lundi 10 décembre 2012

Soutine par Michel Le Brun

Décidément Soutine est dans l'air du temps. Dans La Nouvelle République d'aujourd'hui, on peut lire qu'une nouvelle biographie vient de paraître, écrite par Michel Le Brun - Franzaroli, lui-même artiste vivant à Concremiers, près du Blanc.

Photo NR
On reconnaît la photo de l'exposition à l'Orangerie, avec le poulet pendu. Michel Le Brun (qui porte curieusement le même nom que le capitaine de gendarmerie qui dressa un procès-verbal sur l'artiste en novembre 1942) a mené l'enquête sur le terrain, retrouvé des documents inédits, relevé des témoignages, ce qui l'amène à affirmer que la période blancoise fut pour Soutine une époque heureuse et très productive. Il me tarde bien sûr de lire cet ouvrage.

« Soutine », par Michel Le Brun-Franzarolli, tiré à 200 exemplaires. 40 € hors port (10 €). Tél. 02.54.37.40.16.
e-mail : michel.lebrun-
franzaroli@laposte.net
(Merci à toi pour l'info)

mercredi 28 novembre 2012

L'amour ne veut rien savoir sur ce qu'il aime

Oui, la curiosité s'oppose à la sympathie comme l'amateur à l'amant, comme la sélection à l'élection : l'amateur trie, range et détaille les individus à la manière d'un collectionneur qui classe des échantillons dans une série abstraite ou un genre impersonnel. L'amour, par contre, est indifférent aux menus détails et aux particularités matérielles ; c'est sa générosité même qui lui donne cette apparence évasive, négligente et parfois un peu approximative. L'amour ne sélectionne pas des caractères, il adopte la personne tout entière par une élection massive et indivise. L'amour ne veut rien savoir sur ce qu'il aime ; ce qu'il aime c'est le centre de la personne vivante, parce que cette personne est pour lui fin en soi, ipséité incomparable, mystère unique au monde.
Vladimir Jankélévitch, Quelque part dans l'inachevé, Gallimard, 1978, p.15


Démons de l'analogie

Saint-Germain de Confolens

J'aime beaucoup le flotoir de Florence Trocmé, site de nature alluvionnaire, qui se compose de notes de lecture, de réflexions, bribes de poésie et éclats de pensée, croisant régulièrement des pistes qu'il m'arrive moi aussi d'emprunter. En ce moment, par exemple, elle découvre le livre de Sebald sur la destruction de l'Allemagne, et l'on sait quelle importance revêt pour moi l’œuvre de Sebald. Mais aujourd'hui, ce n'est pas lui qui m'importe, c'est un autre auteur, encore bien vivant, que je n'ai jamais lu, et dont Florence Trocmé rapporte avoir reçu deux livres, et ce qu'elle laisse filtrer du simple examen des couvertures suffit déjà à éveiller ma curiosité. Je me permets ici de recopier presque intégralement cette partie de l'article :

Démons de l’analogie
(...) J’ai aussi reçu hier deux livres de Paul Louis Rossi Démons de l’analogie et Un Monde analogique : il parle de cette expérience, que j’ai immédiatement reconnue : « à peine ai-je énoncé une idée, recueilli une impression, entendu une parole, qu’elle se dirige avec une surprenante agilité vers une autre sensation, une autre vision, une autre perception semblable ou contraire [...] Cette ordonnance me donne à l’avance une sorte de joie, car je sais, une fois écrite la paraphrase – une fois achevée la construction – qu’elle révèlera sa propre figure, sa vérité qui ne réside pas dans le sens, mais dans sa propre organisation. » (Paul Louis Rossi et Eric Fonteneau, Un monde analogique, éditions Joca Seria, bibliothèque municipale de Nantes, 4ème de couverture)
→ démons ou dieux de l’analogie, ce flotoir ne leur est-il pas entièrement voué… ? Et je retiens dans la citation de Paul Louis Rossi, ce dernier mot, organisation. Il me semble parfois tirer un nombre important mais limité de fils sur une longue période et que chacun, tout en suivant son cours propre, finit par rencontrer, momentanément ou plus durablement, les autres fils, pour tisser, parfois, une sorte de figure. Ce constat a cela de réconfortant qu’il permet de prendre conscience qu’en dépit de ce qui trop souvent semble dispersion, il y a une forme de cohérence, comme si tout le for intérieur se dessinait, se modelait selon des lignes assez stables et précises. Un peu plus haut dans cette présentation du livre, il est fait allusion à une exposition consacrée à Paul Louis Rossi « dans laquelle l’inscape ou paysage intérieur invitait à la spéculation imaginative comme mode d’élucidation du monde ». N’est-on pas ici bien « sur zone » !!!???? 


Spéculation imaginative... On comprend que se dessine là une démarche qui ne m'est pas indifférente. Presque aussitôt j'ai cherché sur le web à en savoir plus long sur les livres en question. Chance, sur le site de l'éditeur Joca Seria, ils sont lisibles en version numérique. J'ai commencé à lire dans une sorte d'exaltation. Hugo, Les Misérables, dès les premières pages... J'y reviendrai...

Note du 5/12 : J'y reviens, mais sur Les Misérables 62, Hugo oblige. De plus en plus de résonances existant entre les deux sites, j'ai l'impression de jouer à une sorte de marelle métaphysique en me déplaçant de l'un à l'autre, jetant le palet de l'inspiration analogique. J'ai eu la surprise aussi d'un écho de Florence Trocmé. Merci à elle.



mardi 27 novembre 2012

Dora Bruder et la traversée du Louvre

Depuis que Modiano a surgi dans mon paysage mental, avec le vide, avec Norwich, avec Sebald, j'éprouve pour lui quelque chose comme une grande tendresse, alors j'achète régulièrement un de ces courts volumes qui me donnent l'impression de reprendre une promenade habituelle avec un ami, d'arpenter ensemble une nouvelle fois des rues, des quartiers, des hôtels, des gares, en évoquant des anecdotes, des énigmes, en soulevant des questions qui restent souvent sans réponse. C'est ainsi que j'ai lu Pedigree, formidable et douloureuse chronique du désamour paternel, et, la semaine dernière, Dora Bruder. C'est Jean-Claude, l'enquêteur michonien, qui m'avait aiguillé sur le livre, en me citant le passage où Modiano est troublé par un épisode des Misérables : Jean Valjean et Cosette, fuyant Javert, se réfugient dans un couvent au 62 de la rue du Petit Picpus, la même adresse que le pensionnat du Saint-Coeur-de-Marie où était Dora Bruder, une jeune fille juive qui disparut comme tant d'autres à Auschwitz.

Jean-Claude arrêtait sa citation sur la citation même de Hugo par Modiano (Moro citant Modiano citant Hugo, il y a quelque chose de vertigineux dans cette cascade) :

Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue, obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean.

Ayant maintenant le livre en main, c'est le paragraphe qui suit immédiatement qui m'a interpellé :

Comme beaucoup d'autres avant moi, je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance chez les romanciers - le mot "don" n'étant pas le terme exact, parce qu'il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier : les efforts d'imagination nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points de détail - et cela de manière obsessionnelle - pour ne pas perdre le fil et se laisser à aller à la paresse -, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions "concernant des événements passés ou futurs", comme l'écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique "voyance".
Ce n'est pas très sérieux, pensera-t-on. Mais si l'on avait tort ? Si effectivement l'écrivain, de par cette tension qui l'anime, avait accès, parfois, à de l'invisible ? En tout cas, les coïncidences je continuerai de les épingler ici sans relâche, et voici, pour illustration, les dernières en date : une bande dessinée de David Prudhomme, La traversée du Louvre, empruntée à la médiathèque la semaine dernière, a fait écho au récent billet sur Les trois arbres, où je signalais une résonance entre Hugo dessinateur et Rembrandt (et il me reste encore à traiter une semblable résonance entre Soutine et Rembrandt). Dès la première planche, apparaît en effet le peintre hollandais.


Cet album est le septième d'une série co-éditée par Futuropolis et le Louvre. Contrairement à d'autres opus, le Louvre n'est pas ici prétexte à des délires fantastiques et des équipées étranges. Non, on reste dans le quotidien, l'auteur s'amuse à regarder les visiteurs du musée, il les regarde regarder, ou plutôt il les regarde photographier, car bien souvent, sur de nombreuses cases, ce que l'on surprend c'est le ballet des appareils photo. Les œuvres ne sont souvent vus qu'à travers les écrans ( et je me souviens de cette visite à Versailles avec une touriste japonaise qui brandissait sans arrêt son Ipad au-dessus de la foule, ne voyant littéralement que ce qui s'inscrivait sur son "fabuleux écran Retina").


Bref, j'en reviens à mes coïncidences. Je me suis avisé ensuite que le dessin de couverture n'était pas lui-même sans lien avec Rembrandt et plus précisément avec la gravure des Trois arbres.


Le tableau dont le narrateur à la chapka lit le cartel présente en effet un bouquet d'arbres sur le coté droit, trois ou quatre, disposition proche de celle des Trois arbres. Il ne s'agit pourtant pas de la gravure, qui est bien loin de toute façon d'avoir cette ampleur ; le volume sombre de gauche qui semble une maison ou une meule de paille ne figure pas sur le paysage de 1643. J'ai vainement cherché à quelle œuvre faisait référence cette toile, et le lecteur sagace qui saurait me le dire serait béni des dieux. S'agit-il d'une peinture de Rembrandt ? On la retrouve aussi page 16, où un autre visiteur observe aussi le cartel. La toile de gauche y apparaît immense, et je ne sais pas non plus de quoi il s'agit.

Une dernière pour la route : dans le numéro du Tigre de novembre, dégotté à la gare ce dimanche, la chronique Topographies d'Hélène Briscoe, place en exergue un extrait de Hugo :

"Où il n'y pas d'églises,
je regarde les enseignes."
Le Rhin, 1838.

L'article parle des enseignes sur le Magenta. Boulevard que j'ai arpenté à la Toussaint, en revenant de Montmartre vers la Gare du Nord, où le train pour Amsterdam nous attendait.


vendredi 23 novembre 2012

Autre énergie noire

L'énergie noire, mais ce n'est pas celle de Hugo, c'est celle de Fela Kuti, dont je retrouve par hasard, le Power Show, en live à Berlin, 1978. J'avais acheté le vinyle à l'époque, et j'ai dû le perdre, mais j'ai bien dû écouter des dizaines de fois (je l'avais aussitôt transférée en K7 pour la bagnole) cette longue plage hypnotique, cet afrobeat entêtant, envoûtant, produit par un groupe de musiciens pléthorique, joyeux, infatigable. J'avais d'ailleurs converti plusieurs copains à cette musique, qui ne demandait que ça, qui appelait naturellement à la communion. A réécouter cela aujourd'hui, je suis encore sensible, je m'en aperçois mieux, à une sorte de mélancolie filtrant derrière le tonus de la composition.
La pulsation ici est aussi celle d'un cœur blessé. Fela était un artiste engagé, qui critiquait dans ses textes la corruption galopante, la dictature militaire de son pays, le Nigéria ; il était le porte-parole des laissés-pour-compte et il a souvent payé de sa personne, prison, torture, ses prises de position. Il avait pris pour patronyme Anikulapo. Celui qui tient la mort dans sa gibecière. A sa disparition, en 1997, on décrètera quatre jours de deuil national.


jeudi 22 novembre 2012

Rêverie-fleuve

"Tous les penseurs sont rêveurs ; la rêverie est la pensée à l'état fluide et flottant."
Victor Hugo, Voyage de 1843, Pyrénées.

Pour Annie Le Brun, dessins et lavis vont venir, non pas illustrer, mais matérialiser cette pensée. "A cet égard, écrit-elle, Le Rhin fait office de grand révélateur, dans la mesure où, comme le souligne la préface, "cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve."[...] Ce qui commence là avec Le Rhin ne va plus s'arrêter, suivant le cours de cette rêverie-fleuve."

Voyage de 1843, Pyrénées, encore : "Pour les esprits pensifs, toutes les parties de la nature, même les plus disparates au premier coup d’œil, se rattachent entre elles par toute une foule d'harmonies secrètes, fils invisibles de la création que le contemplateur aperçoit, qui font du grand tout un inextricable réseau vivant d'une seule vie, nourri d'une seule sève, un dans la variété, et qui sont, pour ainsi parler, les racines mêmes de l'être."

N'est-ce pas cette même "foule d'harmonies secrètes" que je ne cesse d'explorer et de transcrire ici ? Cet inextricable réseau ne rejoint-il pas ce que j'ai parfois nommé l'Archéo-réseau, archéo- voulant signifier un soubassement immémorial, un socle géosymbolique,  mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique ? Réseau qui emprunte les figures de l'arbre ou du fleuve, indifféremment, et Annie Le Brun montre bien comment Hugo les fait communiquer, écrivant dans Le Rhin : "Examinez, l'hiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau." Mais aussi, renversant la perspective, "si l'on redresse par la pensée debout sur le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un chêne."

Tout étant interdépendant, les livres eux-mêmes qui témoignent des affleurements de l'infini, ne naissent pas par hasard, ou plutôt si, dès lors que l'on envisage le hasard comme le mode de survenue de l'archéo-réseau. Décisives sont alors les rencontres qu'il suscite et cristallise. Et je ne suis pas étonné, mais encore émerveillé, de lire sous la plume d'Annie Le Brun, dès la page de remerciements des Arcs-en-ciel du noir, que "cette invitation à aller puiser dans le fonds de ce qui fut un temps la demeure de celui-ci [Hugo] s'est inscrite dans une suite impressionnante de hasards, dont l'effet premier aura été de révéler un étoilement de coïncidences qui toutes ramenaient à ce "don de mettre feu à l'inconnu" qui importait tant à Victor Hugo."






mardi 20 novembre 2012

Les trois arbres

Je jongle à l'image du bateleur médiéval sur la page d'accueil, mes balles sont les trois, quatre ou cinq thèmes qui tourbillonnent dans l'espace de ma cervelle, entre les livres, les images et les rêves, et les arabesques qu'elles dessinent dans l'air sont les phrases que j'égrène dans ces pages, et pardon si parfois l'une m'échappe et ruine l'acrobatie, jusqu'à ce que le hasard, bon servant, m'en jette une nouvelle qui vient prendre place dans l'entrelacement des figures. Je jongle aussi entre les espaces de publication web, ne pouvant me résoudre à un seul lieu de parole, écrivant ici, mais aussi ou , et plus rarement (maintenant) . Parce que la parole est plurielle, diverse, profuse, que j'ai désir parfois de gravité, ou de loufoquerie, ou de mystère, de poésie ou de prosaïsme direct et épais. Parce que j'aime louvoyer entre plusieurs identités narratives, alterner le pseudonyme et le patronyme, l'ouverture et la clôture, la cellule et le bief.

C'est ainsi que je viens d'écrire un petit billet pour Les Misérables 1962, sur le magnifique volume d'Annie Le Brun, Les arcs-en-ciel du noir. Je n'en avais pas fini, j'avais repéré certaines autres pages, importantes, dont je souhaitais laisser trace, mais soudain, devant une des encres de Hugo, reproduite page 63, j'ai frémi.

Victor Hugo, Paysage aux trois arbres, 1850, plume  et lavis d'encre brune, encre noire (?), crayon noir sur papier vélin.



Je me suis retourné. Derrière moi, sur une des étagères, il y avait la carte postale achetée lors de notre récente visite de la Maison de Rembrandt, à Amsterdam. La seule d'ailleurs que j'ai achetée dans ce lieu, et c'était Le paysage aux trois arbres de Rembrandt :

Signé et daté en bas vers la gauche Rembrandt f 1643
Eau-forte, pointe sèche, burin et morsure à la fleur de soufre. 212 x 283 mm
Cette nouvelle coïncidence me laissait rêveur. Hugo a-t-il pensé à Rembrandt quand il a composé son encre ? Le peintre hollandais est le grand absent du livre d'Annie Le Brun, pourtant il est permis de le supposer car Rembrandt est salué de belle manière dans Notre-Dame de Paris :

"Le lecteur n’est pas sans avoir feuilleté l’œuvre admirable de Rembrandt, ce Shakespeare de la peinture. Parmi tant de merveilleuses gravures, il y a en particulier une eau-forte qui représente, à ce qu’on suppose, le docteur Faust, et qu’il est impossible de contempler sans éblouissement. C’est une sombre cellule. Au milieu est une table chargée d’objets hideux, têtes de mort, sphères, alambics, compas, parchemins hiéroglyphiques. Le docteur est devant cette table, vêtu de sa grosse houppelande et coiffé jusqu’aux sourcils de son bonnet fourré. On ne le voit qu’à mi-corps. Il est à demi levé de son immense fauteuil, ses poings crispés s’appuient sur la table, et il considère avec curiosité et terreur un grand cercle lumineux, formé de lettres magiques, qui brille sur le mur du fond comme le spectre solaire dans la chambre noire. Ce soleil cabalistique semble trembler à l’œil et remplit la blafarde cellule de son rayonnement mystérieux. C’est horrible et c’est beau."
Le Docteur Faustus, vers 1652
Eau-forte, pointe sèche et burin. 210 x 160 mm
Ce ne sont sans doute pas les seules gravures de Rembrandt qui ont inspiré le poète. Il me semble que le nu de "Sub clara nuda lucerna" ( faisant référence à un passage très sensuel de L'Homme qui rit*) n'est pas sans parenté avec La négresse couchée  de 1658 ( qu'il vaudrait mieux nommer Femme dormant nue, les fesses au vent )

"Sub clara nuda lucerna", 1861, crayon de graphite, plume et pinceau, utilisation de barbes de plume, encre brune et lavis sur papier beige

La Négresse couchée
Signé et daté en bas à gauche Rembrandt f 1658
Eau-forte, pointe sèche et burin. 158 x 81 mm
La notice de la BnF précise que "Rembrandt a réalisé là un nu féminin d'un modernisme étonnant, dont Delacroix s'inspira pour l'estampe Étude de femme vue de dos en 1833."


A la vérité, l'encre de Hugo est même plus proche de la gravure, le bras gauche par exemple est semblablement placé le long du corps, au lieu que chez Delacroix il s'en vient se replier devant la tête, faisant apparaître la main sur la droite de l'estampe.

"Rembrandt, ce Shakespeare de la peinture", écrit Hugo. C'est tout dire, car si Annie Le Brun n'évoque jamais Rembrandt, en revanche elle cite à plusieurs reprises le William Shakespeare de Hugo, persuadée que parlant du dramaturge,  il trace en même temps un auto-portrait ; c'est d'ailleurs sur la citation qui suit qu'elle termine son essai :

"Shakespeare, c'est la fertilité, la force, l'exubérance, la mamelle gonflée, la coupe écumante, la cuve à plein bord, la sève par excès, la lave en torrent, les germes en tourbillons, la vaste pluie de vie, tout par milliers, tout par millions, nulle réticence, nulle ligature, nulle économie, la prodigalité insensée et tranquille du créateur. A ceux qui tâtent le fond de leur poche, l'inépuisable semble en démence. A-t-il bientôt fini ? Jamais."
Comme Shakespeare, ajoute-t-elle in fine, Victor Hugo est "le semeur d'éblouissements".



Mais je n'en ai pas terminé, pour ma part, avec les trois arbres. Car recherchant sur le net une image de l’œuvre, je suis parvenu sur une page de blog qui ne m'était pas non plus inconnue. Pour l'auteur du billet, intitulé trois arbres d'hudimesnil, les trois arbres de Rembrandt avaient servi de point d'ancrage mémoriel, ressuscitant un passage de La Recherche :

"Trois fois j’ai relu le passage des trois arbres d’Hudimesnil avant d’en saisir tout le sens.
Trois arbres croisent le chemin du narrateur …
    Il se promène dans la deux-chevaux de la marquise de Villeparisis pendant ses vacances à Balbec. La voiture descend vers Hudimesnil et tout d’un coup apparaissent trois arbres un peu en retrait de la route, trois arbres qui plongent le jeune narrateur dans un bonheur indicible, confus, surprenant.
    Il ne sait pas pourquoi il se sent soudainement heureux, il a déjà vu ces arbres dans un autre lieu, en un autre temps, mais il est incapable de se souvenir où et quand.
    Etait-ce à Combray, du côté de Guermantes, ou en Allemagne ?

    La calèche poursuit lentement sa route et le jeune homme ramasse toute sa pensée en direction des trois arbres, sa pensée concentrée, ressaisie avec d’autant plus de force, le projette vers les arbres, mais en réalité le renvoie au plus profond de lui-même, et au fur et à mesure que les arbres s’approchent de lui, il fouille en sa mémoire.
    N’étaient-ils donc qu’un rêve, ces trois arbres ? Une image surgissant d’un livre ? Ou ne sont-ils qu’une vision de son esprit fatigué ?
    La voiture va bientôt les abandonner au tournant de la route." 
    "Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : ” ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. ”
    M. Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nom de pays : le nom
    Il se trouve que j'avais laissé un commentaire précisément sur cette page, car l'arbre, Proust, renvoyaient à Pok, la pièce que nous jouons depuis l'année dernière. Grillon du foyer, la maîtresse des lieux, m'avait d'ailleurs gentiment répondu.

    Ainsi de Hugo je basculais vers Proust, et une page du Tiers Livre de François Bon reprenant le passage en question invite déjà à d'autres jongleries. Mais j'arrête là, il se fait tard.

    ____________________________
    *
    "Entre sa nudité et le regard il y avait deux obstacles, sa chemise et le rideau de gaze d'argent, deux
    transparences. La chambre, plutôt alcôve que chambre, était éclairée avec une sorte de retenue par le

    reflet de la salle de bain. La femme peut-être n'avait pas de pudeur, mais la lumière en avait.

    Le lit n'avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se
    voir mille fois nue dans les miroirs au-dessus de sa tête.

    Les draps avaient le désordre d'un sommeil agité. La beauté des plis indiquait la finesse de la toile. C'était
    l'époque où une reine, songeant qu'elle serait damnée, se figurait l'enfer ainsi: un lit avec de gros draps.

    Du reste, cette mode du sommeil nu venait d'Italie, et remontait aux Romains. Sub clara nuda
    lucerna
    , dit Horace."

    vendredi 16 novembre 2012

    Vies minuscules, de Michon à Soutine, ou bien l'inverse

    Jean-Claude, dont j'ignorais qu'il était un admirateur de Soutine, me donne par mails quelques détails supplémentaires sur la biographie du peintre, puisés dans le catalogue de l'exposition qui lui fut consacrée à la Pinacothèque de Paris en 2007-2008.

    "Marc Restellini écrit : «Au début de 1916 /…./ Ce dernier (Modigliani) éprouve le plus grand respect pour le talent de  son ami, ce qui semble effacer, à ses yeux, le caractère très difficile du peintre lituanien. Le jeune peintre italien, sûr du génie de Soutine, le présente à Zborowski qui lui propose un salaire de cinq francs par jour en échange de l’exclusivité de sa production. Mais les rapports entre Zborowski et Soutine sont difficiles. /…/ »  En 1923, bien après Nettler, c’est le collectionneur Barnes qui rend Soutine célèbre.  « Ses manières changent. /…/Très vite son succès se confirme, on se dispute ses toiles. Zborowski lui verse désormais un salaire de vingt cinq francs par jour et met à sa disposition voiture et chauffeur. Paradoxalement, Soutine est saisi d’une fièvre autodestructrice, déchire un grand nombre de ses toiles, comme s’il s’acharnait à détruire les traces de ses premières œuvres, celles-là qui avaient suscité tant de sarcasmes et  de dégoût.. » Instabilité de nouveau. « /…/ Durant l’été 1925 et les années suivantes, Zborowski loue une ferme près Le Blanc, dans l’Indre, afin d’y passer ses vacances. Il invite ses artistes. Soutine s’y rend souvent avec Paulette jusqu’en 1927. Il installe son chevalet au rez-de-chaussée, ancienne étable avec un sol en terre battue. Un poulet est souvent accroché dans l’embrasure en brique de la porte. Paulette fait le tour des fermes pour choisir la volaille… » Paulette Jourdain, ex-modèle de Modigliani travaillait pour Zborowski. Elle était modèle et confidente de Soutine. Marc Restellini se réfère ici  à des souvenirs de Paulette Jourdain , aux ouvrages  « Soutine » chez Flammarion (R. Coignat), « Les peintres de Zborowski »   « Soutine » , Creative Art, vol II n°4 p 274 par M Sachs      « Mes années avec Soutine » par Garde, Creative Art …"
    Soutine et Paulette Jourdain

    Il me suggère aussi de passer par Google Maps pour visionner le 17 boulevard Chanzy où Soutine a séjourné au Blanc. Ce que je me suis empressé de faire. Avec Google Street View, on obtient donc ceci :


    Cette "belle demeure bourgeoise", comme dit Jean-Claude, ne ressemble vraiment pas à une ferme. Sans doute l'étable dont parle Restellini est-elle une dépendance de cette vaste maison, et certainement pas le rez-de-chaussée...

    Je me plonge maintenant dans l'essai de Xavier Girard. Dès la page 26, apparaissent Courbet et Greco, les deux peintres invoqués par Pierre Michon pour son enterrement creusois :

    "La qualité temporelle des œuvres de Rembrandt, Le Nain, Fouquet, Greco ou Chardin qu'il observe de près au Louvre, si près que les gardiens s'en inquiètent, dès son arrivée à Paris et par la suite, jusqu'à la fin, autant que nécessaire, n'est pas le premier de ses soucis. Que lui importent, au musée du Luxembourg, devant l'Enterrement à Ornans, les circonstances historiques dans lesquelles Courbet a peint son immense tableau en 1850 (...). Il lui suffit que la bobine et l'accoutrement des enfants de choeur, du prêtre, du sacristain et des notables du patelin, choisis parmi les connaissances du peintre, les petites gens d'Ornans plutôt favorables à l'extrême droite, soient peints en pleine pâte avec franchise, sans chercher à faire "laid" ou "hideux" comme la critique lui en fera grief, il lui suffit que la personnalité que Courbet a attribuée à chacun soit restitué avec équité et que la puissance picturale du tout ensemble soit à son maximum d'intensité pour que l'Enterrement  le marque à jamais."

    Courbet (par Nadar)
    Et qui Xavier Girard appelle-t-il au final de ce paragraphe sur Courbet ? Rien moins que notre Pierre Michon, avec une courte citation (ici en italiques) de la page 70 du recueil d'entretiens Le roi vient quand il veut, publié chez Albin Michel en 2007 :

    " Courbet avait réalisé dans des proportions, suivant un dessein et une ambition intellectuelle qui le laissent estomaqué, le vœu d'une peinture qui se place à la hauteur de ses personnages "dans un fort mouvement de sympathie, de compassion, d'équivalence". Mais Soutine n'a nullement l'ambition de représenter une catégorie sociale ou de faire le diagnostic de la société de son époque."
    Un peu plus loin, page 67, on trouve une citation cette fois implicite de l'écrivain, à l'issue d'une section d'étude sur les modèles choisis par Soutine, où au passage l'on reconnaîtra aussi, au milieu de quelques autres, les peintres qui nous occupent présentement :

    Ses modèles sont choisis parmi les petites gens qu'il côtoie à Paris ou dans le Midi. Il peint en majesté les pauvres de sa compagnie, à la recherche, sous le costume et la composition du personnage, de cet insaisissable qu'ont poursuivi Fouquet, Clouet, Le Greco, Rembrandt, Goya, Courbet ou Manet. [...] Comment ce genre du portrait, de face, si l'on excepte l'Homme en prière ou le Philosophe, dans la posture un peu solennelle que les photographes ont adoptée, avec cet air de stupéfaction, s'est-il imposé au peintre ? Et quel en était le ressort principal ? Dans quel but ces portraits sans nom ? Ce tête-à-tête avec la démence, la bêtise, la méchanceté, le saisissement, la stupidité ravie, le vagabondage des sentiments, l'ironie, la maussaderie, etc. ? Comment ces vies minuscules qui nous fixent au fond de leurs orbites désaxées sont-elles devenues des Soutine ? [Les italiques ici sont de Xavier Girard].

    Le garçon d'étage, c. 1927
    Cimetière de Crozon


    lundi 12 novembre 2012

    De Greco à Soutine

    Alors je suis revenu devant l'église, "une petite église écrasée comme on en voit dans le Borinage, à La Drenthe ou Nuenen, au pays des tableaux et des tourbes", et j'ai relu les pages de Michon sur l'enterrement de Rémi Bakroot, "un enterrement comme tous les autres, dans Courbet, dans Greco, à Saint-Amand-Jartoudeix"(...)
    Je reviens sur ces lignes de Philippe Didion, pélerin vosgien en quête de trépassé michonien. J'ai souligné dans le dernier billet le tropisme pictural du Creusois, et c'en était un autre exemple que ces références à Greco et Courbet. De Greco, c'est L'enterrement du comte d'Orgaz, qui est visé : on en trouve d'ailleurs une mention explicite à la page précédente :
    L'heure approchait, Rémi ne l'entendrait pas sonner, on y pensait pour lui ; on lui mit son shako, sur la calotte bleu de ciel le casoar frémissant lui fit comme une petite âme qui s'en va ; deux camarades le prirent aux aisselles et aux pieds, et le mirent bien doucement là-dedans, à gestes déférents comme on enterre en habit guerrier un comte d'Orgaz - mais mon Dieu que celui-là portait mal la collerette.

    Quant à Courbet, il est associé bien entendu à sa célèbre toile de L'enterrement à Ornans.


    Avant d'aller à Crozon, la semaine dernière, j'avais passé trois jours à Amsterdam. Nous avions fait découvrir cette ville aimée entre toutes à nos deux enfants. Au passage, à Paris, j'étais allé seul au Musée de l'Orangerie pour l'exposition Soutine. L'ordre du chaos, qu'elle s'appelait. Et qu'elle s'appelle encore car vous pouvez la visiter jusqu'au 21 janvier 2013. Ne vous en privez pas, c'est du grand art. A l'entrée de l'exposition, une grande photo, noir et blanc, représente le peintre en pied, chevelure touffue, un volatile pendant devant lui à un crochet du mur de briques. La légende précise qu'elle fut prise au Blanc, dans la ferme de Zborowski, un marchand d'art polonais qui lui avait mise à disposition. Je doute d'ailleurs qu'il s'agisse d'une ferme, puisque l'adresse exacte est 17, boulevard Chanzy, en pleine ville.


    Soutine séjourne donc au Blanc entre 1926 et 1928, séjour émaillé d'incidents comme en atteste  un procès-verbal pour tapage nocturne devant une maison close de la rue de Pouligny. L'Indépendant du Berry du 17 mai 1927 rapporte que « Dans la nuit du 15 au 16, les gendarmes ont dû se transporter sur la route de Pouligny au Blanc, pour y appréhender C. S., artiste-peintre parisien, qui tentait de casser la grande lanterne rouge du numéro 44 à coups de pierres, sous prétexte que l'établissement était fermé ce soir-là. Après vérification d'identité, C. S. a été relâché.» Un autre procès-verbal du 22 juillet 1927 a été établi suite à la plainte de voisins, "importunés par une odeur délétère émanant d'une remise du domicile de l'intéressé. Se rendant sur les lieux, le maréchal des logis Magasson, après s'être fait ouvrir l'endroit par une demoiselle Paulette Jourdain, a constaté que l'origine de la pestilence était redevable à des volailles en fort état de décomposition que le sieur Soutine, qui se dit artiste-peintre de profession, utilisait comme modèles."(Rapport du capitaine de gendarmerie Michel Le Brun, le 3 novembre 1942).

    1925 : Le Poulet Plumé, Musée de l'Orangerie, Paris.
     Sans doute  Soutine n'a-t-il jamais montré sa peinture aux gens du crû, ce sieur qui se disait artiste-peintre ne semble avoir laissé au Blanc que mauvaise réputation. Que pouvait-on comprendre à ces volailles en putréfaction dont il faisait ensuite matière de ses toiles, émerveillé qu'il était par les nuances colorées de la pourriture ? Stéphane Zagdanski, qui considère Soutine comme un peintre du temps, peut écrire que "L’effet du temps sur la chair, c’est la putréfaction. Le pinceau de Soutine saumonise et faisande tout ce qu’il touche, il décompose. On songe évidemment à l’anecdote de la carcasse de daim servant de modèle au bœuf de Soutine et empestant toute la Ruche. On se récite à nouveau Baudelaire.
    «Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
    Comme afin de la cuire à point,
    Et de rendre au centuple à la grande Nature
    Tout ce qu’ensemble elle avait joint;
    Et le ciel regardait la carcasse superbe
    Comme une fleur s’épanouir.
    La puanteur était si forte, que sur l’herbe
    Vous crûtes vous évanouir...
    Tout cela descendait, montait comme une vague,
    Ou s’élançait en pétillant;
    On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague
    Vivait en se multipliant.»  
    Les reproductions ne rendent pas compte de la force de ses œuvres, elles ne peuvent pas en restituer l'épaisseur, la violence du geste, la vigueur de la touche, il me semble que rien jamais ne s'y repose, et que ces natures soi-disant mortes exultent de vie.

    C'est la semaine suivante seulement, de passage cette fois à Tours, que j'achetai un volume sur Soutine, un essai de Xavier Girard, chez André Dimanche (qui publia naguère La Gana de Fred Deux, autre peintre-écrivain puissamment organique). Mais il est tard, j'en parlerai une prochaine fois, et je ferai le lien qui manque ici avec Michon et les autres.


    Les derniers  mots de cette nuit seront ceux de Sylvie Durbec, qui m'envoya en mai 2010 un très beau texte inédit sur le rouge de Soutine. Petit extrait :

    De ce rouge, de ce vert, de ce bleu, il se servirait pour opposer à l’ennui tellement de maisons et d’arbres que la peinture se ferait vivante.  Mais le travail, ce bagne qu’il avait lui-même forgé - ne devait en aucun cas s’interrompre. Sinon l’écœurement le reprendrait vite, de se savoir vivant et misérable comme il l’était, si affreusement seul au milieu des autres.
    S’il réussissait à s’emparer de la couleur, alors il se précipiterait tout à l’heure dans la remise en se cognant au mobilier entassé et se remettrait à la tâche comme un forcené parce qu’il aurait avec lui ce rouge, qui brillait dans le torrent. Ce rouge, semblable à aucun autre.

    jeudi 8 novembre 2012

    Des cimetières et des vies minuscules

    Je suis descendu chercher le livre dans l'étagère du bas. Au feutre violacé, la date est inscrite : 8 janvier 97, La Châtre. Qu'est-ce qui me reste de cette lecture ? Quelles impressions alors ? Si j'ai oublié presque tous les détails des histoires, je n'en ai pas oublié l'essentiel, la pulpe acide, violente de ces Vies minuscules.

    "Pierre Michon est né en 1945 dans la Creuse." Voilà, c'était dit avant de commencer, avant la dédicace à Andrée Gayaudon, avant la citation liminaire d'André Suarès. Ces vies, il me semblait les reconnaître, la Creuse c'est le pays d'à côté, le pays aux entours du mien, ça commençait à cent mètres de la maison familiale, le tiers des enfants de l'école venait des communes creusoises environnantes, Measnes, Lourdoueix Saint-Pierre, La Forêt du Temple. Et puis quelques-uns dans la famille avaient pris racine là-bas, avaient passé la frontière. Parmi eux, Robert Briandet, oui, celui dont j'ai retrouvé la tombe avant-hier à Crozon, mort tragiquement là-bas, sur les pentes trop raides pour les engins mécaniques. Là-bas à Saint-Amand-Jartoudeix.
    Alors quand je lus la Vie des frères Bakroot, quatrième des huit Vies minuscules, il y eut comme une déflagration à l'instant où je tombai sur ce passage :

    "Il n'y a pas de cimetière à Saint-Priest-Palus, c'est trop petit ; nous dûmes nous transporter à Saint-Amand-Jartoudeix, patelin jumeau dont les fermettes naufragées naviguaient aussi parmi des rocs ; sous son chapeau de neige, il y avait au milieu du cimetière une petite église écrasée comme j'imagine qu'on en voit dans le Borinage, à La Drenthe ou Nuenen, au pays des tableaux et des tourbes."
    Oui, je pensais à ça quand j'ai écrit ce petit compte rendu de visite de cimetière, et j'avais été tenté de pousser l'évocation jusque là, mais j'ai pensé dans le même temps que je m'écartais de mon propos, de mon enquête sur les frères Picaut, et que j'y reviendrai bientôt. C'est là que l'ami Jean-Claude m'a devancé, et dans un commentaire a rappelé ces visites de cimetière qu'il fit lui-même sur les traces des frères Bakroot. Je le reprends ici (sur Blogger il faut cliquer pour voir les commentaires, et l'internaute est souvent pressé et négligent...) pour lui donner sa pleine mesure :

    Ce christ bien émouvant n'est pas un objet industriel. Usé par le vent ? Probablement, mais on peut aussi, à ce qu'il me semble, y repérer une facture artisanale naïve. Qu'on se réfère aux sculptures des maçons creusois, telles les statues de François Michaud au village du Magot ... Et comme les pérégrinations du faiseur d'alluvions l'emmènent jusqu'à Saint Amand Jartoudeix, je revois ce cimetière, cimetière arpenté plusieurs fois à la recherche non d'un descendant de la famille Picaut, mais de la tombe de celui des frères Backerot dont le narrateur décrit le dernier transport. En effet, dans une de ces "vies minuscules" écrites par Pierre Michon, , c'est dans une ferme de Saint Priest Palus qu'un salut aux couleurs est effectué devant le cercueil que l'on transportera au cimetière de Saint Amand Jartoudeix : la commune de St Priest ne possède pas (ou plus ?) de cimetière. Particularité autre, quand on veut traverser le village , par la D 58, on ne voit rien d'autre qu'une ancienne école transformée en mairie. Le village est blotti en contrebas, complètement caché. Et le drapeau tricolore me cache encore le nom du quidam dont Pierre Michon a tiré une vie minuscule tragiquement arrêtée. Car, en réalité, seuls les témoins cités sont réels ...

    Jean-Claude n'est pas le seul visiteur de cimetière à la recherche de la geste michonienne. Cherchant sur Google Michon + Saint-Amand -Jartoudeix, j'avais atterri sur la page du Notulien Philippe Didion. Le spinalien assez amoureux de la Creuse pour venir y passer ses vacances plusieurs années de suite, ainsi en août 2009.

    LUNDI.
    Lecture. Vies minuscules (Pierre Michon, Gallimard, nrf, 1984; 212 p., 16,10 €). En Creuse, lisons creusois. Limousin plutôt, tant la parenté semble grande entre Michon le Creusois et son voisin corrézien Bergounioux qu'on lisait ici même l'an passé. Issus tous deux d'une terre déshéritée où, à les en croire, rien n'a changé entre le néolithique et l'arrivée du chemin de fer, voire de la télévision, Michon et Bergounioux, s'ils ont lutté pour s'en arracher et échapper au destin promis par leurs origines, ne peuvent s'empêcher de se retourner vers leur passé et leurs racines. Pour Michon, ce sera dans une galerie de portraits, des gens de son village, un voisin de lit d'hôpital, un prêtre, des grands-parents, une compagne, une sœur tôt disparue, des humbles aux vies minuscules qu'il s'emploie à magnifier par la seule arme dont il dispose, l'écriture. 

    Le dimanche suivant, le lecteur se mue en pèlerin (attention, longue citation, mais je ne me résous pas à couper dans ce magnifique passage/hommage):


    DIMANCHE.
    Tourisme littéraire. Le temps est gris aujourd'hui, propice à une excursion sur les terres des Vies minuscules de Pierre Michon. C'est une autre Creuse que celle qui nous abrite, c'est au-delà de Bourganeuf, vers Limoges, une Creuse qui tutoie la Haute-Vienne, sillonnée par les minuscules vermicelles blancs de la carte Michelin, aussi tortueux que les noms des patelins, tous ces "bleds aux noms impossibles". J'ai pris des photos, les mêmes que d'habitude, des publicités pâlies peintes aux murs des maisons, des bistrots borgnes, des pancartes, des cimetières, des tombes, des noms, des monuments aux morts où sont alignées des vies minuscules brutalement interrompues. J'ai vu ce qui reste des cafés de Châtelus, Saint-Goussaud, Mourioux où Fiéfié Décembre chanta l'odyssée américaine d'Antoine Peluchet, j'ai vu, dans son église déserte, saint Goussaud - un de ces "saints frustes, guérisseurs de bestiaux" comme l'est peut-être saint Frion - et son taureau couché, piqué "des mille épingles que les filles rieuses, éplorées, maladroites, y plantent en faisant vœu de trouver l'amour", j'ai vu Marsac et son école "où mes parents étaient en poste", j'ai raté le cimetière de Châtelus-le-Marcheix où reposent les grands-parents de Michon et sans doute sa mère. J'ai vu Pierre Michon, aux Cards où je m'étais aventuré comme je m'étais aventuré l'an passé aux Bordes en redoutant les ferrailles torturées que Pierre Bergounioux n'allait pas manquer de balancer sur ma carrosserie, oui, j'ai vu Pierre Michon et je m'en excuse auprès de lui, Pierre Michon devant sa maison, intrigué par les aboiements de son chien au passage de l'auto qui manœuvrait péniblement au fond du cul-de-sac. Je suis passé devant lui la tête dans les épaules, l'air d'un abruti qui a perdu sa route soit, en gros, mon air de tous les jours, et j'ai mesuré le chemin parcouru entre Les Cards et les tables des libraires, accompli, et c'est ça le plus important, sans oublier ni renier d'où l'on vient et ce que l'on doit à ceux qui n'en sont jamais partis, j'ai sillonné le cimetière de Marsac, ma foi fort pentu, à la recherche de la tombe de la petite morte, je ne l'ai pas trouvée parce qu'elle doit être ailleurs mais j'ai pris en photo celle du curé qui l'enterra devant "l'auditoire de mangeurs de raves", j'ai sans doute vu, au Châtain, la ferme des Peluchet et à Mourioux la maison où la grand-mère gardait leur trésor et j'ai cru voir, dans le cimetière de Saint-Goussaud, la place vide d'Antoine où Michon veut être enterré. J'ai lu, à la recherche d'un Jumeau, les noms du monument aux morts de Mourioux, juste devant l'église, là où l'abbé Bandy avait garé sa moto avant de célébrer sa première messe qui devait tant remuer Marie-Georgette. J'ai compris pourquoi "il n'y a pas de cimetière à Saint-Priest-Palus", c'est trop petit, et pourquoi Rémi Bakroot a dû être enterré à Saint-Amand-Jartoudeix, vêtu de son uniforme de Saint-Cyrien, "dans le peuple anonyme des paysannes à chapeaux noirs, à fichus, à frisettes de chef-lieu de canton", j'ai cherché sa tombe, j'ai vu des Jeu, des Poulidor mais pas de Bakroot, j'avais oublié que "les Bakroot n'avaient pas de caveau" et puis qui, à part moi, croit à ces histoires ? Alors je suis revenu devant l'église, "une petite église écrasée comme on en voit dans le Borinage, à La Drenthe ou Nuenen, au pays des tableaux et des tourbes", et j'ai relu les pages de Michon sur l'enterrement de Rémi Bakroot, "un enterrement comme tous les autres, dans Courbet, dans Greco, à Saint-Amand-Jartoudeix", j'ai relu ces pages et je ne dirai pas l'émotion qui m'a alors envahi, je dirai juste le regret que j'ai eu d'avoir vécu si longtemps sans les connaître.

    Je rebondis sur cette mention du Borinage, de la Drenthe ou Nuenen. A quoi Michon fait-il allusion ? Je n'aurais sans doute pas eu la réponse à la question si je n'étais pas allé la semaine dernière à Amsterdam, à l'Hermitage qui abrite pour quelques mois le musée Van Gogh. Vincent a en effet passé deux ans de sa vie au Borinage, dans ce pays minier, où il est engagé comme prêcheur. Il est bouleversé par la misère qui règne là, et, démis rapidement de ses fonctions, il dessine, dessine ces ouvriers, ces paysans écrasés par le labeur :



    "Au Charbonnage, dessin accompagnant la lettre à Théo, de Laeken, faubourg de Bruxelles, le 15/11/1878.
    "...Mon petit dessin Au charbonnage n'a vraiment rien d'extraordinaire. Si je l'ai fait machinalement, c'est qu'on voit ici bien des gens qui manipulent du charbon. ce sont vraiment des types caractéristiques. cette maisonnette se trouve près du chemin de halage : au fait, c'est un petit estaminet où les ouvriers viennent manger leur pain et boire un verre de bière à l'heure du casse-croûte.(...) "
    "Mon vieux, si j'avais du demeurer encore un mois à Cuesmes, je serai tombé malade de misère. Ne t'imagine pas que je vis à présent dans l'aisance, car ma nourriture consiste principalement en pain sec et pommes de terre, ou en marrons comme on en vend au coin des rues...

    Je crois que j'ai tout enduré durant ces deux années passées dans le Borinage : ce ne fût pas un séjour d'agrément."

    La Drenthe est une autre région néerlandaise où Van Gogh passa quelques mois, seul, en 1883.
     Enfin Nuenen est la ville du presbytère familial, dans le Brabant, où il retourne en décembre 1883.

    Bon, en relisant l'histoire des frères Bakroot, je m'aperçois a posteriori que Michon avait été plus explicite (page 102) :

    Ils étaient bien de l'hiver. Et leur nom boueux et têtu ne mentait pas : ils étaient aussi, sans doute, par l'ascendance lointaine qui m'importe peu, et bien davantage par la gueule et par l'âme qui s'y lit, ils étaient aussi profondément des Flandres. Les frères Bakroot étaient les rejetons égarés d'une sorte de folie médiévale, terreuse et pour tout dire flamande ; ma mémoire les tire vers ce nord, ils y cheminent indéfiniment à la rencontre l'un de l'autre sur une terre de tourbes, d'étendue vaine que la mer de part en part étreint, de polders et de patates naines sous un ciel colossalement gris dans la manière du premier Van Gogh (...).
    Pas de Bakroot au cimetière de Saint-Amand-Jartoudeix, a constaté Philippe Didion, et Jean-Claude a prévenu : "seuls les témoins cités sont réels". Michon n'a-t-il  inventé les frères Bakroot que pour susciter ces fortes images flamandes, cette folie médiévale que la terre creusoise ne peut seule faire advenir ? Revient dans deux passages le mot de tourbes, qui dit tout ensemble la terre boueuse, le trouble et le tourbillon limoneux. Il y a comme une passion, une rage de peinture dans ce livre, et ce n'est sans doute pas un hasard si le dernier ouvrage de Pierre Michon, Les Onze, évoque l'histoire d'un peintre nommé Corentin, et que l'essentiel du livre est une description d'un grand tableau représentant les onze membres du Comité de salut public, tableau sensé être exposé au Louvre, alors qu'en réalité le peintre et le tableau sont purement imaginaires*.

    Achevons ce périple cémétérial avec un dernier tableau de Van Gogh, la vieille tour du cimetière de Nuenen (1885).


    Il donna à cette toile un titre français : le "Cimetière de paysans".
     _____________________
    * Je vais chercher Les Onze dans la bibliothèque, je l'ouvre, presque au hasard, et voici ce qui me tombe sous les yeux : "Comme je voudrais le voir, là - les voir tous les trois (comme à cet instant nous voyons Les Onze), elles et lui, arrêtés sur la levée, un peu par en dessous, comme si j'étais en contrebas un Limousin sous une hotte de boue, dans la boue de Loire jusqu'aux cuisses, tout à ma besogne de ténèbres sous le soleil de juillet ; comme un Limousin regarderait un tableau, si les Limousins et les tableaux se rencontraient." (p. 70)

    mardi 6 novembre 2012

    Au cimetière de Crozon

    Hier visite du cimetière de Crozon-sur-Vauvre, ma commune natale, à la recherche de la tombe de Silvain Picaut, le fondateur de La Font du Four. C'était la première fois que je pénétrais dans ce lieu, situé sur une petite route pentue qui rejoint à droite le hameau de Chatillon ou file tout droit vers Chassignolles et Crevant. Ainsi placé, le cimetière domine le village et surplombe la vallée de la Vauvre. La pluie avait cessé, et le soleil se frayait même parfois un franc boulevard entre les nuages. Pauline, la seule qui avait bien voulu m'accompagner (quelle joyeuse idée aussi d'arpenter un cimetière un jour de vacances à la recherche d'un inconnu), prit les allées à gauche de l'entrée tandis que je traquai vers la droite. Et c'est donc elle qui a repéré la première l'objet de notre quête. Comme je m'y attendais, ce n'était point une simple tombe qui avait accueilli Silvain. Son aisance financière lui avait permis de s'offrir une petite chapelle funéraire, mais celle-ci est sobre, sans décorum outrancier, sans luxe ostentatoire.


    Seules marques discrètes d'une certaine esthétique à consonance religieuse, les petits vitraux des deux côtés et sur la rosace de l'arrière.


    Et première surprise, sur le fronton du bâtiment, il est écrit : Sépultures de Picaut Germain et Picaut Silvain.


    Première fois que je voyais citer un Germain Picaut. Pour savoir qui il était, il fallait donc s'approcher, hélas la porte était bloquée, malgré l'apparente absence de serrure. On pouvait tout de même observer l'intérieur, par la grille de la croisée gauche.


    Grâce à cette plaque, je sais maintenant qu'il est né en 1829 ou 1830. De l'autre côté, une plaque similaire était consacrée à Germain :


    Germain est mort dix ans plus tôt, le 19 août 1889, lui aussi à La Font du Four, à l'âge de 57 ans, ce qui veut dire qu'il avait deux ans de moins que Silvain. Il ne peut donc s'agir que de son frère cadet (ou d'un cousin du côté paternel, mais cela me semble peu probable). Les deux frères, célibataires tous les deux, ont donc vécu ensemble au moins la fin de leur vie à La Font du Four.
    Sur les trois murs du pourtour subsistent les couronnes mortuaires, dont celle qui est appendue au-dessus de la plaque de Silvain, où l'on peut lire : A M. Picaud, ses amis d'Aigurande.
    Photographie prise à travers les motifs de la grille

    On peut voir une troisième plaque, celle de la nièce Solange Blardat et de son mari Jean Chaumeau, héritiers du domaine.


    C'est elle, ou un de ses descendants, qui vend La Font du Four à mon arrière-grand-père Emile Briandet, juste avant la guerre. Dans le même cimetière, je retrouvai un peu plus tard la sépulture de Robert, le fils d'Emile, qui travailla lui aussi à La Font du Four avant de s'établir en Creuse, à Chéniers tout d'abord, puis plus au sud, près de Saint-Amand Jartoudeix, où il trouva prématurément la mort, dans un pré pentu, écrasé par son tracteur. Contrairement à Emile, qui avait un sale caractère, j'ai le souvenir d'un homme doux et simple, et j'ai été ému de le revoir sur la petite photo noir et blanc dressée sur la vaste pierre du tombeau.


    Cela n'avait rien à voir avec Silvain Picaut, mais j'ai fait aussi quelques photos des jeunes morts de la Grande Guerre, jeunes paysans qui n'avaient sans doute jamais quitté leur région avant d'être abattus dans des campagnes inconnues, loin des leurs. Je ne suis jamais très loin d'Eté 1915.


    Au centre du cimetière, une haute croix où est sculpté un Christ rustique aux longs bras mangés de lichens. Aucun sentiment sur sa rude face de granit. Mais si la douleur est sourde dans ce pays, elle n'en cogne pas moins dans les cœurs.