vendredi 21 juillet 2017

# 173/313 - Dauman et Tarkovski


Le producteur  Anatole Dauman, né le à Varsovie (Pologne) est mort le à Paris. Dans Les Inrocks, Vincent Ostria lui rendit alors un bel hommage montrant bien le rôle éminent qu'il eut dans le cinéma français et même international.

"Au champ d’honneur. Avec la disparition du grand producteur Anatole Dauman, le cinéma français perd l’un de ses derniers samouraïs.
Sans le surgénérateur Anatole Dauman, il n’y aurait jamais eu ces deux déflagrations du cinéma d’auteur : Hiroshima mon amour (1959) et L’Empire des sens (1976). Si Argos ­ du nom d’un géant mythologique surnommé Panoptès, “celui qui voit tout” ­, sa société de production à l’emblème de la chouette, n’avait pas existé, Alain Resnais n’aurait jamais tourné le plus brûlant court métrage du siècle, Nuit et brouillard (1955). Sans ce producteur-samouraï né en 1925 en Pologne, humaniste et ami des surréalistes, remarquable agent de la circulation des désirs et des idées, comment donc auraient démarré Resnais et Chris Marker, avancé Bresson, continué Wenders et explosé Nagisa Oshima ? Comment Robert Bresson eût-il pu tourner son poignant et poétique Au hasard Balthazar (1966), dont le scénario avait essuyé durant cinq ans les rebuffades des professionnels de la profession sous prétexte qu’il contait l’histoire d’un âne ? Qui d’autre que cet accoucheur d’artistes singuliers pouvait se targuer d’être resté, des années 50 à nos jours, le soutien indéfectible d’un cinéaste rare et solitaire comme Chris Marker, et de lui avoir permis de réaliser un des plus beaux films de science-fiction, La Jetée (1962), aussi bien que le décoiffant Level five (1996) ­ l’ultime production de Dauman ? Idem pour Godard avec qui ce mécène moderne fit un bout de chemin. Idem pour le Paris, Texas de Wenders (1984). Idem pour Tarkovski, à qui il permit de nous quitter, auréolé de son bouleversant et prophétique Sacrifice (1986). Tout citer serait fastidieux.[...]" [C'est moi qui souligne]
L'idée m'est venue de reprendre le Journal de Tarkovski en y cherchant les entrées sur Anatole Dauman. L'index à la fin du livre facilite bien les choses. Le première occurrence se situe au 28 juillet 1985, Tarkovski écrit alors de Stockholm et relate la dernière partie du tournage du Sacrifice, avec le désastre de la scène finale de l'incendie, à cause de la caméra bloquée. Tarkovski insiste pour retourner la scène mais se heurte aux productrices sur place, qui invoquent un coût trop important.
"Pendant ce temps, Anna-Lena a disparu de la circulation, après avoir déclaré à Larissa que j'étais prêt à monter la scène avec le matériau existant ! Larissa l'a retrouvée pour lui dire que, comme la fin du film manquait, il faudrait expliquer aux producteurs - Anatole Dauman notamment, qui justement s'apprêtait à se rendre au Gotland - pourquoi le film ne marchait pas. Anna-Lena a pris peur et, ayant obtenu l'accord du directeur de l'Institut (étais-ce nécessaire ?), elle a embauché des ouvriers  et le décor a été refait en une semaine, même pas ! Pour, bien sûr, moins que 60 000 dollars ! J'ai pu filmer la dernière scène, le dernier jour, le cinquante-cinquième ! Anatole Dauman, Chris Marker (qui a fait une vidéo sur le tournage) et Gilles Alexandre, un journaliste de Télérama, sont venus au Gotland. Ils ont visionné le matériau et sont repartis enchantés. Je me demande ce qu'ils ont vu..." (p. 493-494)


On voit déjà ici l'empreinte décisive de Dauman (même s'il n'intervient pas directement). Ce rôle de soutien va ensuite prendre d'autres formes : Tarkovski apprend en décembre de la même année 1985 qu'il est atteint d'un cancer ; soigné par Léon Shwarzenberg, il commence des séances de radio et de chimiothérapie dès janvier 1986. A la fin janvier, son fils Andrioucha et sa belle-mère Anna Semionovna sont enfin autorisés à sortir d'Union Soviétique. Leur arrivée est filmée par Chris Marker, ce sera une des séquences d'Une journée d'Andrei Arsenevitch (2000).
"15 février
Chris Marker est passé ce soir avec un cadeau de la part de Dauman : un walkman pour écouter de la musique. Que veut-il de moi ?
[ Il dit que Dauman s'enquiert beaucoup de ma santé, de notre triste situation, qu'il veut nous aider. Or nous le connaissons très peu ; il est le producteur de mon film, rien de plus. Anna-Lena parlait de lui comme d'un homme plutôt dur. Il laisse pourtant Chris Marker installer son studio dans ses locaux, et lui finance l'installation. Chris est un homme doué, intéressant. Je ne sais quel est son degré d'amitié avec Dauman, mais il existe quelque chose de plus rare, de plus subtil et de plus exceptionnel que le talent : c'est le don de deviner et de reconnaître le talent de l'autre ; tous n'ont pas ce don, loin de là.(...)]*
Le 13 avril, la famille Tarkovski emménage dans l'appartement prêté par Anatole Dauman, en attendant un appartement de la ville de Paris, promis par Jacques Chirac. Andreï nourrit toujours des projets : Saint Antoine, Hoffmann, L’Évangile... Le Sacrifice est projeté à Cannes le 12 mai. L'accueil critique est excellent mais la Palme lui échappe ; il reçoit tout de même le Grand prix spécial du Jury, que son fils va recevoir à sa place.
"23 mai à la maison - [ Anatole Dauman est venu pour me parler des prix décernés à Cannes ; il m'a paru très affecté de la décision "injuste" du jury pour Le Sacrifice. [...] Nous avons parlé avec Anatole des problèmes du cinéma contemporain. Il est l'un des rares, parmi les producteurs, à comprendre et à sentir la nature même du cinéma, à l'évaluer juste. On voit bien qu'il a travaillé avec Bresson, Godard, Wenders, Colpi... Les autres producteurs, malheureusement, ne se soucient plus de soutenir des films d'auteur ; le cinéma n'est plus pour eux qu'un moyen de faire de l'argent et la pellicule de celluloïd, qu'une marchandise comme une autre.
C'est un homme étonnant, ce Dauman. J'ai appris à le connaître ces derniers temps : froid et plutôt raide d'aspect, il est en fait extrêmement tendre, même sentimental et naïf, et incontestablement bon. La bonté est un don naturel qui ne s'apprend pas. On l'a ou on ne l'a pas. Je suis reconnaissant à Anatole Dauman pour sa sympathie et l'aide qu'il nous a apportée. L'appartement que nous occupons se trouve dans l'immeuble qui appartenait autrefois à ses parents, dont il nous a parlé avec attendrissement.]"
Andreï Tarkovski meurt dans la nuit du 28 au 29 décembre à la clinique Hartman de Neuilly. Larissa décline l'offre des autorités soviétiques de rapatrier le corps de son mari à Moscou et il est inhumé au cimetière orthodoxe de Sainte-Geneviève-des-Bois, près de Paris. "Le monument funéraire en marbre du sculpteur Ernst Neizvestny évoque le Golgotha et comporte sept étages, symbolisant les sept films de Tarkovski. Il est surmonté d'une croix orthodoxe réalisée à partir des croquis du réalisateur lui-même."(Wikipedia)


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*Les passages en italique sont de la main de Larissa, la femme de Tarkovski, trop faible alors pour tenir son Journal. Ces passages, retirés lors d'une précédente édition, ont été rétablis dans l'édition définitive de Philippe Rey.

jeudi 20 juillet 2017

# 172/313 - Le phonographe

La cloche, le seau ayant fait retour dans les articles précédents, il me reste deux objets liés à L'enfance d'Ivan de Tarkovski : le miroir et le gramophone. J'aurai l'occasion de reparler du miroir. Je veux juste consacrer quelque temps au gramophone car, à la même époque, en mai dernier, Mubi me proposa un court métrage de Walerian Borowczyk, Le Phonographe.

Gramophone... phonographe... Précisons donc, avec l'aide de Wikipedia, que "Ce nom [gramophone], qui est à l'origine une marque déposée, est bien souvent remplacé populairement par l'appellation de phonographe, voire « phono » par extension, celui-ci concernant théoriquement uniquement les appareils à cylindre, mais terme qui reste utilisé majoritairement par le grand public l'étendant à tous les appareils d'autrefois, lisant mécaniquement les disques 90 tours, puis 78 tours par minute."


Réalisé en 1969, Le Phonographe est le dernier film de Borowczyk avec animation d'objet. Le site Unifrance.org en donne le synopsis suivant :
"Un documentaire poétique sur l'ancêtre des reproducteurs de son. Le phonographe et ses fragiles cylindres de cire revivent leurs moments sentimentaux et héroïques. Résurrection hélas fugitive, parce que fixée sur pellicule cinématographique, au destin aussi éphémère que celui de la cire."



Il existe au moins un point commun entre Tarkovski et Borowczyk : le producteur Anatole Dauman qui, avec sa société Argos Films, produisit Le Sacrifice, le dernier film donc de Tarkovski, mais aussi Les Contes immoraux, La Bête et Scherzo infernal, trois films érotiques de Borowczyk.
C'est encore une fois grâce à Noz que j'ai pu établir ce rapport, y ayant trouvé récemment le livre de Jacques Gerber, Souvenir-Ecran, consacré à la carrière du producteur, paru en 1989 aux éditions du Centre Georges Pompidou.




mercredi 19 juillet 2017

# 171/313 - Entre bruissements et cataclysmes

"Aujourd'hui, lorsque j'écoute clarines et sonnailles, je me sens indépendant du troupeau, à l'opposé des clochettes et cloches de mon enfance.
Bovins et ovins accordent à ces accessoires tintinnabulants une importance distraite, ils sonnent sans le savoir par leur propre déplacement, ils rassurent ainsi leur gardien et semblent paître hors du temps, dans un espace infini. Je les envie... Cette suite d'images divague autour de sons, simples et complexes, ceux qui sont émis par la cloche de bronze, ordinaire que Léonard de Vinci évoque soigneusement dans son journal."

Daniel Nadaud, Sur le fil, p. 88-89

Alors que j'enregistrais le retour des cloches dans ces pages, il se trouve que j'étais invité dimanche 9 juillet à Gargilesse pour une rencontre musicale entre le contrebassiste Michel Thouseau et le percussionniste Joël Grare. Sur l'autoroute, l'orage éclata avec violence, il pleuvait à seaux et je crus bien ne jamais pouvoir arriver à temps. Heureusement, à Argenton, Jupiter avait déjà cessé son raffut et Gargilesse ne s'alarmait que de quelques gouttes. Je me garai en bas près du pont et montai à l'église romane Notre-Dame de Gargilesse où avait lieu le concert.

C'est Joël Grare qui ouvrit le bal, et devinez avec quoi, avec des cloches bien sûr. Je n'ai rien enregistré du moment, ni même pris une photo, et je n'ai trouvé aucune trace ailleurs : ces très beaux instants musicaux resteront seulement dans les mémoires, ce qui n'est pas plus mal.Toutefois, sur le site de Joël Grare, existent quelques vidéos avec le même ensemble de cloches. Comme celle-ci :



L'église elle-même ne fut pas en reste et à dix-neuf heures elle participa activement, y frappant les sept coups de l'heure puis enchaînant par des volées de belle facture. Ceci sans troubler les musiciens qui intégrèrent sans frémir  leur puissant acolyte dans leur improvisation. Comme l'écrit joliment Joël Grare sur son site, "ici, on se raconte  “entre les notes”, un peu comme dans un monde parallèle, entre bruissements et cataclysmes. Toutes les matières seront conviées, de lʼétat brut au raffinement extrême, des plus pauvres aux plus nobles. Le percussionniste se doit  dʼêtre un alchimiste, dʼhonorer la main au travail, chère à Bachelard,  celle qui transformera la matière en sons sous vos yeux." Allié à la contrebasse chimérique, archéo-futuriste de Michel Thouseau, à ses flûtes aussi de charmeur de serpents, il m'immergeait dans une atmosphère méditative que troublait seul le couple juste derrière moi, aimant à commenter parfois mais incapable de descendre au chuchotement - il y avait là quelque chose  de bouffon, qui empêchait de s'offusquer en préservant de l'esprit de sérieux. D'ailleurs c'est sur un morceau humoristique, où Joël Grare, loin des percussions exotiques, faisait couiner en rythme des cochons de plastique, que s'acheva cette rencontre.

mardi 18 juillet 2017

# 170/313 - Les seaux de l'eau de là

Je profite du retour du fil tarkovskien pour placer une chronique qui jusqu'à présent ne trouvait pas sa place dans l'itinéraire emprunté. Le 16 mai 2017, j'ai consacré un article au seau et à la cloche, deux choses essentielles apparues dans L'enfance d'Ivan, le premier grand film de Tarkovski.
Or, le mois précédent, j'étais allé avec les enfants visiter Muet tintamarre, l'exposition consacrée à Daniel Nadaud, au Musée Saint-Roch d'Issoudun.
Je n'ai pas réalisé tout de suite les connexions qui me semblent maintenant évidentes entre l'article et certains éléments de l'exposition de Nadaud., confirmées par la lecture de son recueil de textes d'atelier, Sur un fil (Diabase, 2012).
Le seau, ce si trivial outil du quotidien, est bel et bien transfiguré par le travail du plasticien. Il en parle dans son texte Ici les seaux de l'eau de là :
"A ce monde discret, que l'on ne regarde pas, je veux mêler l'eau, si vitale sur la terre algérienne. L'âne tire le seau du puits creusé dans le sable du M'Zab, il braie énergiquement, semble grincer à l'unisson de la poulie. Le seau passe de main en main. L'homme et l'animal se fondent sous le soleil écrasant.
Si possible je souhaite donner au seau une richesse décalée, porcelaine parmi le plastique et l'acier galvanisé, en glisser quelques-uns, fragiles et magnifiés par l'éclairage intérieur. Les réunir et les transporter sur un chariot de fortune, seaux précieux qui ne contiendront pas une goutte d'eau."(p.77)
L'artiste présentant ses seaux à Issoudun
Mais la cloche aussi a voix au chapitre. Gilbert Lascault, dans un article pour la revue en ligne En attendant Nadeau, écrit qu'en 2002, Nadaud "est passionné par les cloches et les « clauchemars ». Circulent le vif et la mort, la chair et les squelettes, l’éros et la camarde, les crânes qui tintinnabulent, un grelot fêlé, les fusées, les navires, les tanks, une scie qui tranche le bronze et le fracasse. En un jeu macabre, les dés sont pipés.
Une chanson, Dans les prisons de Nantes (XVIIe siècle), évoque un prisonnier que la fille du geôlier a libéré : « Le prisonnier alerte / Dans la Loire a sauté. / Tout’es les cloches de Nantes / se mirent à sonner // Ah ! vivent viv’nt les filles / Qui sont à marier ! » Les cloches sonnent contre la mort, pour la liberté, pour l’amour."

Une des installations campanaires de Daniel Nadaud
 Les deux lascars ont d'ailleurs commis un livre ensemble autour du thème de la cloche.


lundi 17 juillet 2017

# 169/313 - Montage russo-français

Passeur
du canal de l'ombre
sous l'orage
 
Je l'ai découverte avec Marienbad électrique, d'Enrique Vila-Matas, et elle fut ensuite au centre de plusieurs chroniques : la plasticienne Dominique Gonzalez-Foerster s'est imposée comme une des artistes majeures de la première partie hivernale de ce travail.
Au printemps, un autre artiste prit une place prépondérante. Lui, je le connaissais depuis longtemps mais son œuvre immense reste encore à arpenter encore et encore.
Jusqu'à maintenant les deux ne s'étaient pas croisés, mais c'est chose faite depuis que DGF a réalisé à l'occasion du Festival de La Rochelle et pour Blow Up d'Arte un montage vidéo autour d'Andreï Tarkovski.
Montage réalisé à partir de trois films du cinéaste russe - Solaris, Andreï Roublev et Le Miroir - et d'extraits de son Journal entre 1970 et 1973, dont l'édition définitive a été publiée cette année par Philippe Rey.
Rien que pour les sublimes images du début de Solaris, avec cette feuille ocre descendant le courant d'une rivière, puis l'ondulation des algues, il mérite le détour.


samedi 15 juillet 2017

# 168/313 - Mélange occidentalo-japonais

Après la rédaction de l'article précédent, j'ai replongé dans le livre de Kenzabûro Ôe (de fait, j'en avais interrompu la lecture le 13 juin à la page 206 - toujours la même tendance depuis des années à la lecture fragmentée, plurielle, qui comporte bien sûr avantages et inconvénients). Avec cette fois, l'ambition de le terminer dans la journée (les vacances sont bien faites pour ça, surtout lorsqu'il pleut comme aujourd'hui).

Et voici qu'à la page 255, j'ai la surprise d'un écho splendide à la coïncidence déjà relevée avec Descartes :
Le nom de votre personnage, Chôkô Kogito, a fait l'objet de beaucoup de commentaires. Un nom pouvant paraître vieillot, porteur d'une certaine rigueur morale, semble-t-il...

Il est comme un second premier rôle, proche de moi. J'ai écrit le nom de Chôkô en jouant sur les idéogrammes de mon propre nom Ôe, "grande rivière", qui peut se lire aussi Chôkô. C'est donc un nom qui peut convenir pour mon pseudo-nyme. Dans le roman j'écris que c'est le grand-père, qui a appris des choses sur les mœurs américaines grâce à John Manjiro [1927-1998, premier Japonais à s'être rendu aux États-Unis] et entendu plus ou moins parler de Descartes, qui a choisi le nom de Cogito et puis, à l'instar de ma région de naissance où propriétaires terriens et commerçants ont étudié le confucianisme de l'école d'Itô Jinsai qui utilise le terme de Kogi pour dire "le droit chemin ancien", le Cogito de Descartes se retrouve associé avec le Kogi d'Itô dans ce nom de Kogito : il s'agit donc de l'étrange résultat d'un mélange occidentalo-japonais. Au cours de l'écriture du roman, j'ai ainsi ajouté des fioritures par rapport à l'origine de ce nom, mais au départ je l'ai choisi parce que la sonorité Kogito me plaisait. [...]
Il est vrai que depuis ma jeunesse j'aime la phrase de Descartes, "Cogito ergo sum". La traduction japonaise qui en a été faite est plutôt bonne, mais au fond le sens n'est pas "parce que l'homme pense il est un être à part" ou "c'est parce que j'existe que je pense" : se poser la question est-ce que j'existe ou pas, c'est inutile, ce n'est pas un autre qui pense, c'est moi qui pense, donc je suis. Cette définition m'a été expliquée par un professeur français et elle m'a beaucoup plu."
Voilà. C'était une belle prise faite, comme aux échecs, en passant. Je retourne au livre alors que le soleil revient après la pluie.


vendredi 14 juillet 2017

# 167/313 - Le jeu de la synchronie


Je ne serai pas resté cartésien très longtemps. Voici déjà que le démon de l'analogie, le facteur de coïncidences, l'Attracteur étrange me tirent par le bras pour que je rende compte d'une synchronicité, phénomène bien peu cartésien, ou du moins éminemment suspect à qui se revendique du cartésianisme. Que celui-ci m'excuse et me passe cette fantaisie.

Voyons l'affaire : début juin, je relis donc cet essai sur Descartes par Denis Moreau, Dans le milieu d'une forêt, que j'avais découvert en 2012 mais jamais terminé (non par désintérêt, mais emporté alors sur d'autres lectures qui m'avaient sans doute, à tort ou à raison, parues plus urgentes ). En même temps, je trouve à Noz des Entretiens de l'écrivain japonais Kenzaburô Ôe avec Ozaki Mariko (Philippe Picquier, 2014). Je n'ai jamais lu un livre de Kenzaburô Oe, mais j'ai vu des émissions, lu des articles, appris sa lutte contre le nucléaire, bref j'ai envie de le mieux connaître, c'est l'occasion ou jamais avec ce livre où il fait une sorte de bilan de cinquante ans de vie intellectuelle intense.


Tout commence vraiment avec le chapitre 3, intitulé Le jeu du siècle et le jeu de la synchronie, et une section particulière de ce chapitre introduit par l'intertitre suivant : 1960 et la lutte contre le traité de sécurité. Ozaki Mariko commence ainsi :

"Cette "forêt montagnarde", c'est-à-dire ce lieu qui est à la fois votre village, la nation, une petite part de l'univers, apparaît pour la première fois dans vos romans en 1967, dans Le jeu du siècle (Man'en gannen no futtôboru, "Le football de la première année de l'ère Ma'nen"), i me semble. Derrière un titre qui peut paraître enjoué se cache l'expression d'une profonde préoccupation des jeunes de l'époque, à savoir la généralisation de l'opposition au Traité de sécurité et la question de la sortie de cette situation, sujet qui sous-tend l'ensemble du roman.[...]"

Manifestations contre le Traité de Coopération Mutuelle et de Sécurité (1960)
Mes antennes frétillent immédiatement avec ces phrases mêlant la forêt avec ces deux années 1960 et 1967, respectivement année de ma naissance et année-phare de mon projet actuel. Ôe répond que le roman était fondé sur un aller-retour de cent ans, d'une émeute de 1860 jusqu'à l'entraînement de football d'une équipe de jeunes en guise de préparation des manifestations de l'année 1960, événement social dont il confesse que ce fut l'expérience la plus marquante de sa jeunesse. Pour la relater il crée deux personnages, une "paire brisée", les deux frères Mitsu et Taka, l'un agissant, l'autre ne faisant que lire et réfléchir.
"Quand la lutte contre le Traité de sécurité est terminée, le jeune frère Taka crée un groupe qui fait des excuses aux citoyens et il part aux États-Unis puis il retourne chez son frère  Tokyo et ils décident de retourner dans leur village montagnard natal. Mitsu et sa femme prennent un bus qui traverse la forêt et retournent au village. Personnellement, c'est à ce moment que pour la première fois j'ai consciemment regardé cette forêt différemment. En même temps que les deux personnages se découvrent dans la forêt, moi aussi, j'ai le sentiment d'avoir alors découvert la forêt qui est en moi." (p. 104)
 A ces propos, son interlocutrice s'interroge : "S'agit-il du chapitre intitulé "La puissance de la forêt" ? "Au milieu de la forêt le bus s'arrête de façon inattendue, comme s'il s'agissait d'une panne. [...] Nous sommes entourés comme par un mur d'arbres à feuilles persistantes sombres et au-dessus de nos têtes, à l'endroit où nous sommes arrêtés sur la route qui traverse la forêt, on voit un mince filet de ciel d'hiver. " [C'est moi qui souligne]

On peut la penser de prime abord très superficielle cette connexion que je réalise entre Descartes et l'écrivain japonais, mais il faut y regarder de plus près. Tout d'abord, c'était la seconde fois que le philosophe se voyait confronté à cet ailleurs idéologique et culturel qu'est le Japon (la première fois, c'était avec Augustin Berque). Ensuite, il faut bien voir que ce qui est en cause ici et là c'est le poids de la décision. On a vu que la métaphore de la forêt chez Descartes cherche à fonder la seconde maxime qui consiste à déterminer son chemin et à s'y tenir, alors que Kenzabûro Ôe traduit par sa fratrie le déchirement entre les options diverses et contradictoires qui agitent le cœur des hommes : agir ou réfléchir,  combattre ou se mettre en retrait, s'engager ou rester un simple témoin.

Lui-même emploie le même mot, déchirement, pour qualifier sa vie entre son village natal et la grande ville qu'est Tokyo : "Tout en étant à Tokyo, j'écris  propos de la forêt. Et quand je retourne dans la forêt, je me mets à réfléchir à un voyage dans un pays étranger... Et cela au fond correspond à ma vie réelle."

Cet aller-retour entre deux lieux qui travaille l'écriture de Ôe, Ozaki Mariko l'envisage comme une force, une force de vacillation. Et ce mot est en français dans le texte.

jeudi 13 juillet 2017

# 166/313 - Labore et constantia

"— Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant : car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et c’est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n’avons qu’à la laisser faire. Mais quand nous sommes peut-être à deux pas de l’endroit où nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel ni terre et je crains que cet enfant-là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu’il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à s’abattre en avant."
George Sand, La Mare au diable, ch. VII

Le problème posé par Descartes est éminemment pratique : comment aller droit dans une forêt et ne pas tourner en rond comme les personnages de La Mare au diable de George Sand ? On peut croire, écrit Denis Moreau, "qu'il suffit de choisir une direction, c'est-à-dire, depuis un point de départ, de viser un arbre devant soi, de se lancer dans la direction ainsi aperçue, et la suivre. Or procéder ainsi ne permet pas d'aller droit. Partant d'un arbre A en visant un arbre B, je peux en effet avancer jusqu'à ce dernier. Mais une fois arrivé à l'arbre B, que se passe-t-il ? Je vois des arbres partout autour de moi : devant, je ne dispose plus d'un point de repère qui me permettrait de conserver ma direction initiale ; derrière, je ne peux identifier mon point de départ, puisque rien ne me permet de distinguer l'arbre dont je suis parti de ceux qui l'entourent. "

Alors quelle est la solution ?  Elle est simple, et porte un nom bien connu de nous : l'alignement. Deux arbres ne suffisent pas à se donner une direction fiable : depuis un point de départ A, il faut viser au moins deux autres arbres dans le même alignement. "Une fois arrivé à B, explique Denis Moreau, je dois, avant de continuer à avancer, viser un nouvel arbre E, situé dans l'alignement de C et de D. [...] si, une fois arrivé à chacun des arbres qui ponctue mon parcours, je réitère l'opération de visée de trois arbres (ou plus) en prenant garde d'ajouter à chaque étape un nouvel arbre situé dans le même alignement, je pourrai aller droit et conserver la direction initialement choisie."

N'oublions pas maintenant qu'il s'agit pour Descartes d'une comparaison, à l'appui de sa seconde maxime. Que signifie-t-elle ? Le voyageur qui se contente d'une première direction est comme celui qui, dans la vie, s'en tient à une décision initiale :
"L'expérience apprend qu'il y a là beaucoup de naïveté et de présomptueuse confiance, et que ce type de décision ponctuelle est peu suivi d'effet : le temps mine la décision, les bonnes résolutions s'étiolent et il apparaît vite que la volonté initiale n'était que velléitaire. [...] La comparaison du voyageur égaré ne figure donc pas une unique "grande" décision prise une fois pour toutes, mais une patiente réitération de choix modestes dont aucun n'est, considéré isolément, plus décisif qu'un autre, mais dont l'accumulation permet d'aller droit, c'est-à-dire d'inscrire la décision dans la durée. Cette seconde maxime invite à se défier de la grandiloquence stérile des décisions spectaculaires et convie à parier sur l'efficacité des menus choix, patients, têtus, dont la répétition, l'accumulation permettent à la décision de se dire toujours au présent." (p.68-69)
 J'y vois une application personnelle : la décision d'écrire sur Alluvions un article par jour tout au long de l'année 2017 fut une stimulante décision initiale, mais tenir l'engagement, alors que personne ne vous y a obligé, et que le contrat est juste passé vis-à-vis de soi-même, est loin d'être simple. Le doute, les soucis inévitables du quotidien, l'absence de retours, les périodes d'éloignement de l'outil informatique qu'il faut anticiper, bref, nombre d'obstacles se sont dressés et continueront de se dresser sur le chemin. J'ai aujourd'hui dépassé le milieu du gué et abordé le second versant de l'année, mais je sais que c'est parfois par le silence imposé à ses propres réticences et tentations d'abandon que l'entreprise perdure, sans plus de garantie sur sa valeur (ce n'est parce que l'on s'obstine que le résultat en acquière plus de légitimité). Et je suis volontiers Denis Moreau quand il conclut que "Descartes ou un cartésien pourraient donc faire leur sans hésitation la devise de l'imprimeur renaissant Christophe Plantin : labore et constantia, "par le travail [sur soi] et par la constance."

Voilà au moins un point sur lequel je puis me dire cartésien.

Logotype. Au Compas d'Or. Labore et Constantia.



mercredi 12 juillet 2017

# 165/313 - Dans le milieu d'une forêt

Persévérant dans la méditation sur les alignements, je vais évoquer aujourd'hui celui dont la démarche est a priori la plus opposée à celle que je développe ici, rêveuse et divagante, irrationnelle sans doute aussi pour certains. Je veux parler de Descartes, que nous avons par ailleurs récemment croisé - article #135 - grâce à Augustin Berque. Voici le passage en question :
"La Touraine est la région de France où se parle le français le plus pur, dit-on. Vous la visitez pour voir. Là, au coin d'un bois, vestige de la Gaule chevelue, vous rencontrez un homme qui vous dit : "Je m'appelle René Descartes". Pour peu que vous soyez native speaker de la même langue, vous savez que cet homme a dit aussi, mais dans d'autres circonstances, "Je pense donc je suis".
Descartes rencontré dans un bois, l'image est insolite. Mais peut-être pas tant que ça : il se trouve que la philosophe Denis Moreau a écrit un bel ouvrage sur le philosophe qui s'intitule Dans le milieu d'une forêt, Essai sur Descartes et le sens de la vie.

De fait (je ne m'en souvenais plus, c'est une recherche dans le blog sur Descartes qui a fait resurgir l'article), j'ai déjà chroniqué ce livre en octobre 2012. J'y citais l'extrait que Denis Moreau plaçait au coeur de son analyse :

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils le désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.
        Discours de la Méthode, troisième partie, seconde maxime. [C'est moi qui souligne]
 
Cette deuxième maxime compare le philosophe à un voyageur égaré en forêt. Il n'est pas fréquent, note Denis Moreau, que Descartes use d'une comparaison si développée. L'abondance de détails laisse penser qu'elle a été "soigneusement choisie et travaillée, ce qui invite à la décrypter attentivement.
C'est ce que je me propose de faire dès la prochaine chronique, dans le sillage éclairé de Denis Moreau.

mardi 11 juillet 2017

# 164/313 - Des rythmes et des lignes

"Comme je l'ai dit, la vie n'est pas enfermée dans des points mais se développe sur des lignes."
Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles, 2011, p. 137

Je viens d'achever ce matin la lecture du livre magnifique de Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Age,*acheté aux Rencontres de l'Histoire à Blois, en octobre dernier. 

Richement illustrée, extrêmement bien documentée, rédigée dans une langue claire dépourvu de jargon, cette somme qui revendique pourtant son caractère inachevé, m'a énormément appris, et je la conseille vivement à tous ceux que passionne la matière médiévale. Il se trouve aussi qu'elle a rencontré certains des motifs qui me retiennent ici, et en particulier à travers l'étude d'un ouvrage assez extraordinaire, le Compendium historiae in genealogia Christi, autrement dit un"abrégé de la généalogie du Christ" par Pierre de Poitiers, chancelier de l'université de Paris de 1193 à 1205.

L'ouvrage se présente sous forme de rouleau (volumen), support qui se prête mieux que le codex (forme actuelle du livre) au tracé des généalogies (les trois quarts des généalogies royales anglaises étaient encore établies sur rouleaux entre 1262 et 1327). L'exemplaire conservé à Paris, à la Bibliothèque de l'Arsenal, ne mesure pas moins de 8,75 mètres de longueur pour 40 centimètres de largeur.

Au centre, la ligne généalogique du Christ
La généalogie christique apparaît "avec toutes ses ramifications, sous la forme d'une multitude de lignes et de rondelles colorées portant les noms de tous les personnages bibliques. La ligne généalogique principale, celle du Christ, occupe longitudinalement le centre du rouleau. Elle est scandée par des rondelles individuelles portant le nom des ancêtres directs de Jésus et elle s'éparpille dans une myriade d'autres rondelles réservées aux conjoints de ces personnages et aux branches cadettes qui en sont issues." (p. 516)

Le manuscrit ne se contente pas d'égrener la généalogie biblique, il se poursuit, sans rupture et sans changement de forme graphique, avec la chronologie des papes et des empereurs depuis la naissance du Christ jusqu'à la mort de Frédéric II (1250) et l'intronisation de Benoît XII (1334).

"C'est dire l'importance et l'efficacité de la ligne comme un mode de pensée figuratif, dont Tim Ingold a proposé une interprétation anthropologique générale." Cette appréciation de J.C. Schmitt renvoie à l'ouvrage cité en exergue, Une brève histoire des lignes, que je connaissais déjà, pour l'avoir lu avec passion en avril 2014. Ceci à mon sens éclaire la présence maintes fois signalée d'alignements dans ce que j'ai coutume d'appeler la géographie sacrée d'un pays donné.


Dans le chapitre du livre où j'ai puisé cette citation, intitulé La lignée, Tim Ingold présente une autre figure généalogique plus récente mais qui présente la même ligne centrale que le manuscrit médiéval, et des rondelles similaires pour désigner les personnes.

Il commente ainsi cette figure : "Arbor consanguinitatis français du XVIIIe siècle. Le visage au centre du tronc représente l'Ego. Au-dessous de lui, le long du tronc, figurent quatre générations d'ancêtres. La parenté patrilatérale est représentée à gauche, et la parenté matrilinéaire à droite. Les chiffres arabes et romains indiquent le degré de consanguinité respectivement selon la loi civique romaine et le Canon de l'Eglise. Source : Domat (1777, I, p. 405)"

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* Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Age, Bibliothèque illustrée des Histoires, Gallimard, 2016

lundi 10 juillet 2017

# 163/313 - Geminae columbae

«La gloire des yeux, c'est d'être les yeux de la colombe. »
Saint Grégoire de Nysse

Sur la façade ouest de l'église de Villesalem, à la voussure supérieure d'une fenêtre aveugle, des mains humaines tiennent des branches feuillues.


Cette composition est très rare : on a suggéré qu'il s'agit d'une figuration des Rameaux. Cette fête chrétienne commémore l'entrée triomphale à Jérusalem de Jésus monté sur une ânesse, ses disciples l'accueillant avec des rameaux de palmier. « C'était une tradition orientale, déclare le Dictionnaire des Symboles (p. 800), d'acclamer les héros et les grands en brandissant des rameaux verts, qui symbolisent l'immortalité de leur gloire. »

Les Rameaux se célèbrent le dimanche qui précède Pâques, dont la date est fixée au premier dimanche suivant la pleine lune de l'équinoxe de printemps, donc entre le 21 mars et le 25 avril (35 jours que l'on appelle les journées pascales). Ce qui place la fête pratiquement toujours dans le signe du Bélier. On ne fait plus guère attention de nos jours à cette subordination du temps humain à la temporalité cosmique, à cette double détermination luni-solaire, pourtant nous continuons tous de fonctionner, croyants, laïcs et mécréants dans ce cadre multi-millénaire – et il n'est même aucun rationaliste farouche pour proposer de le modifier (la seule tentative en ce sens, celle du calendrier révolutionnaire, a fait long feu et personne ne s'aviserait aujourd'hui d'y faire retour).

Avec les Rameaux, c'est toujours la thématique du triomphe qui est exaltée, comme le souligne la prière de bénédiction des Rameaux :

« Bénissez, Seigneur, ces rameaux de palmier ou d'olivier, et donnez à votre peuple la parfaite piété qui achèvera en nos âmes les gestes corporels par lesquels nous vous honorons aujourd'hui. Accordez-nous la grâce de triompher de l'ennemi et d'aimer ardemment l’œuvre de salut qu'accomplit votre miséricorde. »

« La victoire célébrée ici, précise encore Le Dictionnaire des Symboles, est toute intérieure, c'est elle qui est remportée sur le péché, qui s'accomplit par l'amour et qui assure le salut éternel : c'est la victoire définitive et sans appel. Le symbolisme du rameau atteint à la plénitude de son sens.
Il était déjà préfiguré dans le rameau d'olivier que la colombe apporta dans son bec, pour annoncer la fin du déluge
: La colombe revint vers Noé sur le soir et voici qu'elle avait dans son bec un rameau tout frais d'olivier. (Genèse, 8, 11). C'était un message de pardon, de paix recouvrée et de salut. Le rameau vert symbolisait la victoire de la vie et de l'amour. »

medium_villesalem2.jpg

Villesalem est précisément, de par son nom, le village de la paix (salem). Et justement, sur la même façade ouest, on rencontre la colombe, dédoublée, buvant dans un calice - une des plus belles sculptures de l'édifice. Le calice est le réservoir de vie, la source éternelle d'énergie divine. Un autre récit antique, l'Enéide de Virgile, associe les deux colombes, geminae columbae, et le rameau, sous la forme du rameau d'or qui n'est autre que la branche de gui, dont les feuilles vert pâle se dorent à la saison nouvelle :
« Un rameau, dont la souple baguette et les feuilles d'or, se cache dans un arbre touffu, consacré à la Junon infernale. Tout un bosquet de bois le protège, et l'obscur vallon l'enveloppe de son ombre. Mais il est impossible de pénétrer sous les profondeurs de la terre avant d'avoir détaché de l'arbre la branche au feuillage d'or... Enée, guidé par deux colombes, se met à la recherche de l'arbre au rameau d'or dans les grands bois et soudain le découvre dans les gorges profondes. » (Eneide, chant VI, traduction d'André Bellessort )
Giuseppe Gambarini (Bologne, 1680 - 1720)
Énée détachant le rameau d'or 


Nanti de ce rameau d'or (homologue, en vérité, à la toison d'or, elle aussi cachée dans un bois), Énée pourra visiter les Enfers. Yves-Albert Dauge, pratiquant, selon ses propres termes, la polyexégèse de ce passage, écrit :
  « Chacun d'entre nous, méditant sur le récit virgilien et en saisissant la signification universelle, rencontrera à son tour, dans l' « intermonde » de son propre itinéraire, les deux colombes et les suivra jusqu'à l'Arbre de Vie, pour se relier, lui aussi, au circuit des Énergies créatrices, et avancer sur la voie de la métamorphose. Car un symbole correctement compris dans sa multiple unité devient à jamais vivant pour celui qui l'a déchiffré, comme la substance même de son esprit et la source même de sa ferveur. » (Virgile, Maître de Sagesse, Archê, 1984, p. 224).
Villesalem - L'arbre de vie










L'auteur des photos noir et blanc ici reproduites est mon ami Etienne Bailly, disparu en juin 2015, avec qui je fis cette visite à Villesalem, je ne sais plus quelle année. Son œil d'esthète nous manquera toujours.

samedi 8 juillet 2017

# 162/313 - Robert d'Arbrissel à Villesalem

Repartons encore une fois de Luzeret : le petit village, tel un astre irradiant, nous indique un autre azimut de lumière. Un alignement avec la ville de Lusignan, antre de Mélusine, se révèle semé d'indices remarquables.

Tangentiel à la Roue du Nemeton belâbrais et perpendiculaire à l'axe Nesmes-Château-Guillaume, cet axe est balisé par Nesmes, Villesalem, Haims, Chapelle-Viviers, Cubord (chapelle priorale), La Chapelle-Morthemer et La Villedieu-du-Clain. Il semble exprimer l'élan chevaleresque vers l'Orient lumineux, où le Christ avait souffert sa Passion. Car Villesalem, Morthemer, c'est évidemment faire référence à la Terre Sainte, à Jérusalem et à la Mer Morte. Guy de Lusignan n'avait-il pas été brièvement roi de Jérusalem ? A la mort de Baudoin V, il avait hérité du trône grâce à son mariage avec Sybille, la soeur du roi, avant que son incompétence politique provoque le désastre de Hattin face à Saladin en 1187 et la reprise de Jérusalem par ce dernier.

Villesalem mérite un éclairage particulier. Ce prieuré, magnifique témoin de l'art roman poitevin, fut en effet fondé par Robert d'Arbrissel (vers 1047 - vers 1117) à partir d'un mas qu'on lui avait cédé en 1089. C'est à Fontevraud - autre monastère fondé par d'Arbrissel, qui donna son nom à l'Ordre -, que mourut le 31 mars 1204,  à quatre-vingts passés, Aliénor d'Aquitaine. L'ordre accueillait à l'origine des communautés d'hommes et de femmes, placés sous l'autorité d'une abbesse. « Avec la recherche du symbolisme évangélique, commune à la plupart de ses contemporains, il [ Robert d'Arbrissel] vit surtout dans les femmes le sexe auquel appartenait la Vierge Marie. Voulant l'honorer en elles, il leur donna la supériorité sur les religieux ; la soumission des moines à l'abbesse devait rappeler celle que les apôtres témoignaient à Notre-Dame. »(Dom Beaunier, « Recueil historique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France », 1906).


C'est la propre tante de Henri Plantagenêt, Mathilde d'Anjou, qui succéda en 1149 à Pétronille de Chemillé, la première abbesse de Fontevraud. Le lieu n'a pas été choisi au hasard des pérégrinations inlassables du fantasque religieux, parce que brusquement le concile de Poitiers, en 1100, l'a sommé de fixer sa troupe errante où - péché majeur aux yeux des légats du pape - se mêlent les hommes et les femmes. Il est patent que le choix du site est mûrement réfléchi : ce « désert » où il s'est retiré, ce « lieu inculte et âpre, plein d'épines et de buissons », ce vallon isolé de Fontevraud n'est rien moins qu'à la croisée de trois provinces, à la limite de l'évêché d'Angers et de l'archevêché de Tours, à l'extrême pointe septentrionale du diocèse de Poitiers. Offert par le seigneur Gauthier de Monsoreau, dont la fille a rejoint la communauté, il est aussi à une lieue de Candes Saint-Martin, au confluent de la Loire et de la Vienne, où le célèbre saint, nous l'avons vu, a rendu l'âme à Dieu.


Le choix de Villesalem relève d'un même souci stratégique : il s'agit là aussi d'un vallon isolé, avec présence d'une source (à Villesalem, elle est même à l'intérieur de l'église), et sa localisation là encore dans le diocèse de Poitiers coïncide avec une grande proximité avec les diocèses de Bourges et de Limoges. De même, sur un plan autre que religieux, c'est sa situation au carrefour de trois provinces qui vaut au hameau des Hérolles, à quinze kilomètres à vol d'oiseau de Villesalem, d'accueillir une des plus grandes foires de la région. 

Villesalem (carte des diocèses du 18ème)
 Et qui fait la loi en ce temps-là sur le Poitou ? Une vieille connaissance, le redouté Guillaume d'Aquitaine, troubadour et baroudeur.  Guillaume qui s'était emparé à deux reprises de Toulouse, accompagné chaque fois par Robert d'Arbrissel. « Deux documents l’attestent, écrivait Marc Briand (site disparu), l’un en Juillet 1098 qui modifie les prérogatives de Saint-Sernin et le second, en 1114, concernant la fondation du prieuré de Lespinasse, au nord de Toulouse, tout de suite rattaché à Fontevrault. » Leurs signatures voisineraient sur plusieurs actes. « D’autres ont établi une corrélation entre Fontevrault et l’Amour courtois qui prend son essor à la même époque ; la place faite aux femmes par Robert d’Arbrissel qui voulait que l’abbesse ait aussi autorité sur les moines de l’ordre aurait eu une influence sur une littérature qui exalte la femme et son rôle dans la «fin’amor». Un lien de cause à effet est difficile à établir : que les différentes facettes d’une époque trouvent un style n’est pas extraordinaire. »

Cette alliance entre deux trublions de l'époque laisse rêveur : poésie et géographie symbolique, architecture et politique, mythes et réalité se mêlent de façon inextricable, comme dans un de ces buisson d'épines en ces déserts aimés du breton. Sur le site de la ville de Lespinasse, je vérifie qu'en effet Robert d’Arbrissel reçut la forêt dite d’Espèse - qui s’étendait avec ses garrigues entre l’Hers et la Garonne - de Philippa, fille de Guillaume IV, Comte de Toulouse, et épouse en seconde noces de Guillaume IX Duc d’Aquitaine. On ajoute qu' elle prit le voile à Fontevraud et devint abbesse. Il faut se souvenir qu'elle fut répudiée par Guillaume au profit de la « Maubergeonne ». Autre exemple de l'accord bien senti entre Guillaume et Robert.
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Coïncidence de dates (et je jure que je n'ai rien fait pour synchroniser cet événement avec cette étude - sans la déambulation à Lignac, je n'aurai pas abordé de sitôt la géographie symbolique de Luzeret), il se trouve que ce week-end a lieu pour la première fois dans le village même la fête des Cabérioles, qui tous les deux ans, met à l'honneur théâtre, cirque, danse et musiques.


vendredi 7 juillet 2017

# 161/313 - Le Nemeton de Nesmes

Revenons sur cet axe Béthines-Luzeret. Rasant Bélâbre, il traverse aussi la Forêt dite de la Luzeraize, au lieu-dit précisément de la Grande Luzeraize. "Il y a une stricte équivalence sémantique, nous avertit le Dictionnaire des Symboles (Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Robert Laffont/Jupiter, 1982), entre la forêt celtique et le sanctuaire, nemeton. L'arbre peut être considéré, en tant que symbole de vie, comme un lien, un intermédiaire entre la terre où il plonge ses racines, et la voûte du ciel qu'il rejoint ou touche de sa cime." Ainsi César, dans La Guerre des Gaules, rapporte que les druides se réunissaient chaque année dans la forêt des Carnutes, autrement dit dans une de ses clairières.



"Le village de Nesmes, situé dans le prolongement de la Luzeraize, sur les rives de l'Allemette, en aval de Château-Guillaume, ne serait-il pas le souvenir d'un ancien nemeton ?"

Cette hypothèse, posée par Plackert en 2005, fut plus tard corroborée par Stéphane Gendron, dont le premier ne connaissait pas alors les travaux, et qui analyse Nesmes comme issu du gaulois "*nemausos, composé de *nem- "ciel" (dans nemeton "sanctuaire") + suff. -ausos (DOTTIN 1920 : 67 ; DELAMARRE, 2003 : 197-8). Le sens a pu être "sanctuaire". De nombreux coffres funéraires ont été découverts à Nesmes et surtout près de Laleuf, rive droite de l'Allemette. Enfin, un paysan découvrit, en 1864, une statuette de type Cernunnos (identification incertaine) "dans une brande près de Bélâbre". Malheureusement cette statuette est perdue (connue par une lithographie) et on ne connaît pas sa provenance exacte." (Les Noms de Lieux de l'Indre, 2004, p. 6)

 Plackert  ne s'arrêtait pas en si bon chemin : considérant la forme de la forêt de la Luzeraize, un long croissant étroit traversé longitudinalement par une très longue allée, il constatait qu'en prolongeant en imagination la courbe de cette allée, on atteignait Nesmes avant de replonger dans la sylve du Bois de Paillet. Nesmes apparaissait comme une clairière entre deux massifs forestiers.


"La tentation est grande, écrit-il,  de tracer le cercle esquissé par la Luzeraize. Je propose de prendre pour centre le point de croisement entre l'axe équinoxial (le parallèle de Neuvy Saint-Sépulchre) et la route Bélâbre-Ruffec (ce dernier village abritait un prieuré fondé au milieu du 9ème par Raymond, vicomte de Limoges et comte de Toulouse). Ce centre est très proche d'un étang nommé Etang de la Rouère, que je m'empresse bien sûr de lire comme l'étang de la Roue... D'autant plus que dans la direction de l'étang par rapport à ce centre se profile très précisément le lieu-dit La Rouère. "


Mais pourquoi une Roue en ce pays bélâbrais ? Rappelons qu'étymologiquement le Zodiaque est la roue de la vie. Mais poursuivons le thème celtique, puisque nous sommes entrés ici en s'interrogeant sur le sanctuaire, le nemeton : la roue apparait en effet comme une figure très fréquente dans l'iconographie celtique. On la découvre le plus souvent "dans les sculptures gallo-romaines en compagnie du Jupiter celtique, communément appelé dieu à la roue ou Taranis, ou encore du cavalier au géant anguipède"(Dictionnaire des Symboles, p.828).

Taranis (Musée de Copenhague). Détail du chaudron de Gundestrup  
 Or, Jupiter est, selon Michel Provost (Le Val de Loire dans l'Antiquité, CNRS Editions, 1993), le grand dieu des Carnutes :

"C'est autour de lui que se regroupent les divinités de Vienne-en-Val. C'est la seule civitas du Val de Loire où l'on rencontre des dédicaces à I.O.M [Iupiter Optimus Maximus], et où il est associé au culte impérial (à Orléans et à Vienne-en-Val). Le département du Loiret est également le seul où l'on ait trouvé tant des statuettes en bronze que des bagues représentant Jupiter, que le symbole de la roue et surtout un groupe au cavalier et à l'hippophore. Il semble donc que l'on puisse écrire que Jupiter occupe le principal rôle dans le panthéon carnute."
Tout se passe donc comme si les Bituriges avaient voulu en ce point très précis de leur territoire fonder un nemeton qui soit la réplique du grand nemeton carnute qui rassemblait chaque année les druides de toute la Gaule. Un autre indice est la présence au cœur de la roue de l'église de Jovard, près de Bélâbre. Je ne suis pas le premier à lire ce nom de Jovard comme une dérivation de Jovis (Jupiter en latin).
 
Une monographie sur Bélâbre écrite par Maxime-Jules Berry (Royer, 1992, archives d'histoire locale), découverte postérieurement au premier article de Robin Plackert en 2005, signalait qu'"A la limite des paroisses de Ruffec et de Bélâbre, aux environs du Grand-Tremble, un lieu-dit porte encore le nom de Pilory : c'est là sans doute qu'était installé autrefois le poteau où l'on exposait les coupables condamnés par la justice des seigneurs de Bélâbre, comme s'élevait celui de la justice du Blanc, au point où le chemin de Bélâbre à cette ville rencontrant celui venant de Romefort (vers Bélivier)." Or, c'est à cet endroit qu'est situé le centre de la Roue de Nesmes. Le pilori portait comme le souvenir du poteau central, de l'axis mundi du sanctuaire.

jeudi 6 juillet 2017

# 160/313 - De Mélusine à Luzeret

La question est depuis longtemps de savoir si Mélusine tire son nom de Lusignan, le château qu'elle a fondé, ou bien si c'est celui-ci qui lui doit son nom ? Claude Lecouteux penche pour la première hypothèse, réhabilitant ainsi la thèse souvent raillée de Léo Desaivre, selon laquelle Mélusine serait la déformation de "mère des Lusignan" : 
 "Cette fée bienveillante qui a édifié la forteresse de Lusignan est donc, dans l'esprit des hommes de l'époque, aussi bien à l'origine de la réussite de la lignée que de son déclin. Au Moyen Age, on appelait ces fées "bonnes dames", et il n'est pas impossible, ni même invraisemblable de penser que le génie tutélaire du château fut nommé "bonne dame de Lusignan", puis par extension "mère Lusignan" comme il est fréquent dans nos campagnes. L'usure de la langue conduit alors à une contraction de cette appellation en "merlusignan", et, les liquides /r/ et /l/ ayant presque le même point d'articulation, nous aboutissons à la forme "mellusignan", avec gémination du /l/ puis à Mellusigne, forme attestée par les manuscrits." (Mélusine et le chevalier au cygne, p. 45)
Mais la question n'en est que repoussée : pourquoi la fée a-t-elle été rattachée à cette famille, à ce lieu même de Lusignan ? La ville, qui se situe à la bifurcation des chemins Poitiers-Saintes (route de Saint-Jacques) et Poitiers-Niort-La Rochelle, se place donc dans le signe du Bélier du zodiaque neuvicien. Or, dans le secteur homologue du zodiaque toulousain, on rencontre Saint-Jean-de-Luz. Doumayrou : "port extrêmement actif au XIIe siècle : l'attribut de ce nom venu d'un mot basque (lohitzun) signifiant marais, a pris tout naturellement la forme romane (lutz) du nom de la lumière, que le tourbillon du Bélier doit extraire de la tourbe ; on sait déjà, si l'on se souvient de ce qui a été dit à propos du mot troubadour, que cette lumière est la trouvaille par excellence."

(Source : Estienne de Lusignan: La Généalogie des 67 très illustres maisons. Paris, 1586)
Ajoutons que dans le prolongement de l'axe Toulouse-Saint-Jean-de-Luz, on découvrira Saint-Jacques de Compostelle. La même forme se retrouve-t-elle à la racine du nom des Lusignan ? Ce serait cohérent avec la logique du signe et ferait en quelque sorte de Mélusine une mère-Lumière. A l'appui de cette hypothèse, on peut avancer la présence en Bélier, non loin d'Argenton, du village de Luzeret qui, au-delà de son nom (Albert Dauzat le dérive de l'ancien français lusier : porte-lumière), ne laisse pas d'être intéressant.

Tout d'abord, remarquons qu'il est situé sur le méridien de Toulouse. Ensuite son église est la seule de la région à être consacrée à saint Vivien, mort en 460. Le site nominis en donne la biographie suivante : "Originaire de Saintes, il devint administrateur de la région de Saintes par décision de l'empereur Honorius, puis renonçant à cette charge, il devint prêtre et évêque. Il connut l'invasion des Visigoths d'Espagne et accompagna les prisonniers jusqu'à Toulouse pour les soutenir dans leur épreuve. Il gagna l'estime du roi Théodoric et put obtenir de lui, quelque temps plus tard, la libération des prisonniers. Il est reconnu au martyrologe romain, mais n'est fêté que dans le diocèse de La Rochelle."

Ce n'est pas le seul lien existant sur la commune avec la Saintonge puisque en aval de la Sonne, la petite rivière qui arrose Luzeret, on trouve les vestiges de l'ancienne abbaye de Loudieu (de loco dei, à l'origine, c'est-à-dire le lieu Dieu ). Or celle-ci relevait de l'abbaye de Fontdouce, sise en Charente-Maritime. Les deux édifices sont pareillement situées dans un vallon, près d'une source (à la Loudieu, elle est même réputée miraculeuse : elle guérirait les maux d'yeux), à l'instar de la plupart des abbayes cisterciennes (d'ailleurs, le pape Alexandre III, dans une bulle du 31 décembre 1163, ordonnera aux religieux de suivre la règle de Cîteaux). Fondée en 1111, Fontdouce s'était développée grâce à notre vieille connaissance Aliénor d'Aquitaine dont les dons avaient permis la construction d'un second monastère de style gothique. Il semble a priori hasardeux de rapprocher le nom de la rivière, la Sonne, du nom allemand du soleil, mais les influences tudesques sont-elles si rares dans notre langue ? Remarquons que le fondateur de Fontdouce n'est autre que le dénommé Wilhelm de Conchamp , seigneur de Taillebourg ( Wilhelm est le pendant germanique de Guillaume). La forme gothique du soleil est sunno. D'ailleurs, selon le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Robert, 1992), le latin classique sol "appartient à une famille de mots indo-européens désignant le soleil, affectant des formes diverses qui impliquent une racine avec alternance l-n dans la flexion ; sol proviendrait d'une forme ◦swol- ; le grec hêlios (→hélio-) d'un ◦sawelios."


La racine grecque, nous la retrouvons dans le mythe même de Chrysomallos, le bélier ailé à la toison d'or, en la personne de Hêllé, la lumineuse, fille d'Athamas, roi d'Orchomène. Voyant son pays dévasté par la sécheresse et la famine, cet Athamas envoya à Delphes des députés pour consulter l'oracle d'Apollon. Soudoyés par Ino, la seconde épouse d'Athamas, qui haïssait les enfants du premier lit, Hêllé et son frère Phrixos (le bouclé), ils déclarèrent que leur sacrifice était nécessaire à l'apaisement des dieux. Le brave bélier, qui avait eu vent du complot, emporta alors les deux enfants dans les airs. Mais l'une de ses cornes se brisa et la jeune fille tomba dans la mer, qu'on nomma dès lors Hellespont, aujourd'hui le détroit des Dardanelles. Parvenus en Colchide, Chrysomallos ordonna à Phrixos de l'immoler puis il monta au ciel où il devint le premier signe du zodiaque. Sa toison d'or fut alors cachée par Phrixos dans un bois consacré à Arès (maître traditionnel du signe) et devint l'objet de la quête des Argonautes menés par Jason.

J'aime à croire que c'est pour porter souvenir du bris de la corne de Chrysomallos que l'alignement Luzeret - Neuvy Saint-Sépulchre passe par Malicornay, ancienne place forte et paroisse dépendant, comme Luzeret d'ailleurs, de l'abbaye de Déols (mais je note aussi qu'un étang Malicorne existe au nord du village, à quelques kilomètres, au milieu des bois). L'astrologue Jean-Pierre Nicola propose une interprétation du mythe qui n'est pas sans intérêt : "La Fable exalte la jeunesse... votre jeunesse. Elle oppose le divin au terrestre. Les enfants de Néphélé sont les fruits des nuages et du vent (Athamas est fils d’Eole, dieu du vent)... Une belle-mère calculatrice veut les supprimer pour que ses propres enfants, créatures terrestres, héritent du pouvoir temporel. Ses calculs sont mauvais. " En effet, Athamas, instruit plus tard des visées d'Ino, tua leur fils Léarchos dans une crise de folie.

La jeunesse, les enfants, je les retrouve encore, liés à cet élément aquatique décidément omniprésent, en relisant Le florilège de l'eau en Berry, de Jean-Louis Desplaces (2ème volume, Buzançais, 1981) : outre l'église, la paroisse de Luzeret abrite une fontaine Saint-Vivien. Situé à 60 mètres au sud de l'édifice religieux, sur les bords de la Sonne, elle était le but d'une procession le 28 août. On invoquait alors Saint-Vivien pour la fièvre des enfants : le rituel consistait en trois tours d'église et la palpation d'une des deux statues en plâtre du saint.

mercredi 5 juillet 2017

# 159/313 - Lignac aligné

La déambulation, débutée avec les phrases tonnantes de l'Apocalypse, a bravé samedi à Lignac les épanchements du ciel. Quant le plafond noir a crevé, il était heureusement l'heure d'entrer dans l'église Saint-Christophe, où une curieuse cérémonie devait avoir lieu. Confettis et brass band saluèrent la sortie du temple ; un assassinat plus tard, la foule était conviée à la salle des fêtes pour clôturer la soirée autour d'un buffet.

J'avais eu deux rôles dans cette histoire un rien foutraque : celui du maire, ceint de son écharpe tricolore, et haranguant du premier étage de l'hôtel de ville le duo de personnages, sortis d'une cave obscure de l'Histoire, en quête d'une énigmatique dulcinée, et surtout celui d'un sbire, à la tête dissimulée par un effrayant masque de latex et armé d'un lourd maillet de bois, qui n'avait de cesse, bien sûr, de terroriser gentiment les pauvres pèlerins de cette marche crépusculaire.

Le hasard m'avait donc conduit à Lignac. Je ne peux en repartir sans m'attarder sur le génie du lieu. Penchons-nous un instant sur le nom même : Stéphane Gendron relève des formes Laygnac, 1252, et Leignac, 1551, 1629, et donne comme étymologie le nom propre Latinius + acum. Ou bien une dérivation du celtique *lan- "plaine". Cette dernière hypothèse ne me paraît pas pouvoir être retenue : le relief de la commune n'a rien à voir avec une plaine. Quant à la première, pourquoi pas, mais sur quelle trace tangible s'appuie-t-elle ?



Robin Plackert a relevé en 2005 un alignement de Lignac avec Liglet, dans la Vienne, et Lignat, en Creuse, signalant que l'ancien français leigne, issu du latin lignum,  désignait le bois. L'alignement semble s'originer au village de Béthines. Or ce dernier nom véhicule des valeurs indéniables de commencement. Le Beth, qui signifie "maison" en hébreu, se trouve à la racine de Bethléem, littéralement, "la maison du pain", lieu de naissance du Christ, et avant lui du roi David.
Étymologie hébraïque qui sera reprise par  Bernard de Clairvaux dans une visée chrétienne : Jésus (né à Bethléem) deviendra le Pain vivant descendu du Ciel.

Le Bèt est aussi la deuxième lettre de l'alphabet, qui devient le bêta grec et le B de notre alphabet actuel. Mais c'est également la première lettre de la Thora, qui commence par בְּרֵאשִׁית (Berèshit, « au commencement »).

Notons que nous sommes dans le secteur Bélier du zodiaque de Neuvy Saint-Sépulchre, c'est-à-dire dans le premier signe dans l'ordre traditionnel des signes du zodiaque. Premier signe car vecteur du printemps (le primus tempus), saison où la lumière ne cesse de gagner sur l'ombre et la dépasse en durée.

Le parallèle de Béthines n'est pas non plus anodin : il rencontre d'abord  le village de Bélâbre, cité en 1372 comme "Chastel de Belarbre, sis en Guyenne". Ce Belarbre, que Plackert propose de lire comme l'arbre de Bel, ou Bélénos, l'Apollon gaulois, dont la nature est parfaitement cohérente avec ce qui a été développé jusqu'ici : "Belenus, honoré en Illyrie et en Italie du Nord plus souvent qu'en Gaule porte un nom celtique qui peut désigner l'éclat du soleil qui voit tout et guérit." (Paul-Marie Duval, Les dieux de la Gaule, Payot, 1976)

Dans un second temps,  l'axe de Béthines traverse le village de Luzeret. Qui nous examinerons dans la prochaine chronique car il en mérite bien une à lui tout seul.


mardi 4 juillet 2017

# 158/313 - Le Roman de Tristan

Le troubadour Marcabru avait aussi parfois évoqué dans ses chansons le roi Arthur et ses aventures, ce que l'on appelle la matière de Bretagne, à laquelle les Plantagenêt étaient particulièrement attentifs : "Il y avait là, explique Amaury Chauou, des arrière-pensées politiques, dans la mesure où la figure prestigieuse d'Arthur comme roi et chef de guerre breton pouvait fournir à la monarchie Plantagenêt la légitimité historique dont elle avait besoin, notamment vis-à-vis de la dynastie capétienne." Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'un moine de la cour d'Angleterre soit l'auteur de ce Roman de Brut où apparaît la Table ronde : il ne s'agit donc pas là d'un troubadour occitan mais de ce Robert Wace dont j'ai déjà parlé ici, qui en sera récompensé par un office de chanoine à Bayeux. A qui dédie-t-il l'ouvrage ? Rien moins qu'à Aliénor d'Aquitaine.

L'autre œuvre majeure de Wace est le  Roman de Rou, également dédié à Aliénor d'Aquitaine et Henri II. Celui-ci lui aurait commandé cette épopée nationale de la Normandie, qui raconte son histoire et celle des Vikings depuis Rou ou Roll, c’est-à-dire Rollon.

Wace présentant le Roman de Rou à Henri II (1824)
Toutefois, il semble que ce nouveau roman n'ait pas beaucoup plu à Henri II. Wace abandonne d'ailleurs son récit "avant la fin en informant le lecteur dans les dernières lignes de la IIIe partie que le roi avait confié la même tâche à un certain « Maistre Beneeit », dont on pense qu’il s’agit de Benoît de Sainte-Maure. " (Wikipedia).

Citons un dernier poète anglo-normand, Thomas d'Angleterre, clerc à la cour d'Aliénor et d'Henri II. Il compose vers 1170, c'est-à-dire à l'époque où Aliénor réside à Poitiers, un Roman de Tristan dont six fragments seulement nous sont parvenus. C'est une version différente de celle de Béroul rédigée à la même époque.
"Le conflit féodal entre Marc et Tristan est laissé de côté. Discours et monologues se multiplient afin d’expliciter les sentiments des personnages. Certes il redit la force de l’amour qui unit les jeunes gens, mais a surtout le désir d’adapter cette histoire aux exigences de la fin’amor : la passion n’est pas due à la magie d’un philtre, mais au choix de chacun des amants pour l’autre. La culpabilité n’existe pas car la conduite de Tristan et Iseut se justifie ici totalement par la morale courtoise qui exalte l’amour adultère."(Danielle Quéruel, BnF)

lundi 3 juillet 2017

# 157/313 - De Ventadour à Marcabru

Acheté à Domme, dans le Périgord le 5 août 2005, je n'avais pas encore vraiment lu Sur les pas d'Aliénor d'Aquitaine,  le livre richement illustré d'Amaury Chauou paru la même année aux éditions Ouest-France. L'entrée en ces pages de la double souveraine me donne occasion pour le faire, mais impossible d'être exhaustif, concentrons-nous sur les années 1170-1172, qu'Aliénor passe à Poitiers, avec la galerie de poètes présentée à ce stade par l'auteur.

Outre Guillaume IX d'Aquitaine, le grand-père dont j'ai déjà retracé brièvement le parcours, il cite en premier lieu Bernard de Ventadour, troubadour limousin qui suivit Aliénor en Angleterre au moment de son mariage avec Henri II. Il lui adressa des chansons, sans que rien ne permette de dire à coup sûr, contrairement à ce que certains affirment, qu'il en fut amoureux.



Le second nommé n'est autre que Bertran de Born, seigneur de Hautefort, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons croisé à la chronique 62 lors de l'examen du roman de Paul Auster, Invisible, où l'un des personnages, Rudolf Born, était un homonyme du poète. 

"Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, écrit Paul Auster, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

(Notons que cet article évoquait également le Paterson de Jim Jarmusch. Ce qui montre bien encore une fois l'intrication des thèmes dans cette investigation.)
Amaury Chauou signale que Bertran de Born, "ce grand spécialiste des sirventès, où étaient traités de manière parfois véhémente des thèmes satiriques et politiques ainsi que des thèmes guerriers contemporains, doit lui aussi beaucoup à Aliénor d'Aquitaine, dont il attendait des largesses matérielles." (p. 78)

Il cite ensuite le troubadour Jaufré Rudel, dont on sait qu'il a accompagné Louis VII et Aliénor à la deuxième croisade. Celle-ci avait été annoncée à Bourges, où le couple était venu fêter Noël en 1144. Décision surprenante car c'était la première fois qu'un roi d'Occident prenait le risque d'une expédition en Terre sainte. C'est Bernard de Clairvaux qui fut chargé de la prédication, ce dont il s'acquitta avec brio à la Pâques 1146, à Vézelay, où il enflamma l'assistance. L'année suivante, le 12 mai 1147, la troupe s'ébranla de Saint-Denis, en présence du pape Eugène III. Mais l'affaire tourna au fiasco, militaire et sentimental. Quant à Jaufré Rudel, qui se serait engagé par amour pour la comtesse Hodierne de Tripoli, qu'il n'avait pourtant jamais vue ( c'était un amour de loin, « amor de lonh »), il serait tombé malade et mort dans les bras de sa princesse. On n'est pas obligé d'y croire...


La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem
Le dernier poète occitan cité se nomme Marcabru, "autre figure de la lyrique courtoise du XIIe siècle, familier de Guillaume X d'Aquitaine et de la cour de Poitiers, il aurait chanté sa flamme pour Aliénor d'une façon telle que Louis VII en aurait conçu de l'irritation et l'aurait fait écarter." Ce nom est un pseudonyme dont la signification est controversée. Il se trouve aussi, à ma grande surprise, qu'il désigne l'un des personnages de ma fiction 1967, où il apparaît le 21 mai 1967 :

"Mais le passage dans la boue, ça laisse toujours des traces, et tu as fini par les retrouver, et c’est pourquoi tu es là, en faction devant cette putain de baraque sans beauté, aussi triste qu’un canal du Nord.
D’ailleurs c’est peut-être là qu’il achèvera de pourrir, Marcabru, lorsque tu lui auras troué la panse. Brémont a fini dans le Rhône, lui finira - l’idée te plaît bien - dans un de ces segments d’eau morte qui balafrent le plat pays."

Sans doute ai-je un jour croisé ce nom de Marcabru, enregistré inconsciemment puis resurgi lors de la recherche de noms pour mes assassins d'Indochine. Il est seulement certain que j'ignorais tout du troubadour Marcabru lorsque ce nom s'est comme imposé à moi.

Il est amusant, par ailleurs, de lire ceci dans la notice de Wikipédia : "Son style moralisateur, misogyne, voire misanthrope, lui a, semble-t-il, assuré autant de partisans que d'adversaires (qui ont alors peut-être décidé de le tuer). Ses poèmes, ou sirventès, dénoncent souvent la lascivité des femmes et critiquent l'amour courtois. Il aime par ailleurs donner la parole aux humbles gens." [c'est moi qui souligne]

Marcabru semblait donc voué à susciter des haines. Et fort logiquement, selon François Zufferey, "le surnom signifierait mâle caprin, donc bouc, surnom en accord avec sa position artistique, combattant le fin amor."

Marcabru
 Toujours est-il que Marcabru est l'auteur de la plus ancienne pastourelle connue : L’autrier jost’ una sebissa. (L'autre jour, près d'une haie)

 
                                          Titre :  « L’autrier jost’ una sebissa »
                                          Album : Bestiarium (1997)
                                          Interprète : La Reverdie