mardi 27 décembre 2016

#0 - Projet 2017 - Heptalmanach

Les paysans lisent l'almanach. Quoi de plus beau pour eux? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont des jalons sur leurs projets. De l'année qui va suivre, on connaît d'avance certaines choses. D'abord ce qui est comme immuable, c'est-à-dire le départ et le retour des étoiles; tel est le squelette de l'almanach. Une année, c'est un tour complet des étoiles.  
       Alain, Propos,1910, p. 81.

#1       Après août, j'ai fort peu écrit ici, me contentant de remplir quelques carnets dont la publication n'était pas à l'ordre du jour. J'ai fait une seule exception pour Albert Aurier, découvert fortuitement en visionnant le Van Gogh de Pialat. Néanmoins l'envie est revenue de partager avec les quelques personnes que ça intéresse une nouvelle incursion dans ce que j'ai appelé à plusieurs reprises un attracteur étrange, concept et métaphore empruntée à la théorie mathématique du chaos.

#2      Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

View from Woolworth Building 1913

#3       Allais-je explorer sur le même mode l'année 1917 ? Je n'en avais pas envie, car l'année était à mon sens trop marquée par la guerre, et je ne me voyais pas reprendre mes personnages de 1913, car certains avaient bouclé la boucle, et leur destin était maintenant trop connu. C'est alors que j'ai eu l'idée de remonter d'un demi-siècle seulement en arrière : donc en 1967. Tout comme 1913 précédait la Grande Guerre, 1967 précédait 1968 qui, avec les événements de mai, allaient bouleverser l'Histoire, que l'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige. Et puis c'est cette année-là que, personnellement, j'allais avoir sept ans. Une thématique autour du chiffre 7 commençait à s'imposer sérieusement.

#4     Pouvais-je mener de front les deux chantiers d'écriture ? Je cherchais obscurément un moyen de les relier. Et puis voilà que j'achetai L'almanach du ciel de la revue Ciel § espace, qui catalysa le projet : j'allais rédiger un almanach découpé sous la forme 52/313. 52 épisodes de la fiction 67, correspondant aux dimanches, restent 313 jours dans cette année 2017.
          Une petite manipulation numérologique m'indiquait par ailleurs que 5+2 = 7, et que 3+1+3 = 7 également. 313, nombre palindromique, soit dit en passant, c'est-à-dire pouvant se lire à l'identique dans les deux sens. Je reviendrai plus tard sur cet aspect.
          Almanach est aussi le mot qui succède à alluvion dans le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey. Il vient de al manah, "calendrier", transcription romaine d'un mot arabe d'Espagne (une telle origine métissée n'est pas pour me déplaire).



#5     Les 313 jours de semaine verront donc des chroniques dédiées à l'exploration d'un attracteur étrange, dans la définition duquel je me réserve d'entrer dans le premier numéro de la série 313. Il n'est pas impossible que de cet attracteur à la fiction 67, des rapports se tissent, ce qui serait bien dans la logique de l'affaire (ils ne seront pas forcément explicités, il importe de laisser du grain à moudre au lecteur).
          Ceci dit, à cette heure, rien n'est encore écrit, à part un vague synopsis pour la première fiction, et un canevas pour les quatorze premières chroniques : c'est dire si le projet est encore fragile, et qu'il peut capoter piteusement. Annoncer la couleur est peut-être une façon de se motiver pour dégager l'énergie nécessaire pour tenir sur toute cette longueur de temps (qui me semble effrayante quand j'y pense).

#6       Cet almanach fondé largement sur le chiffre 7 sera donc nommé Heptalmanach. Pour m'aider dans cette besogne, j'ai maintenant songé à m'adjoindre des alliés. J'entends par là sept créateurs amis à qui je vais proposer dans les jours et les semaines qui viennent d'ajouter leur pierre à l'édifice.
           Une fois encore, c'est un défi à relever, personne n'est au courant, et je ne suis sûr de rien.

Nouvelle traduction de François Bon

#7       Ami lecteur, je dois aussi te prévenir que cette plongée dans l'attracteur étrange risque de ne pas te laisser indemne. Cela me fait penser à ce jeu de rôle auquel nous avons sacrifié quelques nuits dans les années 80, L'Appel de Cthulhu, d'après H.P. Lovecraft : les personnages entraient dans l'univers du mythe et l'indispensable lecture des livres maudits comme le fameux Necronomicon leur faisaient perdre des points de santé mentale. C'est à un péril de même nature que tu t'exposes, lecteur, si tu entres véritablement dans Heptalmanach, et je te conseille donc de ne pas perdre ton arme la plus subtile : ton sens de l'humour.
          Ceci étant dit, rendez-vous dimanche 1er janvier pour la première fiction 67 !

mardi 22 novembre 2016

Aurier sorti du brouillard

Mon ami Jean-Claude Moreau m'a écrit à la suite de mon petit billet sur Albert Aurier. Il y montre que certains avaient déjà cherché à tirer d'un injuste oubli ce critique d'art berrichon mort bien trop tôt.
Mieux, il semblerait que les héritiers aient disposé de quelques Van Gogh et Gauguin, qu'ils auraient revendu à un "collectionneur hollandais bien inspiré"... Certains, plus tard, ont dû s'en mordre les doigts...
Bref, je laisse la parole à Jean-Claude, merci à lui pour toutes ces précisions :


"Je reviens, avec plaisir, à l'instant, d'une visite aux "Alluvions" . Tu as bien fait d'y promener ce berrichon Aurier ... oui celui là même dont on a pu revoir la Pialat vision . Que, bien entendu, je n'avais pas contextualisé à l'époque où le film était sorti. Mais ...



Mais Aurier n'a pas tout à fait été méconnu en Berry. Mais probablement  un peu tard. Car il a eu aussi la mauvaise idée de mourir trop tôt. J'ai entendu parler de lui pour la première fois le 13 octobre 2012, séance de l'académie du Berry couplée avec celle celle de l'académie du Centre, à Châteauroux.

Et faute de la conférence* en son entier (j'avais pris des notes, diable où ...) on peux trouver un résumé de l'intervention du Président des Amis du vieux Châteauroux M. Pierre Remérand http://www.academie-du-berry.com/256_p_32100/rencontre-de-chateauroux-13-oct.2012.html.
« M. Pierre Remérand est ancien professeur à l’Ecole d’Architecture de Paris ,
Président des Amis du vieux Châteauroux, auteur de nombreux articles sur l’architecture du Berry dont l’Abbaye Notre-Dame de Déols et sur l’Indre.
Pierre Remérand nous entraine dans le monde de l’impressionnisme grâce à « Albert Aurier, découvreur de Van Gogh ». Albert Aurier né le 5 mai 1865 à Châteauroux obtient son diplôme d’avocat en 1888 mais son tempérament d’artiste lui fait préférer la littérature et la peinture au Barreau. Il suit les cours d’Histoire de l’art à l’Ecole du Louvre et fait la connaissance du peintre Emile Bernard ami de Van Gogh et Gauguin. Découvrant les tableaux de ces peintres alors rejetés et inclassables, il fonde le «Mercure de France» dans lequel il rédige des articles prémonitoires sur le génie de ses amis peintres. Pierre Remérand nous fait partager son rêve de Musée imaginaire : en effet les héritiers d’Albert Aurier conserveront quelque temps une dizaine de toiles de Van Gogh et Gauguin à Châteauroux… »

Pierre Remérand n'a pas manqué d'exciter l'assemblée d'apprentis érudits en leur confiant cette révélation : probablement pendant plus d'une dizaine d'années Châteauroux posséda des Van Gogh et ... pfuitt ! Si je ne me trompe pas, un collectionneur hollandais particulièrement bien inspiré pour son pays fit le tour de toutes les références permettant de retrouver des Van Gogh et cela dès avant la guerre 14-18. Il passa à Châteauroux, d'où le constat ...!


En recherchant dans la bibliographie chronologique des articles de l'Académie du Centre, on trouve aussi référence d'une autre étude : Page 213
 Pinault (Michel)
A propos d'un centenaire, Albert  Aurier
1992    p 95-97
Aurier (Albert) littérature

Christine Méry-Barnabé dans "Célèbres en Berry"  (2006 Editions Alan Sutton) consacre une trentaine de lignes à Aurier. Elle ne cite pas ses sources, mais comme un de ses remerciements va à M Pierre Remérand, il est très probable que leurs sources se recoupent. Et également qu'elles utilisent aussi l'étude de M Michel Pinault.
Quel superbe film a quand même fait Pialat à propos de Van Gogh : on lui pardonnera presque d'avoir pris injustement Aurier comme tête de turc !"

 _____________
* Sur le site des Amis de Châteauroux, on peut télécharger un pdf de la conférence de Pierre Remérand. La lecture en est hautement recommandable. On y apprend entre autres qu'"en 1914, Bremmer, « chasseur» de Van Gogh pour le compte des musées de Hollande vint à Châteauroux et acquit 7 tableaux de Van Gogh aujourd'hui conservés au musée Kroller-Muller à Otterlo déjà si riche en tableaux du maître. Deux autres furent vendus à des collectionneurs. Plus tard, l'Art Gallery de Sidney (Australie) acquit une des études pour les « Mangeurs de pommes de terre» restée
chez une nièce d'Aurier à Aix en Provence."

mardi 1 novembre 2016

Toussaint : en mémoire de Gabriel Albert Aurier

Hier soir je regardais Van Gogh, le film de Maurice Pialat, que je n'avais pas vu à sa sortie en salles. C'était en 1991, j'ai mis le temps pour réparer cet oubli. Soudain, lors d'une scène de discussion houleuse entre Vincent et son frère Théo, j'entends parler d'un critique d'art nommé Aurier. Et tout de suite, je fais la connexion avec la rue Albert Aurier, proche de chez moi, près du gymnase Saint-Denis. Sur le panneau, je me souvenais qu'on pouvait lire en-dessous du nom : critique d'art. S'agissait-il du même ?


Un tour de Google plus tard, je peux l'affirmer, il s'agit bien de Gabriel Albert Aurier, né à Châteauroux le 5 mai 1865, co-fondateur de la revue du Mercure de France, et auteur du premier article sur Vincent Van Gogh, intitulé Les isolés, en janvier 1890, disponible en ligne sur MercureWiki. Extrait :

"Ce qui particularise son œuvre entière, c'est l'excès, l'excès en la force, l'excès en la nervosité, la violence en l'expression. Dans sa catégorique affirmation du caractère des choses, dans sa souvent téméraire simplification des formes, dans son insolence à fixer le soleil face à face, dans la fougue véhémente de son dessin et de sa couleur, jusque dans les moindres particularités de sa technique, se révèle un puissant, un mâle, un oseur, très souvent brutal et parfois ingénûment délicat. Et, de plus, cela se devine, aux outrances quasiment orgiaques de tout ce qu'il a peint, c'est un exalté, ennemi des sobriétés bourgeoises et des minuties, une sorte de géant ivre, plus apte à des remuements de montagnes qu'à manier des bibelots d'étagères, un cerveau en ébullition, déversant sa lave dans tous les ravins de l'art, irrésistiblement, un terrible et affolé génie, sublime souvent, grotesque quelquefois, toujours relevant presque de la pathologie. Enfin, et surtout, c'est un hyperesthésique, nettement symptômatisé, percevant avec des intensités anormales, peut-être même, douloureuses, les imperceptibles et secrets caractères des lignes et des formes, mais plus encore les couleurs, les lumières ; les nuances invisibles aux prunelles saines, les magiques irisations des ombres."

Avouez que ce n'était pas mal vu. La même année, en juillet, à Auvers-sur-Oise (et c'est cette période qui est représentée dans le film de Pialat), le peintre se tirait une balle dans l'abdomen, et en mourait deux jours plus tard. Toutefois, il avait entre temps, le 9 ou le 10 février, répondu au jeune critique (Aurier n'avait que 25 ans, et il déployait une érudition impressionnante), en lui adressant ses remerciements (le site Deslettres.fr où j'ai pu lire cette missive précise bien que l'article d'Aurier fut le seul texte élogieux qu'il reçut de son vivant), lui offrant même de lui faire parvenir par Théo une étude de cyprès en souvenir de l'article.

Extrait de la lettre de Vincent Van Gogh à Albert Aurier
Sortant cet après-midi pour me promener, j'ai aperçu dans le cimetière Saint-Denis, tout proche de chez moi, une foule de gens, et je me suis souvenu évidemment qu'en ce jour de Toussaint il était d'usage de porter des chrysanthèmes au chevet des disparus. L'idée m'est alors venu de rechercher la tombe d'Aurier (je le savais ici : dans la notice de Wikipedia, il était dit qu'il avait été inhumé dans le caveau familial à Châteauroux).



J'ai donc longuement erré à travers les divisions de la nécropole, en me dispensant d'ailleurs d'une recherche systématique car l'art de la sépulture a ses modes, et les tombes récentes, avec leurs dalles de marbre ondées, se distinguent aisément des tombeaux dix-neuvième où l'on pointait encore vers le ciel des croix majestueuses, ou prétentieuses, comme on voudra : la modernité privilégie l'horizontalité - et la famille prestigieuse se laisse percevoir alors par une sorte d'inflation dans la largeur - alors que dans le passé on œuvrait dans le vertical, en n'hésitant point, quand on avait les moyens, à édifier de vraies chapelles n'ayant pas grand chose à envier à celles de l'extérieur.

Statue de la stèle d'Ernest Nivet (les pieds)

Ce fut aussi l'occasion de rendre visite à mon cher Nivet, dont le tombeau échappe, je l'ai déjà dit ailleurs, à tous les stéréotypes, et de surprendre la poésie des mausolées abandonnés.



Enfin, au bout de moult arpentages d'allées, je trouvai le caveau de la famille Aurier, famille de notaires dont la plaque de marbre au fond de la petite nef funéraire reflétait le ciel clair de cette Toussaint radieuse. Son nom y était inscrit : Gabriel Albert Aurier (1865- 1892). Eh oui, le jeune critique n'avait survécu que deux ans à Vincent : après un séjour à Marseille, il avait succombé à son retour à Paris de la fièvre typhoïde.
  

Revenons à Pialat : il n'est pas tendre pour Aurier, qu'il met en scène dans son film. Antoine de Baeque écrit qu'il "a hérité de ce positionnement au centre des histoires d'en France une haine de tout ce qui est au-dessus ou au-delà de ce nœud central : les intellectuels, les artistes, les mondains, figures emblématiques d'un écart dandy férocement pourchassées par le cinéaste dans tous ses films. Dans chaque film existe ainsi un personnage plus que déplacé, haïssable et caricaturé comme tel, finalement ridicule : les photographes de Passe ton bac, le frère grand bourgeois de Nelly dans Loulou, l'éditeur d'A nos amours, le critique d'art, Aurier, de Van Gogh. Chacun endosse les railleries – contretype absolu de certaines figures féminines qui, elles, incarnent littéralement le peuple –, et devient l'exutoire d'une violence inouïe : à travers eux, Pialat emmerde le petit monde du cinéma et « fait chier les gens de gauche, les lecteurs du Nouvel Observateur. » "

Le critique d'art, Aurier, de "Van Gogh"

Le pauvre Aurier, parfait inconnu de ses congénères berrichons, mort trop tôt au seuil d'une œuvre qui commençait tout juste à se dessiner (outre ses critiques artistiques, il avait écrit des poèmes et un roman), mérite mieux, me semble-t-il aujourd'hui, que cette diatribe.

Laissons la parole à un autre écrivain bien méconnu de nos jours, Rémy de Gourmont : Dans son IIe Livre des masques, (1898), il insiste sur l'importance de travail de critique d'art d'Aurier : « Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon : l'un est mort, l'autre se tait. Quel dommage ! »

Portrait d'Albert Aurier
par Félix Vallotton
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (vol. II, 1898).

mercredi 24 août 2016

De Georges Perros à Georges Perec

Difficile de reprendre après vingt jours de véritables vacances. J'en étais resté sur l'évocation de la lame de la Maison-Dieu avec ses pierres de foudre, et j'annonçais une suite autour de l'image de la porte du ciel. La suite n'était pas écrite, mais elle était en germe dans ma tête, autour de quelques textes découverts peu de temps avant. Et certes, je pourrais certainement réamorcer la réflexion à ce moment précis, mais je ressens le besoin de faire un point, en mettant à profit le recul que m'ont donné ces dernières semaines, occupées par un périple (très modeste) tout à la fois familial et amical, dans le Sud-Ouest.

Depuis mai où j'avais renoué véritablement avec ce blog, à partir de Georges Perros et du bleu du ciel, en une dérive continue qui m'avait conduit jusqu'à Sebald et au Tarot, je n'avais guère cessé d'être sous l'emprise d'une certaine mélancolie : le plaisir intellectuel que je trouvais à explorer les pistes proliférantes qui naissaient de l'enchaînement des coïncidences semblait se payer d'une sourde anxiété ; pour tout dire, l'écriture s'enlevait sur un fond déprimé qui  atteignit en quelque sorte son paroxysme avec l'étude de Sebald et de son Vertiges. Le sentiment de la catastrophe qui l'habitait tout entier se reflétait dans ma propre psyché.
Le départ vers d'autres cieux (pas si lointains), m'obligeant à rompre avec la régularité des publications, constitua une vraie rupture. Je constatai, au bout du compte, que la tenace mélancolie avait desserré son étreinte. Parallèlement, aucune coïncidence n'avait émaillé mon parcours. Je ne les avais jamais cherchées, elles s'étaient imposées à moi. Pendant cet intermède aoûtien, elles se turent complètement. L'écriture aussi s'était tarie, et c'est à peine si je pus, pendant cette période, rédiger une carte postale. Avais-je régressé vers une imbécillité heureuse ? Les bonheurs simples que j'éprouvais ces jours-là ne valaient-ils pas cette quête sans fin à laquelle beaucoup avouaient n'entendre goutte ?

Certes, mais je soupçonnais aussi cette dernière idée, d'une opposition entre vie immédiate et investigation spirituelle, d'être un nouveau leurre. D'ailleurs, les choses n'étaient pas si tranchées : à Eymoutiers, en Corrèze, première de nos stations estivales, nous avions découvert l'espace Paul Rebeyrolle, dont la peinture témoignait sans ambages de la violence du XXème siècle. Et n'étais-je retourné avec les enfants, en ce Limousin des maquis, à Oradour-sur-Glane, comme pour expier un premier passage voici plus de trente ans, lors d'un périple à vélo où nous n'avions pas franchi les grilles du village martyrisé ?

Au retour, je retrouvai d'ailleurs la coïncidence. J'avais trouvé à la brocante de Chéniers, dans la Creuse, une édition originale du roman de Georges Perec, Les choses, prix Renaudot en 1965, celle-là même qu'il tient en main sur cette photo de l'époque.


Roman que je relus pour l'occasion. Le 19 août, je fis une pause au moment où le couple, Sylvie et Jérôme, emménage à Sfax, en Tunisie. Pas vraiment le paradis pour les deux tourtereaux parisiens.

"Leur solitude était totale. 

Sfax était une ville opaque. Il leur semblait, certains jours, que nul, jamais, ne saurait y pénétrer. Les portes ne s'ouvriraient jamais. Il y avait des gens dans les rues, le soir, des foules compactes, qui allaient et venaient, un flot presque continu sous les arcades de l’avenue Hedi-Chaker, devant l’Hôtel Mabrouk, devant le Centre de propagande du Destour, devant le cinéma Hillal, devant la pâtisserie les Délices : des endroits publics presque bondés : cafés, restaurants, cinémas ; des visages qui, par instants, pouvaient sembler presque familiers. Mais tout autour, le long du port, le long des remparts, à peine s'éloignait-on, c'était le vide, la mort : l'immense esplanade ensablée devant la cathédrale hideuse, cernée de palmiers nains ; le boulevard de Picville, bordé de terrains vagues, de maisons de deux étages ; la rue Mangolte, la rue Fezzani, la rue Abd-el-Kader-Zghal, nues et désertes, noires et rectilignes, balayées de sable. Le vent secouait les palmiers rachitiques : troncs renflés d’écailles ligneuses, d’où émergeaient à peine quelques palmes en éventail. Des multitudes de chats se glissaient dans les poubelles. Un chien au pelage jaune passait parfois, rasant les murs, la queue entre les jambes."
J'allumai la télé, et tombai sur Arte au milieu d'un documentaire, Vers une famine planétaire ?, alertant sur les dangers de la surconsommation des ressources mondiales de phosphore. Soudain, je vis s'inscrire sur l'écran le nom de Sfax.


Sfax est en effet le port tunisien où sont acheminés les phosphates puisés à l'intérieur du pays.

Tout cela n'était pas très gai, et tout semblait se mettre en place pour que je repique en mélancolie. "Un désespoir qui n'a pas les moyens", disait Léo Ferré.
Un autre écrivain, Cédric Gras, dont je lus ces jours-ci L'hiver aux trousses, récit d'un voyage dans l'Extrême-Orient russe à la poursuite de l'automne ("la chasse aux feuilles rouges") me proposait une vision moins funeste :
Pourquoi l'automne est-il la saison des comptines enfantines et des promesses de suicide ? Apollinaire disait encore : "Mon Automne éternelle ô ma saison mentale..." Ce poète de malheur tapait dans le mille. On assume malaisément sa mélancolie dans un monde qui ne jure plus que par les sourires forcés et les think positive. Combien de fois dans ma vie m'a-t-on plaint d'avoir l'air si affligé alors que je nageais en pleine sérénité ?
Bon, la prochaine fois, je parle enfin de la porte du ciel.

jeudi 4 août 2016

Les pierres de foudre

Je vais insister un tantinet  sur la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu, car il se trouve qu'en 1991 j'avais ébauché à son propos une petite étude. Comme je persiste à penser qu'elle en éclaire des aspects peu connus, je me permets de la dévoiler ici pour la première fois.

"Taillant dans la jungle des multiples jeux de tarot édités depuis des siècles, les ésotéristes soucieux de rigueur ont fondé leurs interprétations sur le célèbre Tarot de Marseille. Les atouts - rebaptisés arcanes sans doute pour valoriser le mystère - ont été analysés sous toutes les coutures : couleurs, dimensions, proportions, nombres, détails symboliques, rien n'a, semble-t-il, été laissé au hasard. Force est pourtant de constater que, nonobstant ce choix (mal explicité) d'un seul et unique Tarot comme base de toute interprétation, les gloses les plus diverses continuent de proliférer. Le Tarot est docile, qui se plie à toutes les tentatives d'explication. Les plus tolérants diront que tout le monde a raison et tendront à présenter le vénérable jeu comme une sorte de médiéval test de Rorscharch.

Il est pourtant des détails qui résistent jusque là à tout examen. Ne comptons pas sur l'occultiste courant - auto-baptisé tarologue - pour nous les soumettre : tout ce qui échappe au système préconçu par ce dernier est bien sûr passé sous silence. Heureusement quelques chercheurs honnêtes mentionnent quelquefois, sans s'attarder il est vrai, mais tout de même, leur impuissance ou leur perplexité. Tel est le cas de Robert Grand, auteur d'une véritable somme, L'Univers inconnu du Tarot, paru dans la collection Gnose aux éditions du Rocher, en 1979.

Je ne prendrai qu'un exemple, mais il va s'avérer lourd de conséquences : il s'agit de la lame XVI nommée Maison-Dieu dans le Tarot de Marseille. Robert Grand, qui procède à un tour d'horizon de l'ensemble des lames majeures, confesse que celle-ci est un "véritable casse-tête"(page 126). Que sont au juste ces "énigmatiques petites boules colorées " tombant du ciel comme des flocons de neige ?

Tarot Conver, Marseille ca 1760
Paris, Bibl. Nationale, Estampes, Kh 381, n°81
Un peu plus loin, page 129, il va jusqu'à écrire : "Au fait, que signifie ce terme de "Maison-Dieu", puisqu'il ne s'agit pas d'une église ou d'un temple ? On ne sait." En effet, on voit mal une église ou un temple frappés par la foudre divine.

Pour les besoins de cette étude, je me suis servi de deux jeux de Tarot. Un Tarot de Marseille bien sûr, mais pas n'importe lequel : une reproduction du jeu de 78 cartes édité en 1761 par Nicolas Conver, maître-cartier à Marseille. Soit dit en passant, les couleurs différent sensiblement de celles adoptées par les éditions modernes. J'ai acquis ensuite une réédition du jeu de Jacques Vieville, maître-cartier à Paris, entre 1643 et 1664. Jeu donc plus ancien, très rare selon les érudits, et présentant des différences notables avec le Conver. C'est le cas en ce qui concerne la fameuse lame XVI, où la Tour a proprement disparu, remplacée par un arbre. Ou plutôt, faudrait-il écrire, en raison de l'antériorité du Vieville, un arbre apparaît, qui sera remplacé par la tour. Pas de personnages chutant, mais un homme semblant implorer le ciel. Un troupeau de moutons au pied de l'arbre. Et toujours les fameuses petites boules.

Tarot Jacques Vieville
Or, il a existé dans l'Antiquité des boules de pierre que les Hébreux, selon Jill Purce (La spirale mystique, Chêne, 1974), appelaient Béthel. Et Béthel, ou Bétyle,  signifie Maison de Dieu (Beth : maison -El : Dieu). Ces boules de pierre étaient selon James G. Frazer, cité par Purce, "rondes et noires, comme vivantes et habitées par des âmes, comme en mouvement dans les airs et prononçant des oracles en une voix sifflante que des sorciers pouvaient interpréter."

Cela étant dit, reste à expliquer pourquoi se sont attachées à la lame des significations négatives de chute, ruine et catastrophe."

Je n'étais pas allé plus loin. Mais cette analyse me semble toujours juste : la notice de Wikipedia sur les bétyles confirme l'origine céleste de ces pierres. Extraits :

Un bétyle est une pierre sacrée de forme variée, vénérée comme une idole dans le monde arabe et sémitique. Dans les sources antiques, il s'agit plus particulièrement de météorites, au sens strict ou supposé, dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité, tombée du ciel. Les bétyles étaient ordinairement l'objet d'un culte et parfois d'offrandes. [...] Le mot bétyle provient de l'hébreu 'Beth-el' (« demeure divine » ou « Maison de Dieu »). Par la suite, ce mot est utilisé par les peuples sémitiques pour désigner les aérolithes, appelés également « pierres de foudre ».
La maison-dieu désigne donc à l'origine ces petites boules de couleur descendant du ciel, et je suppose donc que cette attribution n'a plus été comprise à une certaine époque, ou jugée absurde, ce qui expliquerait qu'on ait substitué à l'arbre, réceptacle de la foudre divine, une tour, à la verticalité semblable mais plus susceptible d'apparaître comme une maison.

Un site anglais, où j'ai pu retrouver une image de la carte XVI de Vieville,  met en correspondance cartes du Tarot et pétroglyphes de cathédrales. A la Maison-Dieu, il associe ce bas-relief de la cathédrale d'Amiens :

Amiens - Shepherd in Flight from Egypt sequence
Ce site m'a fait découvrir incidemment une réplique de Wikipedia entièrement consacrée au Tarot : Tarot-pedia, où l'on peut par exemple consulter la page de la Maison-Dieu.

La pierre noire de la Kaaba à La Mecque, l'Omphalos de Delphes sont des bétyles. La pierre sur laquelle s'endort Jacob en est aussi un prototype. Retour à la notice de Wikipedia :

"Dans la tradition biblique, un bétyle est une pierre dressée vers le ciel symbolisant l'idée de divinité. L'origine de cette pierre est attribuée à une scène de Jacob à Béthel. Celui-ci, endormi sur une pierre, rêve d'une échelle dressée vers le ciel et parcourue par des anges, quand Dieu lui apparaît et lui donne en possession la pierre en question. Jacob comprend alors que la pierre est une porte vers le ciel et vers la divinité. D'une position allongée, il la fait passer à une position verticale et y répand de l'huile. Il la nomme Béthel (Beth : maison, El : divinité ⇒ « maison de Dieu »). "
Curieusement c'est cette idée de la pierre comme porte vers le ciel que l'on va retrouver dans un détail de la tour de La Maison-Dieu. Mais j'en ai assez dit pour aujourd'hui et ce sera pour la prochaine fois.

dimanche 31 juillet 2016

il regrettera alors de ne plus avoir quelques marines à fourguer

Dans le précédent billet, je hasardai l'hypothèse d'un tirage comportant la Maison-Dieu, seizième lame du Tarot. Tirage opéré à Riva, sur les bords du lac de Garde, en septembre 1913, au cours d'un séjour en sanatorium de Franz Kafka (Dr K. de Sebald).

Cette carte est aussi appelée la Tour, La Torre sur certains tarots italiens.



Or, continuant mes recherches sur internet, à propos du séjour du Dr K. et de son aventure avec la jeune Génoise Gerti Wasner, je découvre sur le site du peintre Christiane Moreau  (qui n'oublie pas d'évoquer le passage de Kafka), que la petite ville de Riva est "surveillée" par la torre Apollonale, datée du XIIIè siècle.

Riva - Photo Christiane Moreau
Cette tour, disjointe de tout autre bâtiment militaire ou religieux,  plantée sur la place comme un obélisque, m'apparut soudain comme une transposition réelle de la Maison-Dieu.
Je la retrouvai un peu plus tard sur une carte postale que Kafka envoya à sa sœur Ottla en septembre 1913.

Source : Bodleian Library

Et je me souvins aussi, mais ça n'a plus rien à voir avec la Torre, que dans ma série 1913 de Fictions brèves du dimanche, à la date du 15 septembre 1913 (fiction publiée donc le 15 septembre 2013, cent ans plus tard exactement), je basai mon histoire sur une prétendue coïncidence  entre une missive de Kafka adressée à Felice Bauer et un pli incendiaire de Laurent Revêches au marchand d'art Félix Baudet :


"Par une singulière coïncidence, le jour même où Franz Kafka  écrivait une énième lettre à Felice Bauer, de l'hôtel Gabrielli Sandwirth de Venise où il avait pris pension, le peintre Laurent Revêches expédiait un pli incendiaire au marchand d'art Félix Baudet, sis au 28 rue Gabrielle, à Paris. La comparaison s'arrête là néanmoins, car si la missive de l'illustre écrivain a été conservée, il n'en fut pas de même pour celle du peintre : Baudet, exaspéré, s'en servit pour allumer la pipe en écume de mer qu'il venait juste de s'offrir.
Comment, s'exclamait Revêches, comment, Monsieur, pouvez-vous me faire parvenir un montant inférieur de deux tiers à celui prévu pour la vente de mes deux Diane au bain de l'hiver dernier ? Je vous avertis que, sans rectificatif express de votre part, je serai dans l'obligation de confier la vente de mes marines charentaises à un marchand plus scrupuleux.
C'est ça, confie, confie, mon gars, ironisait tout haut Baudet. De toute façon, tes marines, il n'y a plus guère que les petits ronds-de-cuir des ministères pour aimer encore en défigurer leur salon. Et tes Diane au bain, pauvre pomme, tu n'as pas encore compris que c'est dépassé, ta mythologie sent le rance, le faisandé, et dis-moi, combien de fois tu l'as fait ce tableau, et à l'identique par-dessus le marché ? Non, les grands amateurs d'art veulent de l'impressionnisme, du cubisme, tout ce qui te fait horreur, et qui tu es bien incapable de comprendre.
Il ne lui répondra même pas. Et quand Revêches le provoquera en duel un mois plus tard, en lui laissant le choix des armes, il lui enverra par la poste un polochon. Une bagarre au polochon, oui, ce serait bien, lui écrira-t-il sur le petit billet parfumé qui accompagnera l'envoi.
Et puis on retrouvera le corps du peintre sur une berge de l'Ile Robinson à Asnières, noyé depuis plusieurs jours. La police interrogera le marchand d'art. Suicide, meurtre, accident ? Impossible à dire, selon les experts de la préfecture. Mort, sa cote va remonter, songera Baudet. Et il regrettera alors de ne plus avoir quelques marines à fourguer."

vendredi 29 juillet 2016

L'hôte le plus étrange que Riva ait connu

Avec Sebald, nous sommes parvenus, via ondines et chapeaux, à Pisanello et aux tarots.

Cheminement qu'il faut encore une fois effectuer à rebours, pour reprendre ce passage de Vertiges où le Dr K. assiste au départ de la jeune Génoise*, ondine, sirène, nymphe, ainsi  qu'il la désigne, génie des eaux en tout cas, qui lui évoque, au moment précis où elle franchit, "d'un pas incertain, écrit-il, l'étroite passerelle pour monter à bord du vapeur", une scène datant de quelques jours, où, autour d'une table avec une poignée de personnes, une jeune Russe, très riche et très élégante, "par ennui et par désespoir", précise-t-il encore, leur avait tiré les cartes à tous.

"Comme il en va la plupart du temps en ces circonstances, il n'en était rien ressorti de bien sérieux et l'épisode avait plutôt tourné au futile et au ridicule. Seulement, quand la dame russe en était arrivée à la jeune fille de Gênes, les cartes avaient présenté une combinaison sans équivoque, et elle lui avait annoncé que jamais elle ne contracterait ce qu'on a coutume d'appeler les liens du mariage. Le Dr K. avait alors ressenti une étrange inquiétude à l'idée que cette jeune femme vers qui le portait toute son inclination et que pour lui-même, depuis qu'il l'avait aperçue, il appelait, à cause de ses yeux vert d'eau, la sirène, que cette jeune femme et personne d'autre s'entendait prédire par les cartes une existence de célibataire, en dépit du fait que rien en elle ne laissait présager la vieille fille ; si ce n'est peut-être la coiffure, dut-il s'avouer en la voyant pour la dernière fois, en train d'esquisser de la main gauche, la droite reposant sur le garde-corps, un peu maladroitement, le signe voulant dire : tout est fini."
Cette dernière phrase est sebaldienne par excellence, mêlant en un même mouvement deux temps distincts, l'émotion d'alors, cette "étrange inquiétude" devant le tirage des cartes, et l'incertain aveu du moment de l'adieu - "si ce n'est peut-être la coiffure", qui prête au fond à sourire -, pour terminer en point d'orgue sur ce geste esquissé "voulant dire : tout est fini."

Je me suis demandé quelle pouvait être cette combinaison sans équivoque. Une combinaison implique plusieurs cartes, et celle qui s'impose à l'évidence pour un célibat, c'est précisément l'Ermite que j'ai évoqué récemment, mais quelle autre carte, sinon plusieurs, l'accompagne, qui renforcerait le symbolisme de l'ermite ? Il ne manque pas sur le net de sites divinatoires, de forums de tarologie, etc. qui se font fort de vous guider dans les arcanes de l'interprétation. Prenons-en un presque au hasard : avenir-facile.com (le titre est une promesse alléchante), et constatons immédiatement qu'en tout cas il ne saurait s'agir de notre fameuse paire Ermite-Bateleur qui était au cœur du tableau de Pisanello, car le sens en serait précisément celui de la fin d'un célibat :

La combinaison la plus vraisemblable, mais je peux assurément me tromper, serait l'association Ermite-Maison-Dieu :

Terrible lame de la Maison-Dieu, parfois simplement nommée la Tour, Babel frappée par la foudre céleste, emblème de la destruction, du cataclysme. En vérité, la carte qui serait la plus appropriée pour la fin de Vertiges, avec la vision sebaldienne du grand incendie de Londres, "non point feu clair, mais brasier mauvais, horrible et sanglant, chassé par le vent sur la ville."

Dr K. n'en a pas fini avec les cartes : retournant au sanatorium, écrit Sebald, il "repensa au tarot et remarqua que, pour lui aussi, le jeu avait livré une combinaison sans ambiguïté, dans la mesure où toutes les cartes qui montraient non des chiffres seulement mais aussi des têtes étaient rejetées sur le bord, le plus loin possible de lui. Une fois, il n'y avait même eu que deux figures, et une autre, aucune, une répartition de toute évidence si inaccoutumée que la dame russe l'avait regardé par en-dessous et avait déclaré qu'il était sans doute l'hôte le plus étrange que Riva ait connu depuis longtemps."

Impossible ici de faire la moindre hypothèse sur le tirage, reste son étrangeté affirmée. Les têtes, les figures, autrement dit les atouts, les lames majeures, semblent fuir le Dr K, décourageant de ce fait les interprétations, qui s'appuient essentiellement sur ces cartes qu'on appelait triomphes, on l'a vu, au Quattrocento (d'ailleurs la dame russe, contrairement à la jeune génoise, ne hasarde aucune prédiction, se contentant de constater l'insolite, regardant par en-dessous, comme si ce Dr K était éminemment suspect).

Que le Dr K. soit au plus loin du triomphe, voué à observer l'avancée des forces destructrices, on peut encore en voir l'illustration dans la suite immédiate de cet épisode des cartes. Le jour même du départ de l'ondine, le général des hussards émérite, Ludwig von Koch, "devenu entre temps pour le Dr K. une présence faisant partie du décor, agréable et familière, auprès de laquelle il avait espéré se consoler de la perte de la jeune Génoise", se donne la mort, avec son ancien pistolet de service.

Le 6 octobre, à Riva, l'enterrement fut lugubre. Le général n'ayant ni femme ni enfant, la seule personne de sa famille n'avait pu être prévenue à temps. Le Dr von Hartungen, l'une des infirmières et le Dr K. furent les seuls à l'accompagner à sa dernière demeure. Le prêtre, répugnant à enterrer un suicidé, expédia la cérémonie. Dans l'oraison funèbre, il se borna à implorer le Tout-Puissant, dans sa bonté infinie, d'accorder à cette âme taciturne et accablée - quest'uomo più taciturno e mesto, dit l'homme d’Église en levant au ciel un regard réprobateur - le repos éternel. Le Dr K. s'associa à cette prière parcimonieuse et une fois que la cérémonie eut encore été conclue sur quelques paroles bredouillées, il regagna le sanatorium en restant à quelque distance derrière le Dr von Hartungen. Le soleil d'octobre était ce jour-là si chaud qu'il dut retirer son chapeau et le tint à la main en le plaquant contre son flanc." (C'est moi qui souligne)
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* J'ai enfin pu trouver son patronyme sur le net, il s'agit de Gerti Wasner.


mardi 26 juillet 2016

Le Bateleur et l'Ermite

Fernande (Evrard-Bougarel) m'a devancé. Elle a reconnu immédiatement dans le chapeau de paille du tableau de Pisanello le chapeau en forme d'infini du Bateleur ou de la Force dans le Tarot de Marseille.


Ces chapeaux  forment ce qu'on appelle une lemniscate (du latin lemniscus, ruban), une courbe plane en forme de huit.

La lemniscate de Bernoulli (Wikipedia)
Elle est analogue au symbole représentant l’infini,  inventé par le mathématicien John Wallis en 1655 dans De sectionibus conicis1 (lit. des sections coniques), contemporain de Bernoulli.
Certains tarots plus récents représentent carrément le symbole sans plus s'embarrasser du chapeau :

Le Bateleur, parfois désigné comme ici Le Magicien, ou L'Escamoteur, est toujours représenté comme un jeune homme (c'est le "Petit "dans le jeu de tarot officiel non divinatoire). Première lame majeure, il est ambivalent : son honnêteté est bien sûr sujette à caution, on le soupçonne d'être capable de tours pendables, c'est un joueur de bonneteau, rapide, sans scrupules excessifs, bref c'est un charlatan.
Et pourtant il s'agit de la première lame, du premier atout, porteur du Principe. Son boniment est peut-être plus profond qu'on ne pense, sa rouerie cache des secrets essentiels. Il faut dépasser les apparences, et sous le filou deviner le philosophe.
Dans sa main gauche, un bâton, une baguette levée vers le ciel. Certains veulent y voir l'évolution de la matière, peut-être une baguette magique.

Un mot sur la Force, une des quatre vertus chrétiennes cardinales, représentée par une femme ouvrant la gueule d'un lion. Ne vous fait-il pas penser au dragon pisanellien, qui ronge son frein aux pieds du paladin ?
En somme ce saint Georges serait comme une sorte de condensation entre ces deux figures du Tarot.

Fresque de la casa Borromeo représentant des joueurs de cartes
Pas d'emballement. L'historien avisé hurlera, et il aura raison, à l'anachronisme. Le plus ancien tarot du type "Tarot de Marseille" est daté de 1650 (Jean Noblet, Paris). Cependant la première mention de cartes de tarot (car le Tarot est loin de s'identifier au seul type marseillais) remonte à 1442, à Ferrare, en Italie. Exactement à la même époque que la création du tableau de Pisanello.
On parle alors de carte da trionfi, car ces figures spéciales qui composent en somme une cinquième couleur, au-delà des enseignes habituelles (nos piques, cœurs, carreaux, trèfles n'existent pas encore et l'on parle de deniers, bâtons, épées, coupes), sont appelées triomphes. Une fresque de la Casa Borromeo à Milan, datée aussi du Quattrocento, représente ainsi pour la première fois des joueurs de trionfi.

Il ne faut pas s'y tromper : ces cartes, d'origine certainement orientale, sont d'abord un jeu de princes, des objets luxueux produits par d'excellents artistes. Ce n'est que vers 1500, avec la xylographie des maîtres cartiers, que le jeu va gagner les milieux populaires.

La Force - Tarot Visconti-Sforza (XVème siècle)- Bonifacio BemboBeinecke Rare Book & Manuscript Library, Yale University ([1]).

Revenons à Pisanello : s'il a subi l'influence de ces nouvelles cartes, les autres éléments du tableau en sont-ils indemnes ou bien participent-ils du même mouvement ? J'ai tendance à opter pour la seconde solution, car saint Antoine, pour commencer, n'est pas très éloigné d'une autre lame majeure, l'ermite.

Le numéro 9, l'Ermite, du jeu de Jean Dodal (début XVIIIe siècle)
Saint Antoine, dit le Grand, fut en effet ermite, dans le désert d'Egypte, où il vécut entre 251 et 356. On le considère même comme le fondateur de l'érémitisme chrétien. Comme attributs, outre le cochon, il porte la clochette et le bâton en forme de tau (le tau apparaît parfois sur l'habit, chez Bosch par exemple).
Or, regardez bien le bâton d'Antoine sur le tableau de Pisanello : il n'est pas en forme de tau, mais recourbé comme sur la carte de l'ermite (on notera en passant le huit formé par la dragonne de la clochette).


Le grand Saint Antoine, volet latéral du retable d'Issenheim (on distingue bien le bâton en forme de tau)
Bouclons pour aujourd'hui, par cet extrait de journal de 2004, où Fernande tient en quelque sorte la vedette. On verra que le symbole de la lemniscate lui est familier depuis bien longtemps...



lundi 25 juillet 2016

San Giorgio con capello di paglia

Outre le chapeau noir de Napoléon, il est un autre chapeau remarquable dans Vertiges de Sebald. Si le premier s'invite dans la narration comme une image furtive, l'autre coiffe est l'objet propre d'un étonnement de l'auteur. Cela se situe à quelques pages de la fin du livre : Sebald, de retour à Londres après son périple allemand sur les traces de son enfance, se rend à la National Gallery pour voir un tableau bien précis de Pisanello - il précise même que c'est même la première chose qu'il fit, comme s'il était habité par une sorte d'urgence.
Ce tableau n'est pas à sa place habituelle mais, en raison de travaux de transformation, dans une salle mal éclairée du sous-sol : il s'agit de la Vierge à l'enfant avec saint Antoine et saint Georges, peint vers 1435-1441.


Ce petit tableau, écrit Sebald, "est presque entièrement occupé dans sa moitié supérieure par un disque doré dardant son éclat sur le bleu du ciel et servant de fond à une image de la Vierge portant l'Enfant rédempteur. (...) A gauche se tient le patron des troupeaux, des bergers et des lépreux, saint Antoine. Il porte un habit grenat à capuchon recouvert d'une houppelande ocre-brun et tient à la main une clochette. A ses pieds, un sanglier docile, aplati sur le sol en signe de complète soumission. L'ermite pose un regard empreint de gravité sur la glorieuse apparition du chevalier venu à sa rencontre et dont émane une temporalité émouvante. Le dragon, animal ailé à carapace annelée, a déjà rendu son dernier souffle. L'armure de métal blanc artistement forgée concentre sur elle toute la lumière du soir. Il ne tombe pas la moindre ombre de culpabilité sur le visage juvénile de Georges. Nuque et cou sont livrés sans protection au regard de celui qui l'observe." (C'est moi qui souligne)

Le sanglier et le dragon
 Méticulosité de la description, comme le plus souvent chez Sebald, qui laisse pourtant passer une légère erreur : il ne me semble pas en effet que le dragon ait rendu son dernier souffle. Au pied du chevalier, la gueule entrouverte sur une mâchoire menaçante, il semble entretenir bien au contraire un dialogue silencieux avec le sanglier d'Antoine : les regards  des deux bêtes sauvages convergent et l'une des pattes écailleuses du monstre pointe vers un groin qu'on dirait presque transpercé par l'une des épines de l'aile.

Saint Antoine et saint Georges

Et puis que penser de cette culpabilité absente sur le visage juvénile de Georges ? Pourquoi Georges devrait-il se sentir coupable ? En tout cas, il affronte sans état d'âme le regard de l'ermite, et cet échange là aussi silencieux redouble celui qui se joue à l'étage inférieur avec le dragon et le sanglier.
Étrange aussi cette phrase que j'ai soulignée : cette nuque et ce cou livrés sans protection au regard de l'observateur. La lourde capuche de saint Antoine ne l'expose pas à pareil danger. Sebald instille une menace, qui s'incarne aussi en ce dragon mal occis qui frétille à la botte du héros.

Mais ce n'est pas cela qui semble surtout retenir l'attention de Sebald, qui écrit que ce qui rend ce tableau si particulier c'est "le chapeau de paille à large bord, extrêmement ouvragé et orné d'une grande plume, que porte le paladin. J'aimerais bien savoir comment il est venu à l'idée de Pisanello d'affubler saint Georges d'un couvre-chef seyant en vérité si peu aux circonstances, et pour tout dire extravagant. San Giorgio con capello di paglia - fort insolite, ma foi, comme le pensent peut-être aussi les deux bons chevaux qui regardent par-dessus l'épaule du chevalier."


Pourquoi Sebald n'a-t-il rien de plus pressé, à peine revenu d'Allemagne, que d'aller contempler (on peut supposer que ce n'était pas la première fois) ce tableau de Pisanello ? Pourquoi se confronter à nouveau à cette énigme du capello di paglia, substitut de l'auréole sanctificatrice (bien présente en revanche chez Antoine) ?

(A suivre)


jeudi 21 juillet 2016

Le chapeau noir de Napoléon

METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.
Le voilà, ce fameux petit !… Comme il est laid !
On l’appelle petit : d’abord, est-ce qu’il l’est ?
(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)
Non. Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme
Celui, pour se grandir, que porte un petit homme !
Car c’est d’un chapelier que la légende part
Le vrai Napoléon, en somme…
(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond, le nom du chapelier :)
C’est Poupart !

 Edmond Rostand, L'Aiglon, Scène VIII



Dans le billet précédent, j'ai mis en rapport, à travers la figure de l'Ondine, trois œuvres (Vertiges, Rue des Maléfices, L'amour fou) et trois écrivains (Sebald, Yonnet et Breton). Si, dans cette ternarité, nous retrouvons bien trois jeunes femmes liées à l'élément aquatique et abordées sur le mode de la Rencontre, il convient d'observer que l''homologie n'est cependant pas complète : en effet, si chez Yonnet et Breton, nous nous plaçons au moment même de la rencontre, à son commencement, qui plus est dans le même espace social, le café parisien - "les Quatre-Fesses chez Yonnet, le Cyrano chez Breton -, a contrario, chez Sebald, l'ondine est décrite à la fin de la rencontre, au moment des adieux, sur le quai du départ.

Il me faut maintenant revenir sur cet extrait de Vertiges, pour en faire ressortir des aspects laissés jusque là sous silence pour ne pas nuire à la clarté de l'exposition du thème central. Revenir, oui, d'abord, sur cette étrange théorie de l'amour fragmentaire déployée par le Dr. K. à l'intention de la jeune génoise. Théorie d'un amour d'où le corps est absent. "Si nous ouvrions les yeux , dit-il, nous saurions que c'est la nature qui est notre bonheur, et non nos corps, qui depuis bien longtemps, ont tourné le dos à la nature. Aussi tous les faux amoureux, et il n'y a presque plus  que de ceux-là, ferment-ils les yeux dans l'amour, à moins que, ce qui revient au même, ils ne les gardent grands ouverts, écarquillés de concupiscence."

Retrouvailles donc avec ce thème du regard qui nous poursuit depuis la collision avec le film d'Arthur Harari (et puisque celui-ci est indissociable de la ville d'Anvers, j'en profite pour signaler que le Café des Oiseaux où Jacqueline Lamba donna rendez-vous à minuit à André Breton se situe précisément 12, place d'Anvers)*


Au regard altéré vers l'extérieur correspond une dégradation analogue du regard intérieur : "Et jamais personne n'aura été, dit-il, plus désemparé et aliéné que dans cet état. On n'était alors plus maître de ses visions, mais soumis à une contrainte constante de ressassements et de variations où, comme il ne l'avait que trop souvent éprouvé lui-même, l'image de l'être aimé, à laquelle on essayait de se raccrocher, elle aussi se disloquait." De cette déliquescence, le seul recours est balisé par une métaphore insolite qu'on ne peut laisser passer sans réagir : " Il était au demeurant étrange que lui-même, dans ces dispositions qui de son point de vue confinaient réellement à la foie, n'eût d'autre recours que d'enfoncer en imagination, sur sa conscience perturbée, le chapeau noir du chef de guerre Napoléon." (C'est moi qui souligne)


Pourquoi ici en appeler au couvre-chef napoléonien ? N'importe quel chapeau eût pu convenir. Pourquoi précisément celui-ci ? Sinon que c'est, comme on l'a vu dans une note précédente,  avec Napoléon que Vertiges s'ouvre, sur cette traversée des Alpes avant la bataille de Marengo. Le plus ancien chapeau impérial, conservé au musée de l'Armée,est d'ailleurs celui qu'il portait à Marengo, représenté sur une peinture de David :

Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard (David, 1801) C'est sur cet événement que débute Vertiges.
 L'histoire de ce chapeau est rien moins que passionnante, pour qui s'intéresse aux symboles et à la force politique des images, car, comme le dit le rédacteur du site napoleon.org, dans "l’imaginaire collectif, Napoléon et son chapeau ne font qu’un. Jamais symbole n’a mieux représenté un personnage historique". Ce chapeau montre le souci de création et de maîtrise de son image très tôt chez Bonaparte : "Alors que la plupart des officiers le portent « en colonne », perpendiculairement aux épaules, Napoléon le porte « en bataille », c’est-à-dire les ailes parallèles aux épaules. Cette tenue simple et sobre tranche avec les uniformes chamarrés des grands officiers et leurs chapeaux emplumés. Elle lui assure d’être immédiatement reconnu par ses troupes sur les champs de bataille."

 
Portrait de groupe des régents de l'hospice des vieillards, 1664, huile sur toile, 172,3 x 256 cm (musée Frans Hals, Haarlem)

Et puisque j'ai évoqué la Hollande à travers Anvers, je ne résiste pas à finir ce billet par cette note de bas de page de l'essai de Paul Claudel sur la peinture hollandaise (idées/arts, Gallimard, 1967), lecture actuelle du Lieu Tranquille : Claudel, dissertant sur le tableau de Frans Hals, Les Régents de l'hospice des Vieillards (1664), qu'il désigne comme "six gentilshommes d'outre-tombe", à commencer par le "gardien du livre qui de profil tient toute l'assistance sous son regard menaçant", "sous un couvercle énorme de ténèbres" appelant donc cette note merveilleusement rédigée :

1. "Les chapeaux ! J'aurais voulu consacrer au moins une phrase à la navigation dans la nuit de ces noirs oiseaux qui ventilent toute la peinture hollandaise comme d'un déploiement d'ailes. C'est l'ombre que nous produisons, la permanence au-dessus de notre front de notre opacité intime."
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* "Ce n'est pas par amour pour la Flandre qu'Anvers est choisi, précise le site Montmartre-secret,  mais parce que cette ville fut le lieu d'une victoire française! En 1832 le corps expéditionnaire français envoyé dans la Belgique en ébullition et en révolution se heurta à une garnison hollandaise stationnée dans la citadelle d'Anvers. Il fit le siège de la ville, bombarda des quartiers où se terraient les civils et offrit la ville aux Belges."

mardi 19 juillet 2016

L'ondine était toujours appuyée au bastingage

Dans la troisième partie de Vertiges, intitulée Le Dr. K. va prendre les bains à Riva, Sebald évoque le séjour italien de Kafka en septembre 1913. Dans l'établissement thermal qui le reçoit, il fait la connaissance d'une jeune femme venant de Gênes, mais d'origine suisse, "et bientôt, écrit Sebald, les après-midi, il part avec elle faire un tour sur le lac". Ils se confient l'histoire de leurs maladies, et Kafka "expose une théorie fragmentaire de l'amour d'où le corps est absent et dans lequel il n'existe aucune différence entre rapprochement et éloignement." A cette époque, il a déjà rencontré Felice Bauer, avec qui il se fiancera deux fois, avant de rompre définitivement.


"Fort de ces propos dictés au Dr K. par ses intimes aspirations, ils convinrent mutuellement de ne jamais citer leurs noms devant un tiers, de ne point échanger le moindre portrait, le moindre écrit, le moindre bout de papier, et de laisser simplement partir l'autre à l'issue des quelques jours qu'il leur restait à passer ensemble." Pacte qu'il ne fut pas si simple de respecter, et Sebald écrit qu'il "eut à prendre toutes sortes de mesures cocasses pour éviter que la jeune Génoise, à l'heure des adieux, n'éclate ouvertement en sanglots." - jeune Génoise qu'en son for intérieur, depuis sa première apparition, il appelait la sirène, "à cause de ses yeux vert d'eau."
Je souligne le mot sirène parce que Sebald file en quelque sorte la métaphore en notant plus loin, alors que le navire s'éloigne du quai : "L'ondine était toujours appuyée au bastingage."

Or, le même jour, lisant en parallèle Rue des Maléfices, le livre de Jacques Yonnet, déjà évoqué ici à plusieurs reprises, je croisai à nouveau une ondine, dans l'histoire du Vieux d'après minuit, que l'auteur commence ainsi :

Il pleuvait dans la rue. Toute la journée, une bruine persistante avait imprégné les vêtements, les visages, les murs même d'une sorte d'humeur glacée qui semblait suinter du dedans. Nous étions réunis, avec l'équipe des peintres, aux "Quatre-Fesses"."
 Les "Quatre-Fesses", c'est un bouge tenu par Olga et Suzy, "deux dames sur le retour, précise Yonnet, lesquelles, déçues de n'avoir éprouvé au contact de leurs très nombreux partenaires mâles que des joies incomplètes, "s'arrangent entre elles". Ce à quoi nous ne voyons aucun inconvénient."(D'ailleurs ce sobriquet n'est aucunement réservé au périmètre parisien, car je crois bien me souvenir qu'un café, à La Mersolle, sur la route de Bonnat, était, pour des raisons que je n'irais pas jusqu'à dire similaires, surnommé "Les Six-Fesses".) Bref, ce décor pluvieux bien planté, suivi de quelques descriptions abreuvatoires, Yonnet enchaîne ainsi :

Dehors, la pluie s'enhardissait. Devenue moins sournoise, elle tambourinait farouchement, et, parfois, une rafale hargneuse la couchait et la projetait dans la vitrine. Olga nous demanda un coup de main pour baisser le rideau et boucler la porte. Ainsi nous serions plus tranquilles. Qui pouvait-on attendre, si tard, avec un temps pareil ?
C'est alors qu'elle apparut sur le seuil, essoufflée d'avoir couru, ruisselante, son chapeau à la main. Très belle. Vraiment très belle. Elle donnait l'impression d'être tombée avec la pluie, et, en épongeant son visage, d'avaler des larmes d'enfant.
Son nom était Élisabeth. Elle attendait, sans trop d'impatience, que la pluie cessât pour partir. Elle nous dévisageait à tour de rôle. Elle s'étonnait probablement qu'après lui avoir  demandé son nom personne d'entre nous n'ait éprouvé le besoin de lui poser d'autres questions.
C'était de crainte d'être déçus, de la découvrir stupide ou vraiment très impure. Elle nous suffisait telle quelle. Ses cheveux trempés, sa frimousse délavée lui conféraient des grâces d'ondine."
Ce très beau passage, dans un chapitre daté de septembre 43, nous propose donc, avec cette ondine surgie dans la nuit diluvienne, comme une rime avec l'histoire, trente ans plus tôt, de la jeune Génoise de Kafka racontée par Sebald.

Et je pensais m'arrêter à ce point lorsque le hasard d'une recherche sur l'ondine ne me propulse vers la biographie d'André Breton (sur l'évocation d'une autre jeune femme à lui reliée, Nadja, j'avais déjà conclu un billet précédent).

C'est dans L'amour fou que Breton nomme "Ondine" celle qu'il a rencontrée dans un café parisien, le café Cyrano de la Place Blanche, le 29 mai 1934, "Je l'avais déjà vu pénétrer, écrit Breton, deux ou trois fois dans ce lieu : il m'avait à chaque fois été annoncé, avant de s'offrir à mon regard, par je ne sais quel mouvement de saisissement d'épaule à épaule ondulant jusqu'à moi à travers cette salle de café depuis la porte ... Ce mouvement, que ce soit dans la vie ou dans l'art, m'a toujours averti de la présence du beau".


Cette ondine est Jacqueline Lamba qu' à cette époque, plusieurs soirs par semaine, on pouvait admirer en danseuse aquatique nue, rue Rochechouart, au Coliseum, ancienne piscine reconvertie en cabaret. 

Je laisse pour finir la parole à la notice de Wikipedia :

"Elle lui donne un rendez-vous à minuit, après son spectacle. Toute la nuit, ils se promènent de Pigalle jusqu'à la rue Gît-le-Cœur en passant par le quartier des Halles et la Tour Saint-Jacques.
Quelques jours plus tard, Breton se rappelle un poème écrit en 1923, Tournesol9 dont les coïncidences sont telles qu'il est convaincu de sa valeur prémonitoire. Jacqueline Lamba lui apparaît comme « la toute-puissante ordonnatrice de la nuit du tournesol10. » La rencontre s'est produite dans des conditions si troublantes que Breton a longtemps hésité à les rendre publiques11.
Ils se marient moins de trois mois après, le 14 août. Alberto Giacometti est le témoin de Jacqueline Lamba, Paul Éluard, celui de Breton, et Man Ray immortalise cette journée par une photographie de Jacqueline posant nue au milieu des trois hommes, citation du tableau d'Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe12."

 S'étonnera-t-on maintenant que dans la suite de l'histoire de Yonnet, on apprenne qu' Élisabeth finisse par poser pour les peintres de la petite bande ?

"Une fois Élisabeth accepta sans difficulté de poser avec un sein découvert. C'est sans aucune arrière-pensée, et néanmoins avec beaucoup de délicatesse, que nous lui demandâmes de nous donner, chaque jour, quelques poses rapides de nu intégral. Pour lui montrer combien c'était naturel, commun, nécessaire et sans histoire, nous l'avions amenée un jour à la Grande-Chaumière."

Nu de l'académie de la Grande Chaumière à Montparnasse, Paris, 1950-1951, (photo Emile Savitry)