. Le , Fabritius, qui réalisait le portrait du sacristain de l’Oude Kerk de Delft, est blessé à la suite de l’explosion de la poudrière de Delft, qui ravagea plus de cinq cents maisons du centre de la ville et provoqua la mort d'au moins une centaine de personnes. Le peintre, âgé seulement de 32 ans, succombe à ses blessures quelques heures plus tard. "On suppose, nous dit Wikipedia, que, lors de l’explosion, un incendie s’est déclaré qui provoqua la destruction de toutes les peintures qui se trouvaient dans son atelier, ce qui expliquerait pourquoi si peu d’œuvres de l’artiste sont arrivées jusqu’à nous."

L'Explosion de la poudrière de Delft, par Egbert van der Poel (1621-1664), v. 1654. "Il y avait un trio d'horribles paysages d'un peintre du nom d'Egbert van der Poel représentant des vues différentes de la même terre désertique et fumante : des maisons brûlées et en ruine, un moulin à vent aux ailes déchirées, des corbeaux tournoyant dans des cieux enfumés."(p. 34)
Le héros et narrateur du livre, Theo Decker, a semblablement perdu sa mère dans une explosion terroriste au Metropolitan Museum of Art de New York. Dans les décombres, il a récupéré le tableau du Chardonneret, qu'il cache à Las Vegas dans une taie d'oreiller.
"Ce qui m'accrochait, dans ces brefs comptes rendus des livres de la bibliothèque, c'était l'élément de hasard : les désastres aléatoires, le sien et le mien, convergeaient vers le même point invisible, le big bang comme l'appelait mon père sans sarcasme ni mépris, plutôt une reconnaissance respectueuse des pouvoirs du hasard qui gouvernaient sa propre vie. On pouvait étudier les liens pendant des années et ne jamais comprendre - c'était une affaire d'éléments qui se rencontrent, ou qui s'écroulent, de distorsion spatiale et temporelle, ma mère, debout devant le musée quand le temps a vacillé et que la lumière est devenue bizarre, les incertitudes planant au seuil d'une vaste luminosité. La chance errante qui changerait tout, ou presque. [...]

Distorsion spatiale et temporelle : une façon de voir les choses deux fois, ou davantage. A l'image des rituels paternels, de ses systèmes de paris, de tous ses oracles et de sa magie qui étaient prédits dans un champ de conscience constitué de schémas invisibles, l'explosion à Delft faisait aussi partie d'un complexe d'événements qui, par ricochets, étaient arrivés jusque dans le présent. Les multiples issues pouvaient vous donner le vertige." (pp. 312/313)
Cette distorsion spatiale et temporelle, sur laquelle l'auteure insiste, est en réalité l'écho d'une scène du début du livre, où l'on voit Theo se rendre avec sa mère au musée. Voyons cela en détail : le jeune garçon, préoccupé par ses soucis de collège, ne porte pas une grande attention aux propos de sa mère : "je faisais tout juste attention à la direction que nous empruntions quand je me suis rendu compte qu'elle venait de dire quelque chose. Elle ne me regardait pas, moi, mais promenait son regard sur le parc ; et son expression m'a fait penser à un célèbre film français dont j'ignorais le titre, où des gens distraits marchaient dans des rues balayées par le vent et parlaient beaucoup mais pas vraiment entre eux, semblait-il."

Disons-le tout net : je ne suis pas parvenu à identifier ce film célèbre.  J'ai pensé à La Jetée de Chris Marker, à Playtime de Tati, pour diverses raisons, mais non, rien dans ces films ne correspond à la description précise de Donna Tartt. J'ai bien trouvé un forum où la question était posée, mais personne n'a répondu à Justine la roumaine. Je lance donc un appel aux foules cinéphiles cultivées (pléonasme) pour éclairer ma lanterne.

Mais poursuivons :
"Qu'est-ce que tu as dit ? lui demandai-je après un moment de confusion, pressant le pas pour la rattraper. Tu parlais de distraction spéciale ?"
Elle eut l'air étonné, comme si elle avait oublié ma présence. L'imperméable blanc, qui voletait sous l'action du vent, ajoutait encore à son allure d'ibis aux longues jambes, comme si elle était sur le point de déployer ses ailes et de s'envoler au-dessus du parc."
La métaphore aviaire mérite un peu d'attention. On peut s'étonner tout d'abord de l'expression "ibis aux longues jambes" car l'ibis est a contrario un échassier aux pattes plutôt courtes, rien à voir avec une cigogne ou un flamant rose.

L'ibis sacré incarnait en Egypte le dieu Thot
L'ibis est surtout l'animal sacré du dieu Thot, inventeur de l'écriture et du langage, secrétaire des dieux, maître des scribes. Dans le monde gréco-romain, Thot sera assimilé à Hermès/Mercure, et plus particulièrement sous le nom d'Hermès Trismégiste. Son culte se tenait en Moyenne-Égypte à Khemenou qui devint Hermopolis Magna.  Le décret de l'assemblée des prêtres égyptiens gravé sur la célèbre Pierre de Rosette (196 av. J.-C.) l'affirme sans ambages : « Hermès Trismégiste est issu de la fusion de Thot et d'Hermès ». Il sera appelé à une renommée sans pareille, il donne son nom à l'hermétisme, et l'Alchimie se réclame de lui. Plus près de nous, dans Au Lecteur, le poème prologue des Fleurs du Mal, Baudelaire applique à Satan l'épithète « trismégiste » (« trois fois très grand » en grec)  :

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste


Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

Prêtons l'oreille à cet oreiller du mal : c'est bien dans un oreiller que Theo dissimule son tableau. Pas sûr que Donna Tartt ait envisagé tout cela quand elle a choisi l'image de l'ibis, c'est même improbable, mais cela n'a guère d'importance, un écrivain digne de ce nom suit les courants de son inconscient et parfois une métaphore bancale est pleinement justifiée. Observons que cet ibis sur le point de s'envoler s'oppose diamétralement au chardonneret du tableau qui, lui, est retenu par une chaînette. C'est là-dessus que s'achève le passage de la page 313 :
"C'est fortuitement que je remarquais la chaîne à la cheville de l'oiseau, ou que je songeais combien la vie de cette petite créature, battant brièvement des ailes puis toujours forcée, sans espoir, d'atterrir au même endroit, avait dû être cruelle."


Mais reprenons le fil de la scène. "Distractions de quoi ?" demande Theo.  Et Donna Tartt écrit que le visage de la mère se vida de toute expression, puis qu'elle "secoua la tête, de cette manière vive et enfantine qu'elle avait. "Non, j'ai parlé de distorsion spatiale et temporelle."

Sur ce, Theo affirme qu'il savait, ou du moins croyais savoir ce qu'elle voulait dire - "ce frisson de la déconnexion, les secondes manquées sur le trottoir comme un hoquet de temps perdu, ou encore quelques images coupées sur un film." Ces phrases m'évoquent irrésistiblement André Hardellet, dont j'ai assez souvent parlé ici. Dans son essai, Donnez-moi le temps, il décrit une expérience en termes  proches de ceux de Tartt :
"En marchant, je laisse le hasard me poser la main sur l'épaule ; tout à coup, ça fait tilt, je brûle. Un arbre, un balcon, un angle de rue, à côté desquels j'allais passer indifférent, se détachent, subissent une étrange mise au point." (...) C'est sans doute bien peu au cours d'une existence, mais ces secondes paradisiaques sont d'une intensité telle qu'on ne peut les oublier ; cela n'est comparable qu'à un orgasme spirituel qui irait croissant jusqu'à la perte de conscience, et l'expression mourir de joie prend ici toute sa valeur. (...) Quelques mots encore : toutes les descriptions que j'ai lues des "voyages" procurés par le L.S.D., le peyotl, etc., marquent clairement la différence avec mes petites excursions personnelles : les hallucinogènes vous introduisent dans un univers fantastique où, d'ailleurs l'enfer côtoie le paradis. Au contraire, dans mon cas, tout reste conforme, ou presque à la réalité que nous connaissons, mais une réalité rectifiée par un maître incomparable. A tel point que les épisodes les plus heureux de notre vie ordinaire n'apparaissent que comme des brouillons sans valeur. La nuance est à la fois sensible et considérable ; ceux qui ont contemplé le plus moderne de paysages de Vermeer - La ruelle - me comprendront."


Vermeer qui fut très certainement l'élève de Carel Fabritius. Mais c'est un autre peintre hollandais, beaucoup moins connu, Gérard Terborch, qui hante Le seuil du jardin, le formidable petit roman de Hardellet qui tint André Breton sous le charme "jusqu'à une heure avancée de la nuit". 
(A suivre), comme on dit dans les meilleurs feuilletons.

jeudi 14 décembre 2017

# 298/313 - Etoilement

J'ai ouvert ce nouvel article et je sèche. Je l'avoue volontiers, je sèche. Non pas parce que soudain je n'aurais plus rien à dire, et que je voudrais néanmoins me plier par routine au devoir d'écrire un nouveau billet. Non, bien au contraire, c'est plutôt l'abondance des thèmes potentiellement abordables qui me gêne. Je ne sais par où commencer.
Ma préoccupation ici n'est pas seulement de relever des coïncidences, qu'on jugera troublantes, amusantes ou insignifiantes, au choix de chacun. J'ai l'impression, et même la certitude, que j'en produirais dix mille que cela ne changerait rien à l'affaire : l'intérêt des uns contrasterait toujours avec le désintérêt des autres. Inutile donc de chercher à convaincre.* Ce qui m'intéresse, au-delà d'une recension de synchronicités et de résonances, de ce fourmillement de faits insolites, c'est d'en esquisser une catégorisation, de décrire les formes de manifestation, les types d'émergence - et de les relier à la matière même de nos vies. Si la métaphore de l'Attracteur étrange me séduit, c'est qu'elle relie visuellement des phénomènes disjoints, qu'elle donne forme au chaos.
Dans #250, j'ai commencé ce travail, en opposant deux formes, la constellation et les lucioles, le réseau de correspondances et les bulles synchroniques isolées. Ce sont là encore des images : "Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts."
Une troisième forme me semble s'imposer, que je nommerai étoilement. Pour filer la métaphore astronomique, je dirai qu'elle est analogue à une supernova. Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement.
Et en ce mois terminal de décembre, c'est bien à un étoilement que je suis confronté. Je suis comme pris dans un scénario qui multiplierait les intrigues secondaires (et ce n'est sans doute pas un hasard là encore si je suis actuellement dans la découverte de la série Lost, chère à Pacôme Thiellement, qui entremêle les parcours biographiques de plus d'une dizaine de personnages, en alternant savamment les flashbacks et les aventures dans l'Ile.)

Ce scénario, je ne sais pas où il me conduit, je le transcris au fur et à mesure. En voici donc, en vrac, les derniers éléments.


Donna Tartt, Le chardonneret - J'ai dit déjà comment ce livre s'était glissé dans l'histoire, et comment je n'avais pas tardé, dès les premières pages, à y trouver un lien fort avec ce qui s'était manifesté ici (en l'occurrence, la mort, les miroirs, Jean Cocteau**). Fort bien. Je ne m'arrêtai pas là, je me fis un devoir de poursuivre la lecture de l'ouvrage. Or, bien que certains critiques en réfèrent à Dickens, Dostoïevski, Tolstoï et autres auteurs de haut prestige, je ne parviens pas à ne pas éprouver quelque ennui dans ce pavé de presque huit cents pages. Alors qu'il me semble par exemple n'avoir trouvé dans Guerre et Paix que des pages nécessaires, je suis souvent tenté de lire en diagonale des scènes qui me paraissaient inutilement s'éterniser. Malgré l'argument tout à fait intéressant du récit, je ronge mon frein, un peu apeuré par la perspective d'une lecture à vide. Il me fallut atteindre la page 145 pour me rasséréner (une méduse rejoignit la collection), puis la page 242 où j'eus le plaisir de lire ces lignes :
"Le garçon aux cheveux foncés s'est renfrogné et renfoncé plus profondément sur sa chaise. Il me rappelait les gamins à l'air de SDF plantés sur St. Mark's Place à New York qui faisaient circuler des cigarettes et comparaient leurs cicatrices - c'étaient les mêmes habits déchirés et les mêmes bras maigres, les mêmes bracelets en cuir noir emmêlés autour des poignets. Leur complexité à de multiples niveaux était un signe que je ne savais pas déchiffrer, bien que le sens général soit assez clair : On n'est pas de la même tribu, oublie-moi, je suis trop cool pour toi, n'essaie même pas de me parler. Telle fut ma première impression erronée du seul ami que je me sois fait à Vegas, et - ainsi que cela devait se vérifier par la suite - de l'un des grand amis de ma vie."
St. Mark's Place à New York (qui n'est d'ailleurs pas une place, mais une partie de la 8ème rue), c'est bien sûr la localisation des immeubles de Physical Graffiti, le double album de Led Zeppelin. Le héros, Theo Decker, vit au début du roman à Manhattan, mais c'est seulement à ce moment où il rencontre son ami Boris à Las Vegas que Donna Tartt évoque St Mark's Place. Je note que ceci, qui fait donc signe pour moi, est associé à un signe qu'il ne savait pas déchiffrer. Bon, il me reste ceci dit encore bien des pages.

111 - Les poètes aiment décidément ce nombre. Après Antoine Emaz, c'est Laurent Albaraccin qui publie Plein vent, 111 haïku, aux éditions Pierre Mainard.  Information glanée dans le Poezibao de Florence Trocmé du 8 décembre.


7777 -  Le 1, le 4 et le 7 sont les nombres fétiches de cette fin d'année. Dans les statistiques du 6 décembre, je surprends ceci :


Soit dit en passant, 49 c'est le plus petit nombre de pages vues enregistré depuis longtemps (là c'est sûr, il n'y a plus à douter, j'ai épuisé le lecteur), mais 49 c'est aussi 7 x 7 (ça console), qui résonne donc avec 7777. J'ajouterai que j'ai arrosé ce même jour d'un excellent champagne l'anniversaire d'un ami qui fêtait ses 49 ans (ça aussi ça console).

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* Dans un de ses billets sur sa page Facebook, le grand traducteur André Markowitz a parfaitement exprimé mon sentiment actuel sur cette question : " Ce qui a changé, c’est que je n’essaie plus de convaincre. Je n’ai plus besoin de convaincre. Je ne pense plus que j’ai raison. Je pense que ça n’a pas d’importance, que j’aie raison ou tort. Parce que, même si j’ai tort de sentir ce que je sens, je le sens — et c’est ça qui me fait vivre. J’ai juste besoin de continuer, d’une façon ou d’une autre. De vivre avec le temps de mon travail, qui est un temps que je ne connais pas. Dans un espace, aussi, qui est le mien — d’où, par exemple, ces chroniques. Ça, pour l’espace, comment dirais-je ?... ça se resserre au fil des ans. Et il y a tellement de choses que je voudrais encore faire."

** Il est tentant de mettre en parallèle les deux morts récentes (Jean d'Ormesson et Johnny Halliday) avec les deux morts plus anciennes (Edith Piaf et Jean Cocteau justement). La chanteuse et le poète étaient morts le même jour, le 11 octobre 1963, et bien sûr la ferveur populaire mit complètement sous l'éteignoir le décès du second.

mercredi 13 décembre 2017

# 297/313 - Physical Graffiti

Une autre figuration du quadruple quaternaire chez Led Zeppelin réside dans la formidable pochette du double album Physical Graffiti, composée à partir de la photographie en sépia de deux immeubles new-yorkais, 96 et 98 St Mark's Place, et pourvue de fenêtres permutables.

En réalité les immeubles sont hauts de cinq étages, mais un étage a été rogné pour les besoins de la cause.

"Les pochettes intérieures, précise Pacôme Thiellement, sont au nombre de quatre (une par face de disque) et reproduisent les images de ces immeubles en lui ajoutant des fenêtres qui présentent un certain nombre d'images ou de saynètes symboliques. Ainsi l'album peut présenter à l'auditeur quatre permutations différentes offrant chacune une différente association de seize images distinctes ( +1 masquée par la pochette extérieure), soit, au complet, 64/68 images différentes, donnant évidemment le change aux intercesseurs magiques de la pochette de Sgt. Pepper et intégrant un chiffre (1964-1968) qui correspond à la période prophétique ultime  de la pop music précédant immédiatement l'époque de l'oeuvre zeppelinienne."

Un site consacré au groupe présente un autre son de cloche : il m'apprend que cette pochette fut créée par les designers Mike Doud et Peter Corriston, et reprenait le concept de l'album "Compartments" (1973) du chanteur pop latino José Feliciano, "avec des illustrations apparaissant derrière les fenêtres d'une maison (d'ailleurs assez semblable à l'immeuble de Physical Graffiti)." En ce qui concerne les illustrations, le rédacteur de la notice n'est guère dans la ligne interprétative de Thiellement, écrivant qu'"on retrouve un peu de tout et n'importe quoi", et il cite "Elizabeth Taylor en Cléopatre, Marcel Duchamp, Buzz Aldrin, Marlene Dietrich, Laurel ; Hardy, Charles Atlas, Jerry Lee Lewis, King Kong, Buster Crabbe (Flash Gordon), la vierge Marie, Lee Harvey Oswald, le couronnement d'Elizabeth II (sur les quatre coins inférieur droit), une scène du Magicien d'Oz, etc. Également Peter Grant et les membres du Zep, dont certaines photos prises par Roy Harper au Hyatt Hotel (renommé "Riot House" après le passage du groupe...) de Los Angeles en 73 les montrent déguisés en drag queen." Et il ajoute pour faire bonne figure : "Quant à la signification de la pochette, il est assez vain d'en chercher une, d'autant plus que le concept n'émane pas du groupe lui-même... Tout au plus auront-ils choisi les illustrations des fenêtres." 
Une des sous-pochettes
Si je ne suis absolument pas certain que les 64/68 images renvoient à la période 1964-1968, comme le suggère Pacôme Thiellement, il me semble en revanche indubitable que cette architecture hyper-symétrique a été pleinement voulue. Pour le 40ème anniversaire de l'album, Jimmy Page a d'ailleurs proposé un clip vidéo offrant de visiter chacune des pièces de l'immeuble, autrement dit il s'agit de seize clips en un, élaboré autour de la version brute, le « rough mix » « Brandy and coke » de Trampled Under Foot. On peut passer ad libitum d'une scène à une autre grâce au petit carré en bas à gauche de l'écran. Qui m'évoque évidemment le carré magique de Dürer.



Je réalise qu'à partir de ce billet, il n'en reste plus que seize pour achever le projet Heptalmanach.
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Le jeu avec le quatre continue dans le bandeau latéral du site :

Par ailleurs, le mail d'un ami (daté du 06/12) m'a conduit sur un flashmob, où le 44 et le 444 étaient à l'honneur :


Je ne peux m'empêcher également de voir dans ce do re mi à la gare d'Anvers un clin d'oeil à celui qui m'a conduit vers ces quaternités récurrentes, à savoir Rémi Schulz.
Et ce lieu même, la gare d'Anvers, est riche pour moi de réminiscences de Sebald (cela me ravit toujours de retrouver Sebald, au détour d'une histoire où il n'avait a priori rien à voir). Déroulant donc les articles d'Alluvions citant Anvers, je tombe sur cet extrait d'un site consulté  après avoir vu le 23 juin 2016 le film d'Arthur Harari, Diamant noir :
"En googlisant "diamant noir gare Anvers", dans l'espoir de trouver un photogramme du film montrant la gare, je tombe sur le site d'un joaillier-horloger,  Rullière Bernard, basé non à Anvers, mais à Saint-Etienne. Cela ne l'empêche pas de présenter un historique succinct de l'exploitation du diamant :

"C’est en Inde que l’on commence à extraire les premiers diamants il y a 3000 ans. On lui attribue des pouvoirs « magiques ». Il est souvent représenté comme « le fruit des étoiles » ou provenant de sources divines. D’ailleurs le mot diamant vient de Adamas qui signifie Invincible. Aussi il est utilisé comme amulette et talisman. Il est pendant très longtemps exclusivement réservé aux Rois européens qui ornent leur couronne. Il faut attendre 1444 pour que Charles VII offre à Agnès Sorel le premier diamant taillé connu à ce jour."*

Et un peu plus loin, après avoir détaillé l'histoire de la taille des diamants, le site précise qu'en Europe celle-ci s'effectue surtout à Anvers, et devinez quoi, c'est une photo de la gare qu'on choisit pour illustrer l'article :
 * C'est moi qui souligne.

mardi 12 décembre 2017

# 296/313 - Backward messages

Chapitre 5 de Cabala, Led Zeppelin occulte. Titre : Lucifer. Pacôme Thiellement évoque cette légende initiée par le pasteur baptiste californien Gary Greenwald : diffusées à l'envers, les paroles de la chanson Starway to Heaven délivrerait une exhortation sataniste. Greenwald assure que ces messages subliminaux, ces backward messages, entraîneraient consommation de drogues et pratiques sexuelles déviantes. Et on votera même parfois des lois (Arkansas, Californie) pour obliger les disques suspectés d'user de telles pratiques d'arborer un label spécial de prévention.



De ces accusations délirantes, les musiciens pop ont fait parfois un usage parodique ou poétique - Pacôme Thiellement en donne plusieurs exemples (Ozzy Osbourne, Paul Mac Cartney) - mais le plus intéressant fut pour moi deux notes de bas de page successives, page 101 tout d'abord, où il signale que dans le cinéma, Jean Cocteau "utilisa abondamment les effets de reverse visuel et sonore dès l'éminemment cryptographique Orphée (en 1950) pour figurer le monde miroir et le monde des morts ("les miroirs sont les portes par lesquelles entre la mort"*). L'effet se pérennisera, mais postérieurement à la pop music, et notamment dans Duelle de Jacques Rivette et, chez David Lynch, à partir de Twin Peaks - toujours sous l'angle du monde renversé, et de l'invasion du monde des vivants par les interventions des morts (Cocteau est, du reste, une référence fréquente - technique comme poétique - de Rivette comme de Lynch). Aujourd'hui encore, dans le cinéma de divertissement comme dans des œuvres plus ambitieuses (les films de Kiyoschi Kurosawa, par exemple), on figure la tension du personnage, où les irruptions susceptibles de générer de l'angoisse, par des sons de souffles inversés. Les flashbacks de la série Lost sont tous systématiquement annoncés ainsi, présentant littéralement la notion de retour en arrière." [C'est moi qui souligne]

Cette référence à la série Lost me touchait d'autant plus que j'étais en train de visionner la saison 1 (j'ai terminé aujourd'hui même), et que je l'ai abordée dans deux articles, dont un titre au moins est directement en rapport avec cette idée de retour en arrière : We have to go back.

La seconde note de bas de page continuait d'évoquer cette technique du backmasking : "Ce qui n'empêche pas certains groupes pop contemporains, comme les Fiery Furnaces, d'en perpétuer et d'en renouveler un usage très poétique, cohérent avec leur univers égyptologique, cryptographique, qu'on retrouve dans leurs deux derniers chefs d’œuvre, Bitter Tea (2006) et Widow City (2007) - Les Fiery Furnaces admettent d'ailleurs une forte influence de Led Zeppelin sur ce dernier album, composé comme un quadruple quaternaire : quatre faces contenant chacune quatre titres ; et la chanson Navy Nurse fait en effet furieusement penser au style de Physical Graffiti." [C'est moi qui souligne]


Quadruple quaternaire, cela renvoyait bien sûr à la quaternité jungienne si bien explorée par Rémi Schulz. Et d'ailleurs, deux pages plus loin, la référence est tout à fait explicite :
"C.G. Jung n'a cessé de le répéter : il y a un problème avec la Trinité, avec toutes les formes de la Trinité. Il lui préférait, comme Led Zeppelin, le quaternaire, miroir selon lui de la totalité psychique : "La division en quatre, la synthèse des quatre, l'apparition miraculeuse des quatre couleurs et les quatre phases du grand œuvre sont des préoccupations constantes des anciens philosophes. Le Quatre symbolise les parties, les qualités et les aspects de l'Un. Tandis que le symbole central du christianisme est une Trinité, la formule de l'inconscient est une quaternité. De fait la formule chrétienne orthodoxe n'est même pas tout à fait complète puisqu'il manque à la Trinité l'aspect dogmatique du principe du mal, qui mène une existence plus ou moins misérable sous la forme du Diable."
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*  Ouvrons une digression dans la digression, une note de bas de page à la note de bas de page : après avoir rédigé ce billet, je suis entré dans la lecture du volumineux Donna Tartt, Le chardonneret. Un livre qu'une collègue avait laissée sur une table de la salle de réunion.

Un bouquin migrant. Que j'avais failli acheter voici quelques mois. Sans rien savoir de précis sur lui (peu me chaut que ce fut un best-seller, ce serait même plutôt rédhibitoire), simplement parce qu'au centre de l'histoire, semble-t-il, il y a ce tableau, ce simple tableau de chardonneret, et que l'idée me ravit. Je ne l'ai pas pris tout de suite d'ailleurs, ce livre, ce n'était pas très raisonnable alors que je suis déjà requis par plusieurs autres ouvrages, mais bon, au second passage, personne ne s'était emparé de la chose. Alors je l'ai recueilli, et le soir-même, j'en commençai la lecture. Et très vite, à la troisième page, ce passage fulgurant qui répondait si bien à la note sur Cocteau : "les miroirs sont les portes par lesquelles entre la mort" : 
"La fièvre me causait quantité de rêves bizarres et des plus colorés, émaillés de suées où je me débattais en tous sens sans la moindre notion de l'heure, mais lors de la dernière et pire de ces nuits je vis ma mère, dans un rêve bref et mystérieux qui me fît davantage l'impression d'une visite surnaturelle. J'étais dans la boutique de Hobie - ou, pour être plus précis, dans un espace onirique hanté censé figurer une version sommaire de la boutique - lorsqu'elle est apparue tout à coup derrière moi, surgissant dans le reflet que me renvoyait un miroir. Son image me paralysa de bonheur (...). Il ne s'agissait pas tant du rêve que d'une présence emplissant toute la pièce : une force bien à elle, une altérité vivante. Et j'avais beau le souhaiter de toutes mes forces, je savais qu'il m'était impossible de me retourner, que la regarder directement signifiait violer les lois de son monde et du mien ; elle était venue à moi de la seule manière qu'elle connaissait, et nos yeux se croisèrent dans le miroir pendant un long moment immobile ; mais juste au moment où elle semblait sur le point de parler - avec ce qui semblait être un mélange d'amusement, d'affection et d'exaspération - une vapeur ondula entre nous et je me réveillai." [C'est moi qui souligne]
On apprend juste après que la mère du narrateur est morte quand il était enfant.

lundi 11 décembre 2017

# 295/313 - In The Light

5/12 - "Je sens bien qu'une nouvelle piste prometteuse se dessine ici, mais je me garderai bien de la suivre pour le moment." Oui. C'est ce que j'écrivais à la fin du dernier billet. Et j'avais des raisons pour ça : plusieurs autres billets plus ou moins programmés, la crainte d'une dispersion dont je suis assez coutumier. Oui, mais l'Attracteur étrange suit sa logique propre, il est comme Jaenada, il adore les digressions. Il allait vite me le faire comprendre.
Le 30 novembre, j'avais commencé la lecture de Cabala, Led Zeppelin occulte, de Pacôme Thiellement, paru en 2009 chez Hoëbeke dans une collection dirigée par Philippe Manoeuvre, avec une préface de Philippe Manoeuvre (on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même), lequel Philippe Manoeuvre n'hésite pas à écrire "Led Zeppelin existe et Pacôme Thiellement est son prophète."
J'y retrouvais rapidement les thèmes essentiels de la pensée de Pacôme Thiellement, la portée métaphysique de la culture pop, le rôle de la gnose et son pouvoir transformateur. Le résumé de la quatrième de couverture reprenait cette idée d’œuvre au noir qui m'était apparu avec l'essai d'Hester Albach :
"Traversée de formes empruntant à trois sources fondamentales (blues, musiques celte et orientale) Led Zeppelin reste le symbole sans équivalent d'une société secrète rock.
Plongeant dans le corpus zeppelinien des neuf albums mythiques, Pacôme Thiellement propose une relecture gnostique de l'Oeuvre au Noir de Jimmy Page, sorcier vite dépassé par les forces principes mises en branle par son groupe.
Aujourd'hui encore, Led Zeppelin exerce une fascination sans équivalent sur la culture pop.
En voici les raisons profondes..."
Après la rédaction de l'article # 294, où j'avais donc terminé mon propos sur l'évocation de Dürer et de sa célèbre gravure de la Mélancolie, j'abordai le chapitre quatre, intitulé Chiaroscuro, autrement dit le clair-obscur : terme de technique picturale dont Thiellement use pour qualifier la musique de Led Zeppelin : "Une musique qui comprend beaucoup de dynamiques, de contrastes et de polarités, des moments d'ombre pesante et des instants de lumière éblouissante." Un peu plus loin, il écrit que le chiaroscuro est également"un contre-poison permanent pour les états mélancoliques ou saturniens dans lesquels plongent les philosophes et les artistes ; un talisman contre la tristesse provoquée par les trop longues études ; un mouchoir tendu pour éponger les larmes de crocodile du sensuel esseulé ; une main tendue vers le solitaire rempli d'images du monde ; une fontaine de jouvence pour l'individu ascétique et austère que le sérieux de sa réflexion a temporairement desséché et prématurément vieilli." A l'appui de son interprétation, il convoque Le Printemps de Botticelli, qu'il voit "comme une fête et une célébration presque chamanique", comme "un porte-bonheur hermétique", une magie naturelle pour éviter de tomber dans la dépression saturnienne.


La chanson In The Light procède de la même sollicitude. Robert Plant, écrit-il, y "évoque la vue pacifiée que l'on peut avoir de sa propre vie, la capacité de s'élever hors des tréfonds de notre âme pour s'observer soi-même, au milieu des changements et des souffrances amoureuses, avançant à la lueur de la lumière intérieure : "Et si tu sens que tu ne peux aller de l'avant, dans la lumière tu trouveras la voie". Cette lumière intérieure naît de l'amitié et se voit renforcée par la lumière de l'ami. Loin de s'adresser à la solitude de l'homme seul, In The Light s'adresse à ce qu'il a de commun avec les autres solitaires. Si Friends conseillait la prodigalité, In The Light est comme une main fraternelle, tendue en retour. "Je vais partager ton fardeau", répond à "la meilleure chose au monde que tu puisses faire, c'est de sourire à un homme seul". Les deux chansons résonnent entre elles ; elles sont les deux faces du miroir d'une même inspiration."


Et que vois-je au-dessus de cette dernière phrase ? La Mélancolie de Dürer. Pas de commentaire particulier, la gravure seule, la même que celle apparue quelques heures plus tôt à la suite de cette recherche provoquée par cette plaque 444 achetée à la brocante des Marins.
Et ce ne fut pas la seule coïncidence.


samedi 9 décembre 2017

# 294/313 - Panicum plicatum

Dimanche matin, 3 décembre. Un commentaire ce matin de Rémi Schulz sur #288/313.
"J'ai écrit en 2003 un papier où étaient mis en parallèle la mort du fils de Léon Daudet bd Magenta et l'hôtel de Nadja bd Magenta itou, mais j'ignorais alors que Nadja était en fait Léona.
Je viens de remettre en ligne ces Numineux Léons..."
Je clique sur le lien, débouche sur un autre site de Rémi, perecqation, où il a reposté une étude déjà partiellement parue dans PAN 27 (2003), Revue de L’Association Française de Pansémiotique. L'article est d'une bonne longueur, je décide de le lire au retour car je suis invité à déjeuner et je veux faire un tour à la brocante des Marins (toujours placée le premier dimanche du mois).

La brocante des Marins, c'est à l'autre bout de la ville, le pendant de Noz, le lieu magique des objets insolites, des livres inespérés. Bon, ce matin-là, il n'y a pas la grande foule, une autre brocante a lieu en même temps à Belle-Ile et il caille sévère. Je fais néanmoins deux belles trouvailles.Tout d'abord un livre des éditions Jean de Bonnot sur le naufrage de la frégate La Méduse :



Juste avant j'avais acheté une plaque émaillée, caractères blancs sur fond vert, qui avait dû servir dans quelque jardin botanique. Elle faisait partie d'un lot dont je ne voulais pas m'encombrer. Le vendeur me demanda pourquoi celle-ci en particulier et je lui répondis que c'était à cause du numéro. 444 (mais je ne lui parlais pas de la quaternité de Rémi Schulz à laquelle je voulais faire un clin d'oeil).


Or, revenu à la maison, je lus l'article sur les numineux Léons, qui finit ainsi :
"Le 11 mai, alors que je pensais cette étude achevée, j’avais dans mon courrier électronique un message transféré d’un groupe yahoo qui a aussi une adresse physique :
>"API" L'Effet Freudien
>88, Boulevard de Magenta
Je ne connais pas la personne qui m’a transmis le message, j’ignore où elle a trouvé mon adresse, il est très rare que je reçoive de tels courriers. Je remarque Magenta, bien sûr, et cet Effet Freudien complexe puisque j’ai déjà des éléments oedipiens sur ce boulevard, Jocaste et le Sphinx. Pas de Blanche ni d’Alba dans ce message, sinon par antithèse car l’Effet Freudien relaie lui-même Amnesty International organisant une pétition pour sauver une nouvelle noire menacée d’être lapidée au Nigeria, Nigeria qui vient du noir latin niger comme Alba vient du blanc latin albus…
Avec ce 88, mes quatre numéros pairs (pères ?) du bd Magenta donnent un total de :
106 + 136 + 114 + 88 = 444, triple 4 à rapprocher des 4 côtés du triangle ayant ouvert l’affaire, où du triple 6 qui y est apparu avec le 666 de (Napo)Léon Tolstoï." [C'est moi qui souligne]
Par curiosité, je me suis enquis du nom vulgaire de ce Panicum plicatum : il s'agit du panicaut plissé.

Les hasards de cette recherche m'ont conduit vers un autoportrait de Dürer où il se peint tenant à la main un panicaut à fleurs bleues.

1493 à Venise, Dürer a 22 ans.
Le rédacteur de ce site (lecoindelenigme) écrit :
"Son manteau, ouvert sur une élégante chemise aux rubans roses, marque l´axe du dessin par le bout de manche rouge, ligne qui passe sur son cœur découvert.
Entre ses doigts Dürer tient un érynge ou panicaut à fleurs bleues, semblable au chardon, appelé en allemand Mannstreue «fidélité du mari » du fait qu´on l´utilisait pour obtenir un filtre d´amour.
Ce fait laisse penser qu´il s´agit d´un autoportrait destiné en cadeau à sa fiancée mais aussi comme preuve de son évolution artistique, durant l´apprentissage de quatre années, pour ses parents.
Tandis que Dürer était loin, son père avait pris des dispositions matrimoniales auprès d´Agnès Frey et ils se sont finalement mariés le 7 juillet 1494, deux mois après son retour à Nuremberg.
La dédicace, souvent traduite par « Mes affaires suivent le cours qui leur est assigné là-haut », démontre sa religiosité et sa confiance en son destin. Son art est un DON qui illumine son Chemin ! C´est aussi un avertissement pour sa future épouse.
Remarquons sa calligraphie du 4 inversé et retourné.
( 4 de porte,
semblable à un X, qui n´est qu´un N templier, voir plus loin son blason )" [C'est moi qui souligne]
On a noté bien sûr l'importance du nombre 4, qui se confirme dans les pages suivantes du site que j'ai rapidement parcourues. Un exemple fort en est le carré magique (4 x 4) de la célèbre gravure de Dürer, La Mélancolie. Hum... Je sens bien qu'une nouvelle piste prometteuse se dessine ici, mais je me garderai bien de la suivre pour le moment.


vendredi 8 décembre 2017

# 293/313 - Tresse dénouée de mémoire

"l'acacia tournoie 
comme une chevelure

tresse dénouée de mémoire
illisible écheveau fatigué

méduse (...)"

Antoine Emaz, Vent, voix, in De peu (Tarabuste)


Parfois l'Attracteur étrange s'absente, se tait, semble s'être retiré. Le monde ne donne plus signe, il n'est plus qu'un bloc opaque de réalité sourd à tous les appels. Si cela ne s'est guère ressenti au long de cette année 2017, c'est que parfois, pour rendre compte d'un bouquet de coïncidences, il faut plusieurs jours, voire plusieurs semaines. L'Attracteur n'est pas linéaire, il se replie puis soudain s'emballe, accélère, et délivre en une poignée de minutes une gerbe de correspondances stupéfiantes, que l'esprit a grand peine souvent à envisager dans toute son ampleur et sa diversité. C'est un moment dangereux car le délire n'est pas loin. Une position sociale fragile peut par exemple vous faire basculer : c'est, à mon sens, ce qui arrive à Nadja, que la pauvreté, la solitude finissent par conduire à l'asile d'où elle ne pourra plus s'extraire. André Breton a des mots très durs pour la psychiatrie de son temps : selon lui, "tous les internements sont arbitraires" et il n'hésite pas à dire que s'il était fou et interné, il profiterait d'une rémission que lui laisserait son délire "pour assassiner avec froideur, un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J'y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. On me ficherait peut-être la paix." Cependant il ne fit rien pour venir en aide à Nadja : "Le mépris qu'en général je porte à la psychiatrie, à ses pompes et à ses oeuvres, est tel que je n'ai pas encore osé m'enquérir de ce qu'il était advenu de Nadja." Cette défense est un peu hypocrite, pour ne pas dire plus ; c'est comme si son hostilité à la psychiatrie le dédouanait de prendre soin de celle qui subit seule son oppression. Il écrit ses lignes pendant l'été 27 au manoir d'Ango à Varengeville, il ne cherchera pas à la revoir, ni même à prendre simplement de ses nouvelles.

Juste après avoir rédigé le billet précédent sur Lena Nyman, je consulte donc mes mails et vois que j'ai reçu un message du groupe Facebook consacré au poète Antoine Emaz (plusieurs fois présent dans les Carnets de la Méduse).

 16 : 44, c'était une belle heure pour un écho au 4/4, et j'appréciai que le titre du recueil comporte deux a comme dans la coïncidence des quatre sur le bandeau latéral. Mais le meilleur était à venir :


111 exemplaires, c'était une belle idée (bien digne d'éditions qui se disent Unes). Et Passants est une courte plaquette de 16 pages (4 x 4).

Quant au fameux bandeau latéral, il s'amusait encore à jouer avec les 4, le site Diacritik entrait dans la danse :