jeudi 23 novembre 2017

# 280/313 - Quelle malchance ! s'écria Claude

17/11 - Arcanes, 19 h. Il y a foule pour assister à la rencontre avec Philippe Jaenada. Comme d'habitude, écrasante majorité féminine. Les hommes ne lisent donc pas, ou plus ? S'en foutent ? Pourtant, l'histoire au centre du livre de Jaenada n'a rien de spécifiquement féminin, bien au contraire, c'est bien plutôt la violence masculine qui s'y laisse voir, à bien des étages. Et l'auteur lui-même ? Pas efféminé, c'est sûr, air de bon gros ours, pas prétentieux, beaucoup d'humour. Il va dédicacer ensuite à tour de bras.
Je voudrais juste ici, non pas revenir sur l'affaire, mais souligner une coïncidence que je n'ai pas relevée pour l'instant, mais que Jaenada a raconté.  Sans s'appesantir, sans théoriser, mais pour la curiosité de la chose. Car enfin, elle a tout de même donné les deux extrémités du livre.

"Quelle malchance ! s'écria Claude."
Cette phrase est la première du livre. L'incipit, en termes savants. C'est aussi l'incipit du Club des Cinq en roulotte, d'Enid Blyton. Paru en 1952 sous le titre : Five have a wonderful time et traduit en français en 1960. Il se trouve que la veille de son départ pour Périgueux, Jaenada dînait dans un restau "genre bobo" avec sa femme et son fils. Près de leur table, une étagère présentait une trentaine de livres de la Bibliothèque Rose, et l'auteur en prit un dans la rangée, Le Club des Cinq en roulotte donc : "Enide Bliton, ça remonte, écrit-il. Le hasard, une aventure en roulotte, la veille de mon voyage dans le temps (...). A table, tous les trois, entre "l'oeuf mollet de l'ami Francis" et le crousti-fondant de cochon de lait de Mayenne", nous avons espéré, brièvement, en souriant, que ce n'était pas un mauvais présage. Superstition. Ne sois pas bête. De toute façon, je n'ai pas lu la suite, mais j'imagine qu'il n'y avait simplement plus de réchaud à gaz en stock à la quincaillerie de M. André, ou que Claude n'arrivait pas à remettre la main sur le sac de couchage qu'elle (car c'est une fille - elle s'appelle Claudine mais préfère Claude) était pourtant certaine d'avoir rangé l'été dernier dans le grenier."

Philippe Jaenada n'a vraiment pas lu plus loin que cette première phrase (là, j'ai un peu de peine à le croire), car la solution est donnée dans la suivante : Claude a un rhume (mais c'est moins drôle que le réchaud à gaz).

De fait, le lendemain, à peine sur le périphérique, un voyant inconnu s'allume au tableau de bord de la Mériva de location : "c'est autre chose qu'un sac de couchage égaré." L'incident se révélera sans conséquence, mais aura permis une entrée efficace dans la narration.

Philippe Jaenada racontera ensuite qu'il a commandé ce livre qui lui avait donné le début du sien - sur cette terrible affaire Henri Girard -, et qu'en terminant sa lecture (là, il avoue qu'il s'était un peu forcé, pas très passionnante, la Bliton, en plus d'avoir été une mère cauchemar), il avait avalé sa salive de travers et failli s'étrangler dans son lit (ce sont ses propres mots dans le livre) :
"Les quatre enfants ont eu de gros soucis avec des sales types qui avaient enfermé un savant dans la tour d'un vieux château en ruine. Le père de Claude est venu leur porter secours et libérer le savant, aidé par des saltimbanques stationnés dans le coin. A la fin, il doit retourner à Paris, eux restent encore un peu, il monte dans l'autocar, qui démarre. Les enfants sont sur le bord (moi aussi). Annie, Mick et François crient - c'est la dernière phrase du livre : "Au revoir, oncle Henri, au revoir !"
Dès lors, il s'était juré de faire de cette dernière phrase la dernière aussi de La serpe.

mercredi 22 novembre 2017

# 279/313 - Suis-moi jusqu'au bout de la nuit

Le dernier billet a été d'une bonne longueur, celui-ci à l'inverse sera court. C'est que j'ai le souci du lecteur, voyez-vous. Déjà que je l'épuise en lui proposant un bout de prose par jour, chaque jour de cette année 2017. L'épuise ou l'ai épuisé, car je ne me fais pas d'illusions, je suppose qu'ils ne sont pas nombreux celles et ceux qui m'ont lu avec régularité, patiemment, opiniâtrement, au fil de sujets variés qui ne les ont sûrement pas tous passionnés. Je leur demanderais bien de se faire reconnaître, qu'ils se dénoncent, nom d'un chien, si je n'avais pas peur de constater leur nombre infime... Une coterie, un groupuscule, de quoi faire une tablée de belote, une crapette, mais qu'importe, merci à eux, et aux robots, les bougres, qui sans mot dire viennent enrichir les statistiques, les rendant même parfois flatteuses. Il y a en effet des poussées de fièvre venant de Russie ou de Corée du Sud qui me laissent parfois pantois.

Bref, j'arrête là, car sinon adieu la bréfitude et la courtitude. Je vous livre simplement, histoire de souffler,  une vidéo de l'INA, postée le 8 novembre sur le site de l'excellent Jérôme Leroy, plusieurs fois déjà mentionné dans ces pages. Une curiosité de 1967, mon année-phare vous l'avez compris. Un duo Jean-Claude Brialy - Anna Karina :

mardi 21 novembre 2017

# 278/313 - Le hasard est un chien de l'enfer

"Tout était redevenu silencieux, le car s'était fondu dans les frondaisons de la rive d'en face, et on n'entendait plus que les croassements résonnants de choucas, au-dessus, et le gazouillis de Gardon, en-dessous, tellement vert sombre qu'il approchait le bleu de Prusse."

Jean-Bernard Pouy, RN 86, Folio-Policier, p. 12-13.

28/10 - Après Boissel, je plonge dans Pouy. Un roman plus ancien, paru initialement en 1992. Au début, je suis surtout frappé par la récurrence du vert. Loti oblige, je viens de rédiger la veille le billet sur la nuit verte, et je vois du vert partout. Tout de même, il y a ce vert sombre du Gardon (citation liminaire), puis sur la même page "la moindre feuille d'arbousier ou de chêne vert semblant se découper, exister hors de ses multiples sœurs." Ce chêne vert qui fait le splendeur de la forêt de la Roche-Courbon. Et puis page 15, un "vert profond, camaïeu de viscères fatiguées." Bon, ensuite ça s'est calmé*. Mais d'autres associations se sont imposées. Entre le roman de Boissel et celui de Pouy, que trente-cinq ans séparent, de nombreuses résonances peuvent être mises en lumière (😈Attention : certains éléments d'intrigue que je dévoile plus bas risquent de spoiler votre lecture ; si vous voulez découvrir  RN 86, mieux vaut passer son chemin).

1) La femme de Léonard Laigneau (je rappelle que Rémi Schulz m'avait indiqué ce roman parce que le nom du personnage était proche du nom de mon inspecteur Lagneau, dans ma Fiction-1967) meurt dans un accident de voiture :
"Et puis Lucie était morte. Un accident de bagnole du vendredi soir, sur la nationale 20. Elle avait percuté un camion de plein fouet. Perte de contrôle du véhicule, avait statué la gendarmerie, le camionneur, choqué, avait décrit la trajectoire directe de la voiture contre son semi-remorque. Comme volontaire. Comme un suicide." (p. 18)
C'est bien pour élucider cette mort énigmatique qu'il a fait le chemin vers le Pont du Gard, seule carte postale envoyée par Lucie pendant son stage d'un mois dans le Sud. 
De même, Jeanne, la femme de Philippe Marlin, décède dans un accident de voiture :
"Je lui ai tout raconté. Petite route de Lozère. C'est moi qui conduisais. Jeanne, rayonnante, dans la lumière de l'été. Et puis dans un virage, en face de nous, la Juvaquatre qui avait déboîté. Coup de volant brutal, la Panhard qui dérapait et dévalait dans le ravin. Jeanne qui hurlait. Le sang qui coulait sur sa tempe. Les secours qui avaient mis deux heures avant d'arriver sur la corniche des Cévennes. Jeanne qui mourait, non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais mourait, comme si c'était un verbe, comme s'il y avait un sujet à ce verbe parmi d'autres."** (p. 177)
On peut souligner aussi la localisation de cet accident : corniche des Cévennes, c'est-à-dire entre Florac et Saint-Jean du Gard.
 
 2) Léonard finit par découvrir une photo polaroïd montrant sa femme dans une position pornographique :
"Une corps de femme attaché sur un lit à peu près semblable à celui que j'occupais, à l'hôtel. On ne voyait pas son visage, mais la position scabreuse était insoutenable de vulgarité. Ça ne pouvait pas être Lucie, et pourtant sur les avant-bras repliés, il y avait la même frange brune, coupée à la Louise Brooks, et ses hanches ressemblaient à celles de Lucie, les mêmes angles, la même rondeur de l'os qui dépasse, et les pieds surtout, quasi squelettiques, les pieds de Lucie. Le reste pouvait bien appartenir à n'importe quelle femme humiliée.
Je me suis mis à pleurer. D'épuisement de l'âme." (p. 151)
Dans Avant l'aube, un indice important réside dans la découverte d'une photo de la victime, Audrey Mésange, nue.
"Battista m'attendait devant la porte. Il a plongé la main dans sa chevelure ondulée et a semblé déçu. Je lui ai rendu le dossier.
Le jeu des photographies, l'une se superposant à l'autre.
Audrey Mésange, mannequin nu découpé dans une vitrine.
Audrey Mésange, jambes écartées, son sexe offert au regard. L'incision en Y, deux branches espacées sur le torse jusqu'à son sexe ouvert comme une blessure.
Son sexe mort, la nuit rouge de son corps." (p. 275)
3) Les deux narrateurs de l'histoire, Léonard*** et Philippe, meurent tous les deux. Ce n'est pas vraiment spoiler l'histoire de Xavier Boissel que de le révéler car le livre ouvre par cette phrase : "Comme l'animal a la prescience de sa mort prochaine, j'ai senti, tandis que je traversais les nuages de fumée noire, épaisse et grasse, une piqûre douloureuse, cruelle. Un truc qui vous tétanise quelques secondes." De fait, Philippe Marlin succombera in fine aux tueurs du SAC. En ce qui concerne Léonard, pas d'annonce, il faudra attendre la fin sur le pont du Gard.

4) On a vu quelques exemples de l'usage que fait Xavier Boissel des citations. A cet égard, il cite Walter Benjamin avant d'en déployer l'inventaire :

"Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction." (Sens unique, trad. Jean Lacoste)

Chez J.B. Pouy, la citation est moins fréquente, mais la référence à Sören Kierkegaard mérite tout de même d'être notée. Ainsi l'épigraphe est tirée d'In Vino Veritas : "... Quand j'ai commencé à vouloir parler du comique dans l'amour, vous vous êtes peut-être attendus à trouver une occasion de rire, car vous aimez tous à rire, comme d'ailleurs moi-même, et pourtant vous n'avez peut-être pas ri..." Dans son enquête, Léonard récupère d'ailleurs le livre, un de ses livres fétiches, précise-t-il, un bouquin introuvable, que Lucie avait donc emporté lors de son stage. Il espère y trouver un indice, mais il n'y a rien. Puis il cite une autre phrase : "Et voilà pourquoi j'ai renoncé à tout amour, car ma pensée est tout pour moi." Il relira le livre un peu plus tard :
"Léonard mangeait du bout des doigts, la faim n'était pas encore là, et lisait des passages du livre de Kierkegaard. Sans vraiment être à sa lecture. C'était trop irréel, mais le pessimisme était au menu, quoi qu'il fît.
"Le vin est la défense de la vérité, comme la vérité celle du vin"..., rigolait le philosophe. (p. 93) [...] J'ai relu des extraits d'In Vino Veritas pour passer le temps. Les mots couraient devant mes yeux, perdant toute signification. "Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler, à présent il me semble que c'est le temps de parler bref..."(p. 120)
 Une autre citation doit être pointée :
"L'autocar refranchit le pont suspendu sur le Gardon.
"Dès qu'il franchit le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre" se souvint Léonard, le cœur serré. Son fantôme à lui, Lucie, le réveillait encore la nuit, il tendait sa main sur le drap, à sa rencontre, ergonomie matinale, et l'y laissait sur un manque crispé." (p .35)
 Il s'agit bien sûr d'un clin d’œil à un célèbre carton du Nosferatu de Murnau.


Enfin, il reste une dernière citation, qui m'a donné le titre du billet, que l'on trouve à deux reprises dans le livre. Je ne donne que celle de la page 113 :
"Je suis fasciné. C'est un hasard. Le hasard est le chien de l'enfer. Je me barre, je me taille juste au moment où  un ange débarque. Comme s'il prenait exactement ma place. Comme si je lui laissais le terrain libre, comme s'il arrivait pour combler la place désormais libre. Comme si rien ne se perdait, rien ne se créait. Tout était interchangeable, et l'histoire bégayait. Sur le maigre échiquier de mon histoire récente, il y avait un échange de pièces, fou contre fou." [ C'est moi qui souligne]
Impossible pour moi de penser que Pouy n'a pas songé au recueil de poèmes de Charles Bukowski, Love is a dog from hell, traduit en français par L'amour est un chien de l'enfer, paru antérieurement à RN 86, en 1989.

___________________
* Il y eut toutefois quelques rémanences, ainsi page 84 : "Le Gardon serpentait au fond, entre des dalles de pierre blanche. Quelques taches de couleur, souvent celle de la peau des baigneurs, égayaient cette grande fresque tout de vert et de blanc." Cette association du vert et du blanc me fait penser que le livre sur Le vert de la linguiste Annie Mollard-Desfour avait été acheté au Blanc (et d'ailleurs la préface de ce livre avait été écrite par un certain Patrick Blanc).
Et puis allez, un dernier exemple, page 175 : "Il était en sueur, il enleva sa chemise et s'assit à l'ombre d'un immense platane dont les branches tombaient jusqu'au sol, une chapelle verte." Une chapelle verte, Loti eût aimé l'image...

**Citation de Michel Deguy (A ce qui n'en finit pas. Thrène)

*** En réalité, J.B. Pouy alterne une narration à la troisième personne et une narration à la première personne, le "Je" et le "Il".

lundi 20 novembre 2017

# 277/313 - Avant l'aube

"L'année 1966 tirait à sa fin. En Chine, Mao ne voulait plus la gentillesse, mais la guerre. Walt Disney était mort. Quelques étudiants s'excitaient du côté de Strasbourg, provoquant un énorme scandale. De Gaulle avait poliment demandé aux Américains de plier bagage, faisant plonger le Berry dans la déréliction."

Xavier Boissel, Avant l'aube, 10/18, 2017, p. 30.

Dans # 246, Du Quai de l'Horloge au Vert-Galant, daté du 14 octobre, j'avais pointé les ressemblances entre certains éléments de Temps glaciaires de Fred Vargas et quelques détails de ma propre Fiction-1967. Par exemple, j'avais montré la proximité phonétique entre le commissaire Bourlin, personnage secondaire mais cité sur la quatrième de couverture, et mon propre commissaire Bougrin.
A la suite de cet article, Rémi Schulz laissait le commentaire suivant :
"Ces coïncidences flicardes surviennent alors que vient de paraître Avant l'aube de Xavier Boissel, dont le héros est l'inspecteur Philippe Marlin, homonyme d'un ami, par ailleurs assez connu pour que ce ne soit peut-être pas un hasard, mais d'autres détails du roman me sont plus intimement significatifs, comme le quartier des Batignolles de mon enfance où vit Marlin. Marlin enquête en 66-67 sur la mort de son ami le commissaire Baynac, "accidentellement" noyé dans un petit lac, mais le SAC est dans l'affaire...
Ton inspecteur Lagneau me rappelle le héros du roman le plus classique de Pouy, RN 86, le prof de latin Léonard Laigneau. Le pandore local s'y nomme Boulard.
Bref la conjugaison de Bougrin-Bourlin-Boulard, Marlin-Bourlin, de la noyade assistée par le SAC, tout ça évoque l'affaire Robert Boulin..."
Rémi avait comme souvent attisé ma curiosité, je commandai aussitôt les deux ouvrages en question. Une fois parvenus à bon port, je commençai par le livre de Xavier Boissel (peut-être parce que j'avais vu en passant qu'il avait participé à un livre collectif d'hommage à W.G. Sebald - Face à Sebald, 2011, aux éditions Inculte - ce qui m'apparut comme un très bon signe).

J'ai beaucoup aimé ce livre, que je ne vais pas vous résumer ici (on trouvera une chronique éclairée sur le site de la librairie Charybde*), mais comme l'avait annoncé Rémi de nombreux détails m'étaient parlants : ne serait-ce que l'histoire se passe en grande partie pendant l'année 1967 (année de naissance aussi de l'auteur) : " Mais l'année 1967 commençait et le temps se remplirait à nouveau de violence, de vies et de morts."
Rémi concluait que la conjugaison de tous ces noms de flics présents dans les différentes fictions évoquait l'affaire Robert Boulin. Le ministre de Giscard retrouvé noyé le 30 octobre 1979, dans un étang de la forêt de Rambouillet, soi disant à la suite d'un suicide. Une thèse officielle qui ne tient pas trois secondes dès que l'on examine un tant soit peu les circonstances, mais qui perdure toujours à l'heure actuelle, trente-huit plus tard. Or, il se trouve que le 26 octobre, Envoyé spécial sur France 2 présentait un documentaire du journaliste Benoît Collombat, qui travaille avec obstination sur cette affaire depuis des années, et met en évidence les zones d’ombre et les dysfonctionnements qui ont entaché l’instruction. Il semblerait que Robert Boulin en savait un peu trop sur certaines magouilles impliquant des personnalités politiques sur des contrats juteux de la Françafrique. Les circonstances de la mort et l'identité des commanditaires de l'assassinat restent à peu près opaques, une nouvelle instruction est en cours depuis 2015 mais la volonté d'aboutir n'est pas flagrante.
On peut encore revoir l'émission en replay sur le site de francetvinfofr.

1967 n'est pas 1979, mais le SAC (Service d'Action Civique), cette officine gaullienne parallèle fortement soupçonnée d'être  à la manoeuvre dans l'affaire Boulin, est présente dans l'intrigue du livre de Xavier Boissel où, comme l'a souligné Rémi, un commissaire, Jean Baynac, est retrouvé lui aussi noyé dans un étang (dans le Morvan, cette fois, et non à Rambouillet).

Une curiosité : le mari d'Audrey Mésange, la femme assassinée, est le chef d'entreprise Maurice Flanquart, membre du SAC depuis 1961. Une fiche des RG retrouvée par Philippe Marlin mentionne qu'il est né à La Châtre dans l'Indre, le 19 août 1923.
Marlin est un ancien résistant. En relisant le livre en diagonale pour les besoins de ce billet, je suis frappé par ces lignes empreintes d'une poésie grave et rugueuse, qui me rappellent les évocations récentes de René Pècherat.
"Je me suis revu vingt-trois ans plus tôt, dormant dans les bruyères et les fougères, sous des tentes faites de bouts de parachute. J'ai revu les nuits où tous - tireurs, pourvoyeurs, voltigeurs - nous marchions en colonne sur les sentiers. J'ai repensé aux attaques de convois et aux sabotages de voies ferrées et aux parachutages, à ces nuits oubliées, ensevelies sous les cérémonials, à ces nuits si lointaines et si proches et qui excèdent les noms qu'on prétend leur nommer." (p . 294)
"En vérité, à Baynac, je n'ai pas tout dit de ma guerre. Je songe au maquis, au peu de jour et au grand cercle d'ombre qui m'avait happé pendant cette période. Les parachutages d'armes, l'instruction clandestine des volontaires puis, pendant les nuits d'encre qui fermaient le jour comme les paupières d'un mort, le balisage des terrains pour l'atterrissage des avions Lysander. Le partage des périls, la fraternité facile des armes, mais aussi celle des arbres et des animaux. Le toucher des écorces, le coeur des buissons les plus serrés, l'herbe noire et les ruminants sauvages dans les taillis. Et puis le rappel des oiseaux, au petit jour. Inutile de s'épancher là-dessus.
Une vie qui s'était éprouvée en chaque point de mon être."**p. 22)
Bon, il me restait l'autre livre à lire, RN 86. Et on va voir que Rémi ne l'a pas cité en vain.
_________________
*La chronique de Charybde renvoyait aussi à la bande dessinée d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, parue en octobre 2015 chez Futuropolis. Je ne la connais pas mais vais essayer de me la procurer. Par ailleurs, je vois, aujourd'hui 20 novembre, (alors que j'ai rédigé ce billet mardi dernier 14 novembre) que Jérôme Leroy reproduit sur son blog l'article qu'il a consacré à Avant l'aube dans Causeur. Nous sommes décidément en phase avec l'écrivain de Jugan (mais lui ne le sait pas, et je n'ai aucune intention de lui dire).

** Les passages en italique sont des citations. Très nombreuses dans le livre, les sources sont indiquées à la fin. Ainsi celles de cet extrait sont redevables à Dante (Rimes, trad. Jacqueline Risset) et à Bernard Lamarche-Vadel (Ligne de mire).

 

samedi 18 novembre 2017

# 276/313 - Grosse Minnie en celluloïd

"En route vers Paris, sur quatre pneus correctement gonflés et équilibrés, sécurité maximale, je m'arrête dans une station-service peu après Châteauroux (...)"
 Philippe Jaenada, La serpe, p. 631.

13/11 -Au septième jour, j'arrive au bout de La serpe. Réveillé à six heures, à six heures une (j'exagère peut-être un peu) j'étais plongé dans les derniers chapitres de ce feuilleton assez incroyable. Je ne vais pas vous raconter la fin, ça n'aurait pas d'intérêt, il faut lire La serpe, le réserver fissa à la médiathèque ou se le faire offrir pour Noël, c'est un grand plaisir pour pas cher.

Avant de clore au moins momentanément cet épisode périgourdin, j'ai une dernière coïncidence à relever. C'est justement à la toute fin de l'ouvrage qu'elle m'est apparue avec évidence. Parmi les trois victimes du château d'Escoire, il y avait donc la tante d'Henri Girard, Amélie Girard. La sœur de son père Georges, avec qui soi disant il ne s'entendait plus du tout. Et il est vrai qu'il n'avait pas toujours été gentil avec elle, le neveu Henri, il l'appelle "Quart de tonne", "Zéro en chiffre" ou "la vieille pouffiasse" devant tout le monde. Au début du livre, page 31, Jaenada la décrit - au moment où Henri, six ans seulement, est confié à ses grands-parents paternels, après le décès de Valentine, sa mère chérie frappée par la tuberculose -, comme "une gentille fille de vingt-six ans, timide, solitaire, un peu trop grosse, qui occupe tout le troisième étage de l'immeuble, un appartement de dix pièces, seule."

Pour illustrer l'article, je me suis amusé à taper "Tase Kordalov" dans Google, et je suis tombé sur ce site dont la fréquentation est phénoménale, mais qui représente le fameux château d'Escoire, lieu du drame.

A la fin du livre, l'écrivain parvient enfin à pénétrer dans le château, profitant du retour inespéré de son nouveau propriétaire, Tase Kordalov, en réalité Anastasios Kordalis, un macédonien. Avec lui, il fait le tour des pièces, retrouvant avec émotion des lieux qu'il n'a jamais vus jusque-là que sur les photos. Il aimerait bien être seul pour se concentrer, ressentir pleinement ce qui a pu se passer, mais il n'ose pas bien sûr demander à son hôte de sortir :
" Pour qu'il ne me parle pas, je fais semblant de réfléchir (l'auteur, l'artiste) et je réussis tout de même, deux secondes, à voir l'homme qui lève et abaisse la serpe - c'est .... [ Je laisse un blanc, je ne veux pas spoiler cette fin, ça ne se fait pas], mais seulement dans ma tête (et je ne connais pas son visage, je sais juste qu'il a des yeux bleus sournois et de gros sourcils) - et à ressentir de la peine, de la douleur, pour celle qu'il a jetée par terre et déshabillée, morte pour rien, rien d'autre que de la frustration et 6000 francs. Quart de tonne, Lili." (p. 623)
Lili, c'est le petit nom tendre d'Amélie. C'est là que je sursaute dans mon lit (car je suis encore au lit à cet instant), enfin c'est façon de dire, je ne sursaute pas, intérieurement seulement, car je m'avise soudain que j'en connais une de Lili, pas quart de tonne mais approchante, Lili, la grosse Lili, et c'est dans le premier épisode de ma Fiction-1967 :
"Et puis il vit Tic et Tac en peluche. Et, sur la commode en noyer, une grosse Minnie en celluloïd. Oh non, ce n'est pas possible... Pas elle...
Une seule personne parmi ses connaissances pouvait prétendre à une telle collection de disneyseries, c'était Lili. La grosse Lili... Il était dans la chambre de la grosse Lili, et il n'était pas difficile d'imaginer comment il allait se faire chambrer dans les jours qui allaient suivre. Avait-il fait la chose avec elle ? Impossible de se rappeler. Et puis où était-elle ? Il était seul, à poil dans ce lit trop mou, sous le regard de Tic et Tac et de Mireille Mathieu."
Le gars à poil dans le lit de la grosse Lili c'est Louis Dandrel, dit Loulou. Il se fait la malle au petit matin, mais ce qu'il ignore c'est qu'au même moment le père et la mère de Lili baignent dans leur sang. Il devient bien sûr le premier suspect. L'inspecteur Lagneau est chargé de l'enquête dans le sixième épisode :
"Il était en charge d’une sombre affaire, survenue à Tours la nuit du premier de l’an. Un couple de bourgeois égorgés dans leur sommeil, à leur domicile boulevard Heurteloup. Leur fille disparue, évaporée, et un jeune étudiant en sociologie, révolutionnaire de pacotille, appréhendé quelques heures plus tard, dont il est avéré par des témoins qu’il est rentré avec la fille et qu’on a vu ressortir dans la matinée, quelque temps après le meurtre. Ce Louis Dandrel nie farouchement, affirme ne se souvenir de rien. Était trop ivre du réveillon.
Ouais. Là-bas, à Tours, tout le monde est ravi d’avoir rapidement identifié le coupable. Mais Lagneau n’y croit pas. Il n’a pas de sympathie pour les gauchos, c’est un homme d’ordre, lui, (il n’a pas hérité de l’anarchisme paternel), mais il lui a suffi de voir le loustic pendant cinq minutes pour être intuitivement certain qu’il était bien incapable de trancher la gorge de qui que ce soit. Mais pour l’instant il le garde au placard, lui fera pas de mal un petit stage à l’ombre, il aura le temps de dessoûler."
N'y a t-il pas comme un petit air de ressemblance avec l'affaire d'Escoire ?

vendredi 17 novembre 2017

# 275/313 - La Vérité selon Clouzot

J'ai déjà signalé la proximité de deux événements : la rétrospective Henri-George Clouzot à la Cinémathèque et la nomination au prix Fémina de La serpe de Philippe Jaenada.

Je n'avais pas néanmoins établi leur parfaite synchronicité : la rétrospective a commencé précisément le mercredi 8 novembre, jour de l'annonce et de la remise du prix à l'écrivain, choisi au cinquième tour par six voix contre quatre à Véronique Olmi.

Ces deux événements n'ont a priori rien à voir et sont complètement indépendants l'un de l'autre. Sauf que c'est Clouzot qui a adapté comme on sait Le salaire de la peur, écrit par Henri Girard (sous le pseudonyme George Arnaud), et paru chez Julliard en 1950.
Sauf que c'est Clouzot encore qui adapte à l'écran l'autre affaire criminelle examinée par Philippe Jaenada, l'affaire Pauline Dubuisson, à travers La petite femelle, le livre précédant La serpe. Samuel Douhaire, de Télérama, a livré le 10 novembre un passionnant article sur "La vraie histoire de "La Vérité" d'Henri-George Clouzot"(Jaenada note quelque part que le cinéaste porte curieusement les prénoms du père et du fils Girard - ce qui ne l'empêche pas de peu apprécier la version qu'il a donnée du Salaire de la peur).

Je n'ai pas encore lu La petite femelle, mais je ne suis pas certain  que Jaenada ait beaucoup plus apprécié la façon dont Clouzot a rendu compte du drame de Pauline Dubuisson, condamnée aux travaux forcés à perpétuité sept ans plus tôt pour l’assassinat de son ancien petit ami, Félix Bailly,  jouée alors par une Brigitte Bardot en pleine gloire. Appelée Dominique Marceau dans le film (que je n'ai pas vu encore, cela ne saurait tarder), c'est "une fêtarde, écrit Douhaire, qui ne pense qu’à prendre du bon temps (« Je fais un peu rien » est sa devise), alors que "Pauline était une étudiante bûcheuse et brillante qui voulait devenir médecin".

De plus, la sortie du film va contribuer à la tragédie de son existence, Samuel Douhaire encore :
"Quelques mois avant la sortie de La Vérité, la prisonnière modèle avait été libérée pour bonne conduite. Après avoir changé de prénom, elle avait repris ses études de médecine à Paris, espérant se faire oublier. Raté… Le film obtient un succès colossal – 5 millions d’entrées ! –, et Pauline Dubuisson, écrit Philippe Jaenada, revient « dans tous les esprits ». Dès la première semaine d’exploitation, des journalistes cherchent à savoir ce qu’est devenue « la Messaline des hôpitaux ». Pierre Joffroy, de Paris Match, la retrouve facilement, réussit à l’interviewer mais, ému par sa détresse, renonce à son scoop et n’écrit pas d’article.
Terrorisée à l’idée d’être reconnue par d’autres, la jeune femme s’exile en 1962 au Maroc, à Mogador (aujourd’hui Essaouira), où elle réalise enfin son rêve : exercer la médecine. Elle tombe même amoureuse, et un mariage est prévu. Mais là encore, son passé la rattrape : quand elle révèle son histoire à son futur époux, celui-ci prend la fuite. A l’issue d’une longue dépression – « un suicide à petit feu », diront ses proches –, elle avale plusieurs tubes de barbituriques et meurt le 22 septembre 1963. Selon ses vœux, elle est enterrée à même la terre dans une tombe anonyme au Maroc, là où elle pensait enfin trouver la paix."
Que dire encore, sinon que Félix Bailly est le fils de l'un de mes amis (on a toujours un peu peur d'écrire ça quand un nom comme celui-ci est associé à une tragédie, mais conjurons le sort, Félix c'est d'abord le prénom du bonheur, étymologie oblige). Et puis que  La Vérité sort en novembre 1960, c'est-à-dire le mois de ma naissance (le médecin accoucheur de ma mère  - à la ferme de ses parents - n'était autre que François Bailly, le grand-père malheureusement disparu de Félix).

jeudi 16 novembre 2017

# 274/313 - La petite femelle

12/11 - Cinq cent quarante-cinquième page de La Serpe, de Philippe Jaenada. Chapitre 16. Ne me restent plus qu'une petite centaine de pages à parcourir. Je me suis jeté là-dedans comme un sanglier affamé, oubliant toute autre lecture, désireux tout d'abord d'en avoir fini avec ce pavé avant la venue de l'auteur à Arcanes vendredi. Pourquoi ? Je n'en sais trop rien. Je n'ai pas vraiment de question à lui poser, il n'est même pas sûr que j'en profite pour avoir un dialogue avec lui, aussi court soit-il, non, tout simplement je ressens le besoin de m'être approprié ce gros volume à dos rouge avant d'en écouter  son créateur. Il faut dire maintenant que c'est un formidable plaisir que l'on prend, que je prends en tout cas, à suivre l'enquête de Jaenada en terre périgourdine (cela me rappelle aussi l'époque où mes amis Cathy et Didou vivaient là-bas à Périgueux, où je les rejoignais en général au printemps pour quelques jours). Alternant l'examen minutieux des multiples dossiers de l'affaire Henri Girard/George Arnaud avec les péripéties de son séjour, multipliant les digressions en usant avec virtuosité de la parenthèse (il n'est pas rare que des parenthèses soient insérées dans les parenthèses elles-mêmes), l'écrivain s'amuse aussi énormément, et l'ensemble est donc aussi drôle que tragique.

Au chapitre des digressions figurent celles qui ont trait à ses anciens livres, et tout particulièrement à La petite femelle, consacrée à l'affaire Pauline Dubuisson. Une autre affaire criminelle qui a défrayé la chronique, comme on dit, dans les années 50.


Ce qui me frappe ce sont les moments où les deux affaires collisionnent sur des détails, suscitant des coïncidences qui font littéralement sursauter l'auteur. Exemple, pages 329-330 :
"Lorsqu'il [Henri Girard] est stationné à Toul, dans le peloton des élèves officiers de réserve, et même s'il sait que Georges [son père] a gardé des souvenirs forts et douloureux de son temps dans l'armée, c'est à lui qu'il confie son désarroi de devoir mettre son cerveau au placard : "On continue de faire des conneries, mais énergiquement. On devient complètement idiot." Au début de l'été 1941, c'est à lui, et non à Bernard Lemoine ou à un autre, qu'il expose son idée d'une nouvelle version de Polyeucte, de Corneille : " A mes moments perdus, je me suis mis à écrire un genre de chef d'oeuvre, une tragédie. Trois actes, en prose. Ça s'appellera Pauline." (Je sursaute imperceptiblement sur mon siège. Je sors vingt secondes du fichier des Archives et passe sur Internet, Google : Pauline est la femme de Polyeucte. Rien de surnaturel, ça va. Mais avant de retourner à Henri et Georges, Pauline Dubuisson ayant tué Félix Bailly, je ressursaute un coup quand je lis que le père de la Pauline de Corneille s'appelle Félix.). " Ce sera en substance, le drame de Polyeucte envisagé par sa femme". Il conseille à Georges de lire la pièce en s'imaginant à la place de Pauline, car il estime que Corneille est passé complètement à côté du sujet tel que lui le conçoit : "Le bonheur de Pauline, construit avec beaucoup de peine et d'efforts, est démoli par une fatalité implacable." (J'oscille, cette fois, à la lecture de cette phrase (...)" [C'est moi qui souligne]
Autre exemple, page 385,  qui vient conclure un long aparté sur l'histoire de la tombe de Pauline Dubuisson à Essaouira, au Maroc. La jeune femme avait demandé à être enterrée sans aucune inscription sur sa tombe, pour que nul ne sache où se trouvait son corps. Des années plus tard, une bonne âme avait absolument voulu ériger une croix à son nom (une photo en parvint à Jaenada qui la fit insérer dans l'édition de poche du livre). Or, non seulement "une main justicière inconnue a décloué la planchette où figurait le nom de Pauline", mais la croix elle-même a été déplacée de plusieurs dizaines de mètres.
"(Puisque la croix, au milieu d'un buisson, ne marque plus rien, que la situer n'a plus d'importance, je peux dire ce qui m'a ahuri sur le plan du cimetière que m'a communiqué Gilles Texier. Elle se trouve entre la sépulture d'un Ernest et celle d'un Girard."
Il faut savoir qu'Ernest est le prénom du fils unique et adoré de Philippe Jaenada.

mercredi 15 novembre 2017

# 273/313 - A Surgères surgit La serpe

"J'approche de la Dordogne, je suis moins confiant. Je suis un marginal parisien, dans mon genre. Environ vingt-cinq kilomètres après Vierzon, je passe le panneau qui indique la sortie 10 : Vatan. C'est aimable."

Philippe Jaenada, La serpe, Julliard, 2017, p. 85.

27 /09 - Rémi Schulz publie  un nouvel article sur Quaternité : Ana mords-moi à mort. A  l'intérieur de celui-ci, un lien renvoie à un article antérieur de mars 2009 : Richelieu, Indre-et-Loire. Un détail me retient particulièrement, et je poste alors le même jour un commentaire sur le premier article :

"Bonsoir Rémi,
J'ai lu l'article mis en lien du 12 mars 2009 consacré à Fred Vargas, et je me suis arrêté sur l'évocation de la tuerie du château d'Escoire, en Dordogne. Il se trouve que l'histoire est racontée par Maître Maurice Garçon, dans son Journal 1939-1945, que j'ai cité plusieurs fois ces temps derniers (L'avocat est aussi l'auteur d'un livre sur le Diable). Georges Girard, l'homme assassiné ainsi que sa sœur et leur domestique, était un ami fidèle de Garçon. Il était par ailleurs archiviste des Affaires étrangères et écrivait des livres d'histoire "excellents". Le 31 octobre, Garçon indique qu'Henri, le fils, a été inculpé, ses explications ayant présenté de graves contradictions. "C'est horrible, écrit Garçon. J'aimais mieux l'hypothèse d'un crime de cupidité paysanne. Tout de même, quand on pense que Girard était attiré par les récits ténébreux de drames judiciaires anciens. Quel retour du sort et quel ironie !"
L'affaire ne s'arrête pas là. C'est Maurice Garçon lui-même qui défend Henri Girard, et le 3 juin 43, il revient chez lui après dix jours de procès intense à Périgueux, où il avait contre lui l'opinion publique tout entière.Il parvient à faire acquitter le jeune homme. Son récit est assez savoureux :
"La vérité est que la foule a besoin de justice. Si un crime a été commis, il faut qu'un coupable soit découvert et puni. D'instinct, la masse a un besoin d'équilibre : la morale outragée demande un châtiment. Si j'avais seulement sorti mon client d'affaire, on eût été content pour lui mais déçu. Comprenant cette déception, j'ai fini par haranguer la foule. Après avoir démontré qu'il fallait acquitter Henri Girard, j'ai dit qu'on ne devrait pas s'arrêter là, qu'il fallait découvrir le coupable, que je m'emploierais à le chercher et que je ferais l'impossible pour le découvrir. Lorsque j'ai terminé en disant :"Le procès commence...", j'ai répondu au désir secret de chacun. Ce fut un soulagement, la justice ne serait pas déçue et la foule qui, trois jours avant, m'eût écharpé, m'a fait taire sous les acclamations.
La psychologie des foules est au fond assez simple.
"

mardi 14 novembre 2017

# 272/313 - Enorme poupée de ténèbres

"Tout ce passé embrouillé, intriqué, entassé dans la forme d'une ville, il suffit de prendre le bon fil et de tirer très délicatement pour le dévider."

Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, 2002, p. 22.

Peu après après m'être frotté à la pelote d'algues d'Adamsberg, j'emprunte à la médiathèque le numéro de juin-juillet-août 2017 de la revue Europe consacré pour partie à Olivier Rolin.

Je n'ai lu que quelques livres d'Olivier Rolin, mais j'en ai chaque fois aimé la lucidité un peu désenchantée, le regard ample de quelqu'un qui n'a jamais sillonné la planète en touriste, et avant tout la langue, conjuguant virtuosité et rugosité. Europe est riche en textes très éclairants et stimulants sur les nombreuses facettes de ce qui apparaît déjà comme une œuvre, même si Rolin n'a pas encore conquis le grand public (et il est hautement probable que la situation va perdurer). Cela m'a conduit à lire son livre peut-être le plus connu : Tigre en papier. Histoire d'un type, comme il le dit lui-même, qui tourne comme un malade la nuit sur le périphérique, en compagnie de la fille de feu Treize son meilleur ami, à qui il raconte leur tumultueuse jeunesse de militants de la Cause, une organisation presque secrète qui voulait préparer la Révolution. Fin des années 60, où les idéaux vont se fracasser sur les récifs du réel, entre grotesque et poésie brute, bêtise et romantisme, pour reprendre des termes de la quatrième de couverture rédigée par Rolin lui-même.
Le livre est puissant, mais je n'en aurais peut-être rien consigné si plusieurs échos aux thèmes étudiés ici ne s'étaient manifestés. Le premier écho fut une évocation de Che Guevara, dans la revue puis dans Tigre en papier, alors même que j'avais prévu d'insérer dans l'épisode du 8 octobre de ma Fiction-1967 une allusion à la capture ce jour-là du guérillero égaré en Bolivie :
"Le Che n'était pas un écrivain, d'accord, mais tout de même la dernière phrase de son carnet, "nous sommes partis à dix-sept sous une lune très petite", c'était aussi parfaitement beau que la dernière phrase de Rimbaud,"dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord", non ?"
C'est en 1967 qu'Olivier Rolin rencontre - et ce sera la première et la dernière fois - Louis Althusser, icône alors des intellectuels marxistes.
1967 qui apparaît encore au détour d'une phrase : " Voici, tu es assis dans l'entrée d'un appartement qu'un ami t'a prêté dans une de ces HLM de brique de la porte d'Orléans, on est en ...67, peut-être. Tu es assis à une table, et tu écris un tract. Ça risque d'être le tract le plus long de toute l'histoire de l'agit-prop' (...)" (Et au même moment, sur la télé que tu suis en alternance avec ta lecture, comme tu as parfois la mauvaise habitude de le faire, le documentaire de Philippe Béziat sur Jacques Prévert montre le poète, cibiche obstinément vissée à la lèvre inférieure, pratiquer au début des années 30 l'agit-prop' avec le groupe Octobre).


Mais ce qui est le plus prégnant, le plus récurrent, c'est le motif de la pelote embrouillée : "En circulant autour de Paris, "énorme poupée de ténèbres faite d'histoire tassée, effondrée sur elle-même, [...] la ville est la pelote en quoi se nouent et se serrent des millions de fils, vies présentes et passées, vécues et rêvées, quelque part dans cette matière inextricable il y a mon histoire à moi et celle de Treize, et toutes les autres qui étaient tressées aux nôtres (...)." Et encore un peu plus loin : "Tout ça trop embrouillé. Mais c'est la vie qui est ainsi, Marie, cette pelote emmêlée."

Dans la revue Europe, l'un des auteurs (je ne sais plus lequel, je n'ai pas noté le nom et j'ai rendu le numéro) a noté la proximité avec Borges :
"(...) la multiplicité des thèmes qui s'entrecroisent, des nœuds que chaque phrase serre. C'est la densité des bifurcations dans le labyrinthe de l'écrit."
Labyrinthe que nous n'avons pas fini d'explorer...


lundi 13 novembre 2017

# 271/313 - C'est donc ça la guerre ?

05/11 - Je ne cesse de tourner autour de Pierre Loti et d'Alain-Fournier, et voici qu'en effectuant un tour de veille sur les douze blogs de mon Netvibes alluvionnaire, débarquant sur Feu sur le quartier general, le blog de Jérôme Leroy (qui m'avait déjà fourni en février une excellente illustration de la cohérence du monde), je découvre au-dessous des vols de grue annonçant la fin cruelle de l'été indien le court texte suivant :


La recherche de renseignements sur Alain-Fournier  me conduisit à l'autre bout de l'échiquier politique vers un article de Anne-Sophie Yoo dans le Valeurs actuelles du 4 décembre 2013. On fêtait alors les cent ans de l'auteur. Ici, on dépeint surtout l'artiste en militaire.
J'ai la bonne surprise d'y retrouver cité le maître de René Pècherat, le peintre André Lhote :
"Le peintre cubiste André Lhote, rattrapé par les mêmes obligations, s’étonne du sérieux qu’Alain-Fournier apporte « dans l’accomplissement de ses devoirs de soldat en temps de paix ». Ce qui le frappe plus encore, c’est le « contenu poétique de ces marches et manœuvres » auxquelles s’adonne le jeune officier, sillonnant une France dont il savoure la beauté des soirs aux foyers tranquilles et rassasiés. « Ces départs de la nuit, comme ceux du lever du jour, me donnent une émotion très mystérieuse. Il me semble à ces heures-là que quelque chose d’inconnu, je ne sais quel monde mystique, devient sensible au cœur. »
Le jeune René Pècherat, qui dans son maquis brennou éprouve des sentiments très proches :
"Après le dernier message, vers 22 h30, commençait pour moi mes rondes de nuit, la ronde des bruits nocturnes, bruissements des feuillages, les cris des oiseaux du soir, l'engoulevent, la chevêche, l'effraie ou la hulotte, quelque aboiement, dans le ciel un ronronnement régulier, sans doute un Lysander, parfois un grondement très lointain transmis par le sol, ou une vague de bombardiers en haute altitude. La nuit est à moi, heures merveilleuses d'insouciance lucide, qui pourrait me ravir ce trésor ? Paysage admirable, splendeur terrestre ! C'est donc ça la guerre ?"

"C’est une France champêtre, à la fois proche et lointaine, comme surgie d’une allée cavalière du Dominique de Fromentin, “le monde entier”, qui va bientôt disparaître à l’image du domaine mystérieux du Grand Meaulnes qui tombe en ruine et qui, surtout, ne rend plus ses chemins… D’où cette inquiétude récurrente chez Alain-Fournier : débusquer à tout prix le « passage dont il est question dans les livres, l’ancien chemin obstrué, celui dont le prince harassé de fatigue n’a pas trouvé l’entrée ». Un passage, plus exactement un sauf-conduit, pour retrouver, avant qu’il ne soit trop tard, le domaine des Sablonnières où a été entrevue la jeune fille aérienne, incarnation parfaite d’Yvonne de Quiévrecourt, apparue le jour de l’Ascension 1905, au sortir du Grand Palais, et qui a occupé ses pensées avec la foi et la patience des saints durant sept longues années. En vain…" [C'est moi qui souligne]
N'est-ce pas la Belle au Bois dormant qui se donne à deviner encore ici, avec ce passage obstrué que le prince ne parvient pas à forcer ?
Dans son Bréviaire de littérature à l'usage des vivants, Pierre Bergounioux évoque aussi ce chemin que Meaulnes ne parvient pas à retrouver et qui, lorsqu'il s'ouvre enfin, ce n'est que sur un monde où tout a changé.
"Avec une pénétration qui rappelle Rimbaud, Alain-Fournier a saisi la rencontre des contraires, l'intrusion de l'ailleurs, du mouvement, de la modernité dans l'âge de lenteur qui s'attarde dans la province de la fin du XIXe siècle. Les personnages hésitent entre l'enfance mal révolue et l'âge adulte, le village et les lointains - la capitale, l'étranger, le rêve et la réalité. Il a eu comme Charles Péguy (1873-1914), le pressentiment que la catastrophe était imminente, les heures suspendues, un peu miraculeuses, qu'ils vivaient, tout près de finir. L'urgence où il écrit se répercute dans le récit, tendu entre l'apparition d'Augustin Meaulnes, un soir de novembre - "le premier jour d'automne qui fît songer à l'hiver" -, et son retour, par un beau matin de septembre, qui prélude à sa disparition définitive, sa petite fille serrée dans son manteau."
Sur l'année 1913, je signalerai pour finir le texte de ma Fiction fondée sur cette année précise, cette fiction brève du dimanche datée du 19 mai 1913, où il est fait allusion à la brève rencontre de l'écrivain avec Yvonne de Quiévrecourt devenue Madame Amédée Brochet, dans un jardin public de Rochefort-sur-Mer.


samedi 11 novembre 2017

# 270/313 - Naissance de l'imaginaire

04/11 - Je rapporte en retard à la médiathèque les Lettres à Franca de Louis Althusser. Je n'ai lu qu'une infime partie du gros volume de 800 pages, requis, attiré, aspiré par d'autres lectures qui revêtaient plus d'urgence. J'y reviendrai. Avec deux autres bandes dessinées, j'étais lourdement chargé, ce ne sera pas le cas cette fois-ci : je repars avec un seul petit livre, de quelques grammes seulement, consacré à une figure locale dont le nom m'est familier mais l’œuvre quasiment inconnue : René Pècherat.

Ce livret fait suite à une exposition qui a eu lieu au Château-Naillac, dans la ville haute du Blanc, du 25 mars au 28 mai 2017, exposition dont je ne sus même pas l'existence. Alors pourquoi soudain s'intéresser à René Pècherat ?
Je pense que c'est ce mot "imaginaire"qui déclenche tout. Je suis déjà dans la conception du dernier billet qui va voir se croiser ces deux romanciers de l'enfance que sont Pierre Loti et Alain-Fournier. Et il me souvient de cette phrase du second : " Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir.
Et c'est bien l'enfance de René Pècherat qui est au cœur du projet de l'exposition, comme en témoigne la présentation d'Hélène Guillemot :



Tout comme le jeune Henri-Alban Fournier avait suivi ses parents dans l'école d'Epineuil-le-Fleuriel, René Pècherat avait suivi les siens dans ce Château-Naillac qui servait alors d'école avant de devenir l'écomusée que l'on connaît. Mais ce n'est pas le seul point de résonance entre les deux hommes : René Pècherat deviendra l'élève du peintre André Lhote, qu'il rejoindra à Gordes, dans le Vaucluse, d'octobre 1940 à mai 1941, avant de le suivre dans son Académie à Paris, en septembre 1941. Or, André Lhote avait en 1907 rencontré un jeune homme de son âge, Jacques Rivière (1886-1925), futur directeur de La Nouvelle Revue Française, et qui n'est autre que l'ami et le futur beau-frère d'Alain-Fournier. Dès 1909, les trois amis entretiendront une correspondance importante.

André Lhote - Portrait d'Alain-Fournier, 1912.
Mais il est d'autres échos qui m'étonnent dans ce livret. Dans "Les rêveries d'un réfractaire solitaire", il raconte ses années de résistance, entre 1943 et 1945. Fuyant avec son frère Paul le STO , il rejoint le maquis de Prémanon dans le Haut-Jura  à l'automne 1943, puis revient dans l'Indre quand il apprend qu'un maquis s'est constitué dans la région de Bélâbre. Il s'occupe essentiellement d'organiser les parachutages de matériel allié.


C'est l'intertitre de ce petit passage qui ne laisse de m'étonner : La Gana se morfond, 3 fois je dis 3 fois. On devine bien sûr qu'il s'agit de l'un de ces messages énigmatiques envoyés par Radio-Londres, et qui devait avertir d'un parachutage. C'est son contenu qui me surprend : La Gana, c'est le titre du grand livre de Fred Deux, peintre et écrivain décédé le 9 septembre 2015 à La Châtre. La dernière édition du livre a été réalisée par Le Temps qu'il fait en 2011 (la première édition fut celle de Maurice Nadeau en 1958, sous le pseudonyme de Jean Douassot).

Ce qu'il faut savoir maintenant c'est que Fred Deux* rejoignit lui aussi le maquis jurassien, en 1944 dans le Doubs.

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* Le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre jusqu'au 8 janvier 2018  une très grande rétrospective à l’œuvre de Fred Deux.

vendredi 10 novembre 2017

# 269/313 - Homme dont l'enfance fut trop belle

"Je reconnais que cet épisode d’enfance et d’araignées arrive drôlement au milieu de l’histoire de Chrysanthème. Mais l’interruption saugrenue est absolument dans le goût de ce pays-ci ; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture ; un paysagiste, par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, n’hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera n’importe quoi d’incohérent et d’inattendu : un bonze jouant de l’éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n’est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à-propos."

Pierre Loti, Madame Chrysanthème, Calmann-Lévy, 1899. 

Les araignées de l'enfance se rappellent au bon souvenir de l'auteur au beau milieu du roman exotique. Il se dédouane de cette intrusion étonnante en invoquant le goût du pays pour la digression. Mais est-ce vraiment une digression que cet épisode du vieux mur enlierré ? On a vu avec la nuit verte que Pierre Loti n'hésite pas à reprendre les visions qui l'ont enchanté. Il en use de même avec les araignées dont Bruno Vercier montre bien la reprise dans Le Roman d'un enfant :
"À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie intégrante de ce que j’ai appelé ma sainte Mecque ; il en est, je crois, le cœur même. J’en connais du reste les moindres détails : les imperceptibles lichens  qui y poussent, les trous que le temps y a creusés et où des araignées habitent ; – c’est qu’un berceau de lierre et de chèvrefeuille y est adossé, à l’ombre duquel je m’installais jadis pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant mes flâneries d’écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d’insectes et de mousses." [C'est moi qui souligne]
Ramsès II (Sésostris) momifié en l'an 1258 avant JC, Pierre Loti non momifié en l'an 1909, Dédicace : Pierre Loti Juin, 1909, de l'ère chrétienne, Studio Gozzi, Rochefort
© Collection Musée Pierre Loti © Ville de Rochefort
Et il y reviendra encore, au chapitre XXXI, où il évoque les très chaudes journées d'été où il faisait mine de travailler : "j’encombrais, de mes cahiers et de mes livres tachés d’encre, une table verte abritée sous un berceau de lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour flâner
dans une sécurité absolue : à travers les treillages et les branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers...
." Notons en passant la présence du vert (la table, les branches), composant un berceau de quiétude, un poste de vigie permettant de voir arriver de loin les dangers. "Entre les feuillages retombants, j’apercevais, de tout près, ce frais bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j’avais un culte depuis le départ de mon frère. " Verdure et grotte, c'est le cadre même de l'initiation amoureuse de La Roche-Courbon.
"Quelquefois je m’étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages blancs passer sur le ciel bleu. Je m’initiais aux mœurs intimes des moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes, posés à l’envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des drames terribles : des araignées sournoises, brusquement sorties de leur trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies, – que je délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille." [C'est moi qui souligne]
"Le génie particulier de Loti, écrit Bruno Vercier, consistera à organiser toute son œuvre autour de cette source jamais tarie qu'est son enfance." 
Ce n'est pas le seul, je ne peux m'empêcher de songer à Alain-Fournier croisé presque fortuitement l'autre jour, à l'occasion de la visite à Rochefort. La visite de la page d'accueil du site de Bleu autour, l'éditeur de Bruno Vercier, m'a également mis en présence de l'un de ces rapprochements par contiguïté qui sont comme le versant spatial des synchronicités : 

En 2014, était donnée lecture sur France-Culture de la lettre d'Alain-Fournier à Yvonne de Quièvrecourt, qu'il avait retrouvée à Rochefort. Sur la page du site dédiée à l'émission, on peut lire ceci : "A la suite de ces chastes retrouvailles, Alain-Fournier lui écrira encore quelques lettres – dont celle-ci, datée de septembre 1913 - mais ne la reverra plus - ou plutôt si, mais recréée dans son œuvre sous les traits magiques d’Yvonne de Galais, dans Le Grand Meaulnes , publié un mois plus tard. “Le héros de mon livre , écrira-t-il, est un homme dont l’enfance fut trop belle. Pendant toute son adolescence, il la traîne après lui. Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir. Mais il sait déjà que ce paradis ne peut plus être. Il a renoncé au bonheur.

jeudi 9 novembre 2017

# 268/313 - De Ré à l'araignée

" - Où vas-tu ? Rechercher la vue dans les brumes d'Islande ?
- Mon frère Raphaël habite à présent l'île de Ré, je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Dépose-moi à Rochefort, de là, je prendrai un car jusqu'à La Rochelle. Je rentrerai demain."

Fred Vargas, Quand sort la recluse, p. 276.

A Sophie et Jean-Claude,

L'Attracteur étrange est un merveilleux organisateur de voyage. Sans que j'ai rien demandé, on me proposa d'un côté de passer trois jours à Surgères, en Charente-Maritime, et d'un autre côté de venir en visite sur l'île de Ré. Comment refuser ce qui apparaissait comme un véritable pèlerinage vargasien ?
Ré reste attaché pour moi au souvenir de nos premières vacances en dehors du cercle familial des grands-parents, les cours de ferme, les chemins dans le bocage, les fosses et les pêcheries qui constituaient l'unique horizon de nos pérégrinations extra-scolaires. Un copain de régiment de notre père, compagnon d'Algérie, Michel Merle, habitant du village charentais au nom charmant de Condéon, nous faisait profiter de la villa d'un ami, dans la commune de Loye, me semble-t-il. C'est sans doute à cette occasion que je vis l'océan pour la première fois, lequel me fit une impression terrifiante, à tel point que je retenais mon frère pour ne pas qu'il s'avance trop près de cet infini liquide qui me semblait prêt à nous engloutir.
Sur la plage de Sainte-Marie de Ré que j'ai arpenté avec mes amis et Moon, leur gros chien affable qui ne rêvait que de rejoindre l'ogre bleu, ces peurs enfantines étaient bien loin, d'autant plus que le temps était d'une douceur inespérée pour une fin d'octobre, aux parages d'Halloween. Le charme de l'île opérait puissamment, j'aurais bien pris pension chez Raphaël Adamsberg.



Vingt-quatre heures plus tard, j'étais de retour sur le continent, et posait le pied à Surgères, entre Aunis et Saintonge, retrouvant enfants, famille, et petit chien noir et blanc surnommé évidemment Idéfix. De là, le lendemain, nous gagnâmes Rochefort, mon idée fixe à moi étant bien sûr Pierre Loti.
Après visite de la magnifique frégate Hermione, et pique-nique dans un des parcs de la ville, peut-être celui-là même où Alain-Fournier retrouva brièvement Yvonne de Quièvrecourt, hélas pour lui mariée et mère de deux enfants, nous cherchâmes la maison de l'écrivain (Loti pas Alain-Fournier, qui retourna vite à Paris). Déception, celle-ci n'est plus visitable, elle est en cours de restauration (et les travaux n'ont semble-t-il pas encore vraiment commencé). Il faut se rendre au Musée Hèbre de Saint-Clément, à deux pas, où l'on propose une visite virtuelle en 3 D. C'est à seize heures, trop tard, nous ne la ferons pas. Mais qu'importe au fond, le musée abrite des souvenirs de Loti, et des collections d'art océanien, africain, asiatique, suffisamment riches pour ensemencer les rêves des mois à venir.

Maison de Pierre Loti

J'achète un livre de Bruno Vercier : Pierre Loti, d'enfance § d'ailleurs, paru chez ce petit éditeur de Saint-Pourçain sur Sioule que j'ai plaisir à retrouver tous les ans à Blois, Bleu autour. C'est dans cet essai sur le rôle fondamental de l'enfance dans la genèse et les formes de l'oeuvre de Loti que je découvre au retour à Surgères, dans la chambre d'hôte, une nouvelle confirmation de l'intrication entre l'écrivain et Vargas autour du motif de l'araignée.

Bruno Vercier écrit qu'il n'y a pas eu vraiment de rupture entre les rites de l'enfance et ceux de l'âge adulte. "Ainsi le 14 juillet 1889 répète celui de 1885 à Nagasaki qui déjà répétait ceux de l'enfance":
"Hélas ! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l’an dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaité hurlait dehors ; j’étais resté jusqu’au soir assis à l’ombre d’une treille et d’un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de mon enfance, je m’installais avec mes cahiers, en prenant un air de faire mes devoirs. — Oh ! ce temps où je faisais mes devoirs… avais-je assez la tête ailleurs, — aux voyages, aux pays lointains, aux forêts tropicales devinées en rêve… À cette époque, aux environs de ce banc de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes d’araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d’herbe, ou la queue d’une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, ces araignées dans leur trou ; elles sortaient alors brusquement, très mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie, — tandis que je retirais ma main avec horreur… Eh bien, le 14 juillet de l’année dernière, m’étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des versions, et ce jeu d’autrefois, j’avais parfaitement retrouvé les mêmes araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d’herbe, des lichens, il m’était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, à l’abri des branches de lierre…"(Madame Chrysanthème, Calmann Lévy
Avec ces araignées postées dans leurs trous, comment ne pas penser aux recluses de Vargas ?

Une des choses les plus étonnantes de l'espace Loti du musée Hèbre : les reliques confectionnées par l'écrivain,
 paquets recouverts de papier, où se mêlent ossements, momies et fleurs séchées. Sur chaque paquet, Loti note le contenu. Par exemple :
  • « Premières aubépines de mai 1887. Cueillies dans l’obscurité en attendant la naissance et la mort du petit Samuel » [sa femme Blanche, accouche prématurément d’un garçon qui ne vivra que quelques jours, ndlr] ;
  • « Petite boîte contenant une fougère de Nagasaki de 1901 » ;
  • « Momie de mon chat Avizé » ;
  • « Momies d’oiseaux » ;
  • « Bâton qui servait tous les soirs à relever le drapeau de notre porte à Eyoub, en 1876 » [lors de son premier séjour en Turquie, ndlr].


mercredi 8 novembre 2017

# 267/313 - We have to go back

13/10 - Je ressors de Cultura avec la saison 1 de Lost, mais aussi avec un hors-série du magazine Rocky Rama, deux cents pages consacrées au Blade Runner de Ridley Scott.


C'est par ce hors-série fastueux que je vais commencer. Or, dès les premières lignes de l'introduction, intitulée "We have to go back" je trouve référence à Lost :
"Blade Runner invite au retour éternel. Plus qu'une invitation même, une condamnation : trop dense, trop visionnaire, trop apocalyptique, trop magnétique pour ne pas se replonger dans une oeuvre décisive pour l'avenir de la S.F. au cinéma. Comme le disait LE cliffhanger de Lost : "We have to go back." C'est un ordre intimé par les esprits joints de Philip K. Dick, Ridley Scott, Hampton Fancher, Syd Mead, Doglas Trumbull, Rutger Hauer, Vangelis et tous les autres talents liés à un instant "T", parvenus à honorer le texte peu aimable de Dick - Do Androids Dream of Electric Sheep ? - et dessiner une vue du futur assez unique pour habiter l'imaginaire collectif depuis des décennies."
15/10 - Deux jours plus tard, je commence le visionnage de la série, et je suis bien sûr immédiatement saisi par l'ouverture avec l'oeil de Jack (Mathieu Fox), qui renvoie évidemment à l'oeil de Vertigo et du test de Voight-Kampff.


Le motif des yeux est d'ailleurs un thème récurrent dans Lost, si j'en crois Lostpedia, le Wikipedia consacré à la série que je découvre à l'occasion de cette recherche. J'apprends aussi que le thème des yeux a également donné son nom anglais à l'île, The Eyeland.
La première image du premier épisode de la série représentant donc un œil de Jack serait une "référence (ou révérence) à David LYNCH -Twin Peaks - où toute la série tourne autour du bordel casino "One eyed Jack's" -" Jack n'a qu'un œil" ? " Twin Peaks, autre série culte pour Pacôme Thiellement, à laquelle il a consacré le livre Dans la main gauche de David Lynch (2010).


24/10 - Je visionne les épisodes 4 et 5. Jack découvre la grotte avec l'eau fraîche qui commençait cruellement à manquer sur la plage. Il y conduit Kate, Locke et Charlie Pace.


Or, le même jour, j'avais lu la bande dessinée Les amours de la Roche-Courbon, relatant un épisode de la jeunesse de Pierre Loti. Le ravin de son initiation amoureuse, avec son entrée de grotte et sa végétation de marais tropical m'évoqua irrésistiblement cette grotte qu'une partie des survivants du crash va choisir comme refuge.



Pacôme a aussi consacré un essai à Lost : Les mêmes yeux que Lost (Léo Scheer, 2011), mais je ne le lirai qu'une fois la série entièrement visionnée.