samedi 23 septembre 2017

# 228/313 - Mon âme est restée dans ses noirs vêtements

Je n'en avais pas fini avec Machiavel. Au matin du 14 septembre, un livre attirait mon attention depuis son rayonnage. Il s'était tenu peinard de longues années mais il avait décidé ce jour-là de prendre un peu l'air : c'était Le rêve de Machiavel, de Christophe Bataille. A l'intérieur un petit papier de ma grande fille Pauline : "Joyeux anniversaire papa ! Une histoire dans l'Histoire, à l'époque des bûchers et de la peste." Tours, 20 novembre 2008. Le bouquin avait paru cette année-là, année de ses dix-huit ans. Je ne sais pourquoi elle l'avait choisi : l'auteur m'était inconnu, et à l'époque je ne portais pas attention à Machiavel, mais elle avait frappé juste. L'intrigue était sommaire, cela n'avait pas grand chose à voir avec un roman historique, mais ce récit halluciné d'un Machiavel en fin de vie, errant dans les villes dévastées par la peste, avait une certaine puissance.

Et puis, en faisant des recherches sur le livre, voici que je tombe sur un article de la revue en ligne Médiévales écrit par l'historien Étienne Anheim, qui commence par cette phrase :
"Le hasard, qui gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, a mis sur les étals des librairies de l’automne 2008 deux livres voisins, voire cousins, Léonard et Machiavel de l’historien Patrick Boucheron et Le rêve de Machiavel du romancier Christophe Bataille."
Le hasard, dans sa gouvernance ironique, nous reconduit donc sur Patrick Boucheron, cité ici avant-hier. L'auteur traite encore une fois de Machiavel, preuve qu'il ne s'agit point chez lui d'une passion fugace.


Compte tenu de la prééminence du thème féminin dans l'investigation menée ici depuis Présence à Ravenne, on ne sera pas étonné de lire sous la plume d'Etienne Anheim que "Le prétexte de Bataille est le dernier amour de Machiavel tel qu’il est rêvé par Michelet dans le tome VIII de son Histoire de France (Réforme, 1508-1547)" même s'il précise qu'en "réalité, cet argument ne tient qu’une place limitée dans le livre. Point de départ de l’auteur peut-être, l’épisode est relégué dans le dernier tiers de l’ouvrage, tandis que dans les deux premiers, Machiavel vagabonde en compagnie de la peste et de la mort dans la Toscane de 1527.

Michelet lui-même s'appuyait sur un passage de La description de la peste de Florence de 1527, rédigé par Machiavel quelques semaines avant sa mort :
" Machiavel évoque sa découverte, parmi les tombeaux, "d'une jeune femme pâle et affligée, couverte d'habits de deuil et étendue sur la terre. Des larmes amères sillonnaient ses belles joues, et tantôt elle arrachait ses cheveux noirs ou se frappait le sein et le visage". Il approche. Malade, elle se couvre la tête de son vêtement. " Ce geste accrut le désir que j'avais de la connaître." Il se propose de la raccompagner chez elle, mais elle pleure, gémit, s'effondre. "L'agitation de son sein était le seul signe de vie qu'elle donnât. Alarmé de son état, je la délaçai, bien que ses vêtements ne fussent pas très serrés. Je ne négligeai aucun moyen pour lui faire reprendre ses esprits. Je fis si bien qu'elle rouvrit enfin les yeux et exhala un soupir brûlant." Enfin, il parvient à la reconduire chez elle.
Plus tard, priant dans une église, il fait une nouvelle rencontre qui semble un rêve. "La nuit était déjà presque venue lorsque j'aperçus une jeune et belle dame en habit de veuve. Assise sur les marches de la chapelle voisine, elle s'appuyait comme une personne accablée de douleurs. Jamais je n'ai vu une créature aussi parfaitement belle ni dont les charmes n'eussent un attrait plus vif." Se pensant malade, contaminée par son mari mort de la peste, elle écarte Machiavel. "Ses paroles, sa voix, ses manières et le soin qu'elle prenait de ma santé émurent tellement mon coeur que je me serais précipité dans le feu pour elle." Ils parlent. S'observent. Machiavel se dévoile : "Quoique jusqu'à présent je n'aie pas été enclin à prendre de compagne, votre gracieuse beauté et vos chagrins m'ont tellement touché que je suis disposé à m'unir à vous." Et il la suit chez elle, "où elle renferma mon pauvre coeur avec elle." (pp. 139-140)
Christophe Bataille écrit ensuite que "le grand Michelet raconte ses deux rencontres en un rêve échevelé et sensuel, "l'idylle de la peste". " Voici le passage en question :
«Sur les tombes qui entourent l’église, il trouve une jeune femme échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; il console, interroge. Elle répond, s’épanche, elle conte en paroles hardies (les morts n’ont peur de rien), en lamentations effrénées, les joies conjugales qu’elle n’aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délace et desserre, “quoiqu’elle ne fût pas très serrée”. Elle revient alors, et jure qu’elle n’a plus souci d’elle, de mœurs ni de pudeur. Là-dessus, un sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs secrets. C’est l’horreur sur l’horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, il trouve, sous de longs vêtements, une admirable veuve. Suit la description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau sensuel, triste, qui sent le vieillard et l’effort. Cupidon, Vénus, les Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre funéraire où siège cette idole de mort. Machiavel près d’elle essaye son éloquence. Il n’en faut pas beaucoup. Elle est tout d’abord consolée. La différence d’âge qu’il avoue ne l’arrête guère. La fortune qu’il prétend avoir, les soins et l’amitié, c’est tout ce qu’il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: “Mon cœur, dit Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ses noirs vêtements”. Sa vie y reste aussi, un mois ou deux après il meurt.»
Jules Michelet, par Thomas Couture

Bataille écrit qu'il a choisi de donner vie au rêve de Michelet, un peu plus loin, il dit : "Michelet rêve. A mon tour je rêve son rêve." Michelet, en épousant en 1849 Athénaïs Mialaret, vingt-huit ans plus jeune que lui, ne rééditait-il pas le geste de Machiavel ? 
Finissons sur cette admirable dernière phrase de Machiavel citée par Michelet : “Mon cœur est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ses noirs vêtements.” Si l'on prend le texte donné par Wikisource, on s'aperçoit qu'elle est en fait une réécriture :
"Ne vous imaginez pas pour cela que je la laissai toute seule : je la suivis, au contraire, jusque chez elle, où elle renferma mon pauvre cœur avec elle. Resté seul après avoir joui d'une société aussi aimable et aussi charmante, pour ne point m'écarter du plan que j'avais formé, je hâtai mes pas, et je me dirigeai vers l'église de San-Lorenzo, où j'étais habitué à voir celle qui avait joui de la fleur de mes beaux ans ; mais la nouvelle impression que je venais de recevoir était si forte, que, semblable à ceux qui ont bu les eaux du Léthé, je perdis la mémoire de toutes les autres femmes, quelque belles qu'elles fussent. Toutes mes pensées étaient restées enveloppées dans ces vêtements de deuil autour desquels je croyais voir à chaque instant tourner ce moine hypocrite et importun, et la jalousie s'était emparée de mon esprit au point que je ne pouvais penser à autre chose."(Traduction, Jean-Vincent Périès, c'est moi qui souligne)
On voit que les deux parties de la phrase sont extrapolées  du texte originel. Michelet condense avec génie deux notations de Machiavel.

Le soir même, Pauline m'appelait : elle avait passé brillamment la soutenance de son mémoire et donc obtenu son master d'études théâtrales.

vendredi 22 septembre 2017

# 227/313 - Aurélien à Chaminadour

J'ai raconté récemment comment Aurélien, le roman d'Aragon, a croisé ma route. De fait je n'ai jamais lu cet ouvrage, et l'envie pointa d'y jeter au moins un œil. A la médiathèque, que je hante décidément souvent ces temps-ci, je décide d'aller voir au rayon Aragon. Et je me dis que si le volume est par hasard disponible, je l'emprunterai peut-être. Mais je n'ai pas eu à me poser cette question, car, surprise, au rayon Aragon c'est la misère. Un seul volume : La sainte Famille. Juste au-dessus, Jean Anglade, écrivain considérable il va sans dire, s'honore d'une belle longueur de titres. Un seul Aragon. Je n'en reviens pas. Comment un des immenses écrivains français du XXe siècle peut-il être réduit à un seul titre dans les rayonnages d'une grande bibliothèque qui a vocation à promouvoir la littérature ? Je ne doute pas qu'en magasin, dans les réserves, on ne retrouve Aurélien, et bien d'autres livres d'Aragon, mais le magasin c'est l'invisibilité, la ressource des déjà lettrés. Médiathèque, je t'aime, mais je ne te comprends plus très bien.



Par bonheur, j'ai retrouvé Aurélien. Il était à Guéret. Je m'explique : vendredi et samedi dernier, je suis allé pour la première fois aux Rencontres de Chaminadour. Dont le maître d'ouvrage était cette année le jeune écrivain Arno Bertina, autour de l’œuvre de Svetlana  Alexievitch, prix Nobel 2015, invitée bien sûr mais qui ne put quitter sa Biélorussie natale pour rejoindre la Creuse. Conférences et tables rondes au Théâtre de la Fabrique, au coeur de la ville. C'était toujours instructif et parfois passionnant, drôle et tonique. Un événement de cette ampleur mériterait d'être mieux connu, au moins dans l'Indre : il ne me semble pas que nous étions nombreux, les Berrichons, à assister aux débats. C'est comme si la frontière était encore bien présente entre les deux pays.

C'est donc là que j'ai retrouvé Aurélien, dans le hall du théâtre. Dans une vitrine, il s'affichait sans complexe, dans une édition Folio récente :


jeudi 21 septembre 2017

# 226/313 - M'encanaille jusqu'à la fin du jour

Theodora, mosaïque de la basilique San Vitale (Ravenne)


La piste de Ravenne a donc abouti, à travers de multiples figures féminines, sur Machiavel.
Ravenne s'est imposé comme un véritable noeud de significations corrélées, un pôle de condensation qui a ravivé les feux d'une rencontre faite voici vingt-cinq ans, en 1992. Et je suis loin d'avoir encore inventorié toutes les résonances autour de la ville.
Tout cela découle, je le rappelle, du prêt d'un livre sur la sorcellerie (Marcelle Bouteiller), qui déclencha la reviviscence de Jean Palou.
Je dois aussi mentionner que la piste du Carpe diem, qui nous occupa aussi grandement, sous l'égide, principalement, de Ronsard, Baudelaire et Starobinski, devait originellement comporter une entrée machiavélienne. En effet, dans les jours mêmes où ce thème de la journée était apparu, la lecture d'un entretien avec le philosophe Pierre Magnard*, m'avait conduit à la journée de Machiavel :
"J'aime beaucoup Machiavel quand celui-ci nous dit ce que furent ses journées à partir du moment où, interdit de politique, il quitte définitivement la chose publique. Machiavel nous rapporte que le matin sera consacré à ses bois, à ses taillis, à ses champs, à ses oliviers, à ses vignes. Pratiquant la taille en la saison voulue, le labour quand il le faut, toujours au service de sa terre. A midi, il rentre pour se restaurer, puis, dans la même salle d'auberge va rencontrer un boulanger qui a terminé sa journée, un chaufournier qui cherche refuge contre la chaleur du four à chaux, un boucher, et à eux quatre ils jouent inlassablement jusqu'à la tombée du jour. Ceci pour s'assurer qu'il reste un homme dans le commerce des hommes les plus simples et les plus près de la réalité. Ce n'est que le soir venu qu'il se met en habit et revêt des manches de dentelle, pour aborder l'écritoire avec le plus de respect et de dignité possible. Respect du papier blanc, respect de l'écriture, respect de la belle langue toscane, mais  respect aussi, d'abord et surtout, du lecteur que ce texte un jour pourra toucher. Je pense que là j'ai des modèles sans pouvoir me prévaloir d'une quelconque émulation de moi-même à Montaigne, à Pascal, à Machiavel, j'aime tout de même à considérer cette religiosité de l'écriture qui fait en sorte qu'on ne la met en œuvre que selon les strictes principes d'une rigoureuse liturgie."
Le jour suivant, je lis Un été avec Machiavel, de l'historien Patrick Boucheron**. Et j'y retrouve la même évocation de la journée machiavélienne, à travers la lettre d'exil qu'il écrivit à son ami Francesco Vettori, le 10 décembre 1513. Plus quelques détails oubliés par Pierre Magnard, comme celui-ci, tout de même pas négligeable :
"Quand je quitte le bois, je m'en vais à une source et de là à un de mes postes de chasse. J'ai un livre avec moi, soit Dante, soit Pétrarque."
Machiavel lisant de la poésie, difficile à faire coïncider avec la réputation de penseur cynique et froid qui lui colle aux basques, réputation que Boucheron ne manque d'ailleurs pas de redresser.
Quelques différences aussi dans le quatuor de joueurs à l'auberge : "un boucher, un meunier, deux chaufourniers. Avec eux, je m'encanaille jusqu'à la fin du jour, en jouant au brelan, au tric-trac, et de là naissent mille occasions de disputes, d'innombrables agacements qui finissent en injures."
Et au soir, ce n'est pas seulement une affaire de respect qui conduit Machiavel à troquer ses habits crottés contre des vêtements "dignes de la cour d'un roi ou d'un pape", c'est le plaisir de la conversation avec les antiques :
"(...) j'entre dans les antiques cours des Anciens, où, reçu par eux avec amour, je me repais de ce mets qui solum est mien et pour lequel je naquis ; et là je n'ai pas honte de parler avec eux et de leur demander les raisons de leurs actes ; et eux, par humanité, ils me répondent ; et pendant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j'oublie tout tracas, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne m'effraie pas."
"Je ne sais, poursuit Patrick Boucheron, s'il existe un plus bel éloge de la transmission - cette manière respectueuse et joyeuse de fendre la foule sans jamais chérir sa solitude, d'élargir le cercle de la commune humanité aux vivants et aux morts. Ainsi parlait Machiavel en 1513, dans une lettre adressée à un ami, pour lui dire comment il parvenait à échapper à la "moisissure qui gagnait son cerveau" depuis qu'on l'avait éloigné du métier de l’État. Ah ! j'oubliais : il lui annonce aussi qu'il vient d'achever un petit livre. Son titre ? Mais vous le connaissez : Le Prince."



J'avais donc décidé d'inscrire cette double citation de la journée de Machiavel dans la continuité de ma petite étude de la journée, et puis j'y avais renoncé, estimant que les articles étaient déjà bien assez denses avec la nouvelle piste sorcière qui s'affirmait. Mais Machiavel laissé à la porte s'est introduit par la fenêtre.

Le Miroir (Andreï Tarkovski)
_________________________
* Pierre Magnard, La couleur du matin profond, entretien avec Eric Fiat, Les Dialogues des petits Platons, 2013 (encore un livre trouvé à Noz, soit dit en passant).
** Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Equateurs/France Inter, 2017.

mercredi 20 septembre 2017

# 225/313 - Lecture de Stifter au 36M


Le trac monte. Ce soir, au 36 Manières, à Déols, à 20 h, je lis la nouvelle de Stifter, Cristal de roche.
J'en ai parlé ici au mois de mars, j'ai même consacré plusieurs articles à ce formidable écrivain autrichien, trop peu connu en France.
Ce n'est pas la première lecture que je fais, je dois bien en avoir plusieurs dizaines à mon actif, mais, pour la première fois, je vais lire seul, sans accompagnement musical, sans micro, sans dispositif scénique particulier. Mais l'enceinte rustique, dépouillée, de la grange du 36M me semble le lieu accordé à la sobriété de Stifter, dont je veux redire encore une fois cet extrait de la préface qu'il donna à Cristal de roche :

"On m'a fait un jour grief de ne peindre que le petit et de ne montrer jamais que des hommes ordinaires. Si cela est vrai, je suis aujourd’hui en mesure d'offrir au lecteur des choses encore plus petites et plus insignifiantes, toutes sortes d'amusettes pour de jeunes cœurs."

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Renseignements et Réservations : 02 54 27 84 74 
Le 36 Manières / 17 rue du pont Perrin / Déols



 

mardi 19 septembre 2017

# 224/313 - L'été de Machiavel

Troisième chronique où la figure centrale demeure Louis Althusser. L'ironie de l'affaire, il me faut bien l'avouer, c'est que je n'ai jamais lu une ligne d'Althusser. En première, j'avais lu un tome du Capital de Karl Marx, j'avais pris des notes, j'étais plein de bonne volonté. Il fallait à l'époque débattre avec des trotskistes, des maoïstes, des communistes tendance Georges Marchais, bref, maîtriser un peu de théorie marxiste n'était pas du luxe pour contrer ces redoutables dialecticiens. Mais je ne suis pas allé au-delà de ce premier tome, cette littérature ne m'a jamais enchanté, et je m'en suis vite détaché. Althusser, d'après les commentaires que j'avais lus, c'était une relecture de Marx d'une impressionnante aridité. Je préférais lire Les syllogismes de l'amertume de Cioran. C'était drôle et désespéré, noir et tonique. Et la langue était magnifique, quand la plupart des épigones de Marx nous accablaient d'ennui avec leur rhétorique aussi engageante qu'un bloc d'immeuble soviétique.

Mais aujourd'hui, je dois l'avouer aussi, après ces deux premiers billets, j'ai envie de lire Althusser, non pas Pour Marx, non il ne faut pas exagérer, mais Les Lettres à Franca, oui.

En attendant, il me faut encore éclairer une autre facette de ce fameux blason de Ravenne, ouvrir une autre piste. Et revenir encore une fois à cet été 61, où Althusser fit une autre rencontre décisive : "Cette rencontre, qui date de l’été 1961, fut fulgurante et coïncida avec le troisième amour de sa vie. De fait, tout près de Forlì, non loin de Ravenne, dans les Marches, Althusser découvrit Machiavel. Et, quelques mois plus tard, professa son premier cours sur ce qui devait devenir une de ses références fondamentales, dès 1962, avant qu’il y revienne dix ans plus tard."(Yann Moulier Boutang, Althusser en dessous ou au-delà d’Althusser, revue Multitudes 2005/2 (no 21)).

Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito.
"Quelle leçon retient Althusser du Machiavel du Prince (pas de celui des Discours sur la Premières Décade de Tite Live) ? La distinction célèbre entre la virtù et la fortuna. La virtù n’est pas le courage, encore moins la vertu. Quant à la fortuna, elle n’est pas le destin, la nécessité, mais la chance. César Borgia, fils bâtard préféré du pape Alexandre VI, aurait pu devenir le Prince de l’Italie transformant le Pontificat romain en Principauté héréditaire. Chef de guerre intelligent, sans état d’âme (il se débarrasse de son frère Giovanni, se sert de sa sœur qu’il marie par politique), il possède beaucoup de caractère et est donc doté de la virtù (qui est une puissance d’agir, un vouloir vivre, une volonté et non une vertu au sens chrétien du terme). Ce duc de Valentinois, qui n’hésita pas à faire entrer les Français dans les États Pontificaux, avait tout pour devenir le Prince réconciliant les Guelfes (papistes) et les Gibelins (partisans de l’Empereur) des deux siècles précédents. Mais au moment décisif de la mort de son père Alexandre (1503), il est cloué au lit par la fièvre quarte (la malaria), près de Ravenne. Il est donc absent au moment décisif, il perd ainsi l’occasion de se faire élire Pape. Il périra quatre ans plus tard, après avoir fui l’Italie, devenu petit condottiere au service de Jean d’Albret de Navarre son beau-frère et assassiné sur ordre de Jules II, le nouveau Pape. Après l’échec de Frédéric II, celui de César Borgia éloigne davantage l’Italie de l’unité. C’est sur cette absence que Machiavel construit Le Prince. Le cas de César Borgia prouve que la virtù ne suffit pas en politique ; il faut de la chance (la fortune), le petit coup de pouce au bon moment. Transposons : la virtù n’est pas seulement la volonté, mais aussi la connaissance par la pensée. La fortuna, la surdétermination, le grain de sable qui enraye la nécessité, le destin promis, la téléologie. "
Ravenne est donc la ville de l'échec. Les marais de Ravenne ont privé César Borgia du trône papal. Mais "à chacun ses marais de Ravenne, écrit encore Yann Moulier Boutang dans le Magazine Littéraire, la folie vaut bien les fièvres quartes". Car cette folie empêchera bel et bien Althusser de fonder véritablement une œuvre. Lui qui refuse de parler de soi, explose de fureur - lui qui ne se met jamais en colère - quand un philosophe argentin, auteur d'un gros livre sur lui, lui demande de choisir une photographie pour la couverture, qui tient enfin la personne ou le sujet pour des concepts théologiques, cet homme-là confesse, dans une lettre à Franca du 22 septembre 1962, qu'il eut soudain l’aveuglante certitude, alors qu’il faisait son cours sur Le Prince, qu’il était en train de parler de lui, qu’il ne parlait que de lui.

Cours du Collège de France, France-Culture du 24/06/2017
Dans une dernière note de l'article sur Le blason de Ravenne, Boutang signale qu'il doit à Claire Salomon d'avoir attiré son attention sur l'association chez Louis Althusser de Ravenne à Machiavel et à l'échec de César Borgia. "Elle possédait ce fragment du puzzle, écrit-il. Pour l'oiseau du blason, elle avait mise sur une piste "copte" sans parvenir à l'éclaircir." Et il ajoute que cette piste, qu'il n'avait pas suivie dans l'article permet d'aboutir aussi : "En Égypte le héron cendré devient la représentation du Phénix symbole de la résurrection du Christ particulièrement présent dans l'église copte. Il faut savoir également que l'hérésie du monophysisme qui récusait la double nature du Christ pour s'en tenir à une nature exclusivement divine fut adoptée massivement par les coptes et prépara le schisme avec l’Église d'Orient.

Il faut savoir que cette hérésie monophysite fut répandue par le moine byzantin Euthychès et violemment combattue par Valentinien III, le fils de Galla Placidia, ce qui montre une fois de plus combien l'emblème de l'oiseau est lié à cette dernière.

Ce héron cendré dont l'échassier du rêve de Breton est en somme la moderne hypostase.


lundi 18 septembre 2017

# 223/313 - Franca, Galla, Anita

L'histoire de Louis Althusser et  Franca Madonia m'a d'une certaine façon beaucoup touché, et j'ai cherché à en savoir un peu plus. Mais il m'a été impossible de trouver par exemple une seule photo de Franca sur le web. Seul un article de Martine Rabaudy, publié le 19 novembre 1998 dans l'Express, m'a apporté quelques renseignements précieux. Titré "Le fou de Franca", il fait référence bien sûr au Fou d'Elsa d'Aragon. Oui, encore Aragon... On y apprend donc que quelques jours après le meurtre, Franca accourt à Paris et se présente à l'hôpital Saint-Anne. Mais les visites sont formellement interdites et elle est prise d'un malaise provoqué par une perforation de l'estomac. "Opérée en urgence, victime d'une complication hépatique, elle succombait à Villejuif, deux mois et demi après la mort d'Hélène, sans qu'Althusser, englouti dans son brouillard dépressif, l'apprenne.
En définitive, ce sont les deux femmes aimées d'Althusser qui ont péri à la suite de son accès de démence.

Galla Placidia (388-450)

Retournons maintenant au blason de Ravenne, qu'Althusser a donc découvert dans le même temps où se nouait la passion avec Franca. Yann Moulier Boutang parvint à faire dire au philosophe qu'il s'agissait d'un fragment d'une basilique de Galla Placidia, l'impératrice romaine qui vécut la chute de Rome en 410. Prise en otage par les Wisigoths, elle est mariée avec leur roi Athaulf à Forli, selon le rite germanique (et une seconde fois le 1er janvier 414 à Narbonne, selon le rite romain). Or Forli est la ville où habitait Franca, et où elle enseigna la philosophie. Toutefois, le blason ne provient pas du mausolée de l'Impératrice car il ne fut pas bombardé en 1944, en outre ses mosaïques sont en émail et non en pierres noires et blanches.

En fait deux églises ont été presque complètement détruites en août et septembre 1944 à Ravenne. "L'une d'entre elles, précise Boutang, l’Église de Saint-Jean l'Evangéliste, la plus proche de la gare centrale Viale Farini, durement touchée et restaurée en 1960, avait été érigée par Galla Placidia à la suite d'un voeu fait en 424 pendant un voyage maritime heureux de Constantinople à Ravenne." L'un des fragments du sol restauré est notre blason :


"L'adaptation du dessin, écrit Boutang, a gommé l'aspect préhistorique et déplaisant de la tête et du cou très large de l'animal qui tient plus du diplodocus que de l'oie en affinant le cou, en jouant sur les contrastes noir et blanc et en arrondissant la tête et l'oeil trop reptilien. De sorte que la couverture n'a gardé qu'un lointain reflet de cet aspect inquiétant. (...) En fait l'intrigue du rébus presque disparue de l'image s'est réfugiée dans le nom et le titre même de Galla Placidia. Rien ne dit dans l'archéologie qu'il s'agisse des oies du Capitole. En revanche le destin de Galla Placidia nous ramène bien à l'archéologie du pouvoir."


Selon Boutang, si Althusser a longtemps tu le nom de Galla Placidia c'est qu'il était associé au thème de la chute de Rome, elle-même métaphore de la catastrophe contemporaine et familiale. Pour lui, c'est un bombardement allemand qui détruisit l'église en 1944.
"Là, il se trompe ou veut se tromper. Ironie classique de l'histoire, ce sont la 8e armée britannique et canadienne ainsi que la 28e Brigade Garibaldi qui bombardèrent Ravenne fin août 1944. La griffe de la catastrophe européenne se surimprime sur l'histoire romaine et sur la double fondation de l'Empire et de l’Église. Cette catastrophe c'est la guerre et c'est aussi l'Allemagne. Louis Althusser apprit l'allemand et donc la possibilité de lire Marx dans le texte en camp de prisonniers de 1940 à 1945. Reçu à l’École normale en 1939, mobilisé, il ne ressortit du stalag qu'à vingt-cinq ans. Quant au bombardement "allemand", il s'était effectivement penché sur le berceau familial vingt ans plus tôt. Son oncle Louis avait été tué au-dessus de Verdun dans son avion. Plus haut dans le temps, quarante-trois auparavant, comme beaucoup d'Alsaciens refusant l'annexion au Reich, la famille Althusser de Colmar avait émigré en Algérie."
De notre strict point de vue se rapportant aux coïncidences, trois échos sont ici à relever. Notons tout d'abord la brigade Garibaldi,  renvoyant à la phrase de Palou : "Je pensais à Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée". Anita, qui meurt précisément de la fièvre typhoïde à Ravenne le 4 août 1849.

Anita Garibaldi (1821-1849) N'y a-t-il pas un air de famille avec Galla Placidia ?
Août, justement, en second lieu. Mois de la présence à Ravenne, mois du bombardement de Ravenne, mois funeste chez Soljenitsyne.
Enfin, le thème de la chute sous les coups de boutoir des envahisseurs barbares se reflète dans une autre phrase de Palou : "Je voulais voir la Ravenne des premiers temps, celle des fastes jours d'un Exarquat, constellé de pierreries et d'or, qui est comme la fin d'un monde tumultueux, et l'avortement grandiose d'une civilisation vouée aux coups de l'accoucheur barbare. Je m'endormis."

samedi 16 septembre 2017

# 222/313 - Le blason de Ravenne

Revenons donc à Ravenne. Le 4 novembre 1992, ayant recopié la dédicace d'André Breton dans Nadja, destinée à Jean Palou, je m'avise d'une singulière coïncidence avec un article publié précisément dans le Magazine Littéraire de ce mois-là, dont le dossier central était consacré au philosophe marxiste  Louis Althusser


En ce temps-là, je ne manquais pas un numéro du Magazine Littéraire. Je suis donc allé rechercher l'exemplaire dans la grande malle en bois bleue où je conserve toute la collection. L'article en question était intitulé Le blason de Ravenne. L'auteur, Yann Moulier Boutang, qui avait publié en cette même année 1992 le premier tome d'une biographie d'Althusser, s'y interrogeait sur l'emblème apparu en 1965 sur la jaquette grise du Pour Marx et qui accompagna tous les titres de la collection Théorie, chez Maspero, jusqu'en 1980.

Althusser était le directeur de cette collection et c'est lui qui avait fourni la carte postale du motif original.

Or, rappelez-vous le rêve de Breton : il  parle "d'un oiseau d'un rose qu'on ne voit qu'au dedans de certains coquillages, passant pour la seconde fois tout près de moi en modulant un appel de détresse presque humain, je n'avais aucune peine à l'attraper sous une voûte sans presque qu'il se débattît. C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes(...)." [c'est moi qui souligne]
Je relis maintenant l'article, dont je n'ai pas consigné plus de détails dans mon cahier de 1992, et je trouve le récit passionnant. Il s'avère qu'Althusser n'a jamais livré la clé complète de l'énigme. "Chacun a eu dans les années soixante, raconte Boutang, une bribe de vérité, une bribe seulement. Qui savait qu'il s'agissait d'une frise romaine, qui, d'une oie, qui d'un fragment d'une basilique à Ravenne, qui enfin d'un oiseau "copte" très rare. A vingt ans de distance, la collection finie, le nom même de sa maison d'édition appartenant désormais au passé, j'obtins une réponse plus complète lorsque je lui posai la question : l'oiseau provient d'un fragment de mosaïque d'une basilique à Ravenne, détruite par un bombardement allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale. Tous mes efforts ultérieurs pour en savoir plus se heurtèrent à un refus gentil doublé d'un sourire. Comme une invitation à chercher. "Je ne t'en dirais pas plus !" Cela fait partie du jeu ! La force d'un emblème est due à la liberté d'interprétation."

Cela veut la peine de suivre le biographe dans l'effort de décryptage de l'emblème, mais auparavant je relève une autre phrase a priori anodine : "Qu'importe l'anecdote du voyage italien du début des années soixante d'où il ramena ce souvenir." Là, Boutang se trompe, car il importe énormément : je me reporte aux repères biographiques du numéro et je lis : Eté 1961. Séjour de Louis Althusser près de Ravenne. Il fait la connaissance de Franca, traductrice italienne de Lévi-Strauss. Il rompt avec Claire."

Cela, je l'avais repéré en 1992. Cette "Franca"ne peut pas ne pas faire penser à Francesca. Là encore, c'est une femme qui est derrière l'emblème de l'oiseau. Et le parallèle avec Francesca de Rimini est encore plus troublant quand on sait que le philosophe a étranglé sa femme Hélène en 1980. Reconnu avoir agi en état de démence, il est interné à Sainte-Anne de novembre 80 à juillet 81. En février, une ordonnance de non-lieu est proclamée et Althusser est placé sous tutelle ; le même mois, Franca Madonia meurt à Paris. Elle avait cinquante-cinq ans.


En novembre 1998, paraissent les Lettres à Franca, 1961-1973, sous l'égide encore de Yann Moulier Boutang, qui indiqua dans L'Humanité  d'alors qu'on était "plutôt dans le registre du roman d'amour, un peu à la manière d'Aragon; il y a à la fois un côté lyrique totalisant  alors qu'Althusser s'est battu toute sa vie contre l'idée de "totalité" en philosophie et le côté emportant, romantique de la passion amoureuse. Cela donne un ensemble bouleversant : avec ces lettres, nous avons accès, en quelque sorte, au laboratoire de fabrication des œuvres et aussi, pour reprendre un mot d'André Breton, au "vide d'une distance prise". A savoir cet écart par rapport à ce que l'on produit soi-même, sachant que cela est daté, qu'un auteur n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, etc."

Dois-je insister sur ces citations d'Aragon et de Breton, qui sont autant d'échos aux articles précédant celui-ci ?


vendredi 15 septembre 2017

# 221/313 - Le principe de sérialité

On aura peut-être remarqué que j'use peu du terme de synchronicité, inventé par Carl Gustav Jung. C'est qu'il me semble que la simultanéité qu'il implique est bien rarement présente. Les coïncidences que je relève mettent en scène le plus souvent des événements contigus temporellement plutôt que strictement concomitants. Aussi je préfère souvent parler d'écho et de résonance, car écho ou résonance impliquent un décalage dans la durée. Pour prendre un exemple récent, la lecture du rêve dans Août 14 de Soljenitsyne précède de peu, en 1992, la découverte de Présence à Ravenne. La proximité thématique est répliquée par une proximité temporelle. Et la coïncidence avec Aurélien d'Aragon prend place immédiatement après la mise en évidence de la première coïncidence. Il y a là une chaîne d'échos. Et l'on voit aussi avec cet exemple que l'écho peut être longuement différé dans le temps : les coïncidences constatées en 1992 sont remises en lumière vingt-cinq ans plus tard, en 2017.

Paul Kammerer (1880-1926)
De fait, je me sens beaucoup plus proche des travaux d'un biologiste autrichien du nom de Paul Kammerer, beaucoup moins connu que Jung, et qui s'intéressa bien avant lui aux coïncidences. Le principe de sérialité qu'il avait établi me semble plus efficient que la notion de synchronicité. Je me permets ici de reproduire la section de la notice de Wikipedia qui traite de ce versant des travaux de Kammerer.
"En 1919 Kammerer publiait Das Gesetz der Serie. Eine Lehre von den Wiederholungen im Lebens- und Weltgeschehen (La loi des séries. Ce que nous enseignent les répétitions dans les évènements de la vie et du monde) dont le titre a été depuis adopté par le langage courant. Il y développait le principe de la sérialité, indépendante de la causalité et fondée sur l'observation de coïncidences étonnantes survenues au cours de plusieurs années. Ces observations provenaient de son expérience personnelle (un grand nombre étaient appuyées par des chiffres), de ce qui était arrivé à des amis ou de ce qu'il avait lu dans les journaux. La série y est définie comme suit : « La récurrence régulière de faits ou d'évènements identiques ou semblables, récurrence ou assemblage dans le temps ou dans l'espace telle que les membres individuels de la séquence - autant que l'analyse sérieuse permette d'en juger - ne sont pas reliés par la même cause active. » Arthur Koestler, biographe de Kammerer, parlera plus tard de « hasards signifiants ». Kammerer voulait établir par là qu'une loi universelle de la nature se manifeste dans de ce que nous appelons « hasards », et qu'elle agit indépendamment des principes de causalité physique que nous connaissons.
À l'appui de ses démonstrations, Kammerer produisait une collection de coïncidences dont voici quelques exemples :
- « Le 18 septembre 1916, ma femme, attendant son tour dans la salle d'attente du docteur J.V.H. parcourt la revue Die Kunst : elle est impressionnée par les reproductions des tableaux d'un peintre nommé Schwalbach, et se dit qu'elle doit se rappeler ce nom parce qu'elle aimerait voir les originaux. À ce moment la porte s'ouvre, et la réceptionniste appelle : "On demande Mme Schwalbach au téléphone." »
« - Le 23 juillet 1915, j'ai l'expérience de la série progressive suivante :
a) ma femme lit les aventures de "Mme de Rohan", personnage d'un roman de Hermann Bang, intitulé Michael; dans le tramway elle voit un homme qui ressemble à son ami, le prince Joseph Rohan; le soir le prince Rohan vient nous voir à l'improviste.
b) Dans le tram elle entend quelqu'un demander au pseudo-Rohan s'il connaît le village de Weissenbach-Sur-Attersee, et si ce serait un endroit agréable pour les vacances. En descendant du tram elle entre dans une charcuterie du Naschmarkt, où le vendeur lui demande si par hasard elle connaît Weissenbach-Sur-Attersee : il doit y expédier un colis et n'est pas sûr de l'adresse »
- « Le 17 mai 1917, nous étions invités chez les Schreker. Sur notre chemin j'achète à ma femme dans une confiserie devant la gare de Hütteldorf-Hacking des bonbons au chocolat. - Schreker nous joue son nouvel opéra Die Gezeichneten dont le rôle féminin principal porte le nom de CARLOTTA. Revenus à la maison, nous vidons le petit sac contenant les bonbons; l'un d'eux portait l'inscription CARLOTTA.»
Ces nombres, ces noms et ces situations qui revenaient indépendamment et correspondaient entre eux, il les qualifiait de processus cycliques d'un ordre et d'une puissance différentes et il ébaucha une terminologie propre pour la classification des séries. Il appelait série du second ordre une série dans laquelle le même type de coïncidences s'est produit deux fois successivement comme dans l'exemple suivant : « le 4 novembre 1910, son beau-frère alla au concert où il eut le fauteuil no 9 et le ticket de vestiaire no 9; le lendemain à un autre concert le même beau-frère eut le fauteuil no 21 et le ticket no 21. »50
En conclusion de son livre, Kammerer écrivait : « Nous avons établi que la somme des faits exclut tout « hasard » ou fait si bien du hasard une règle que cette notion même semble disparaître. En cela nous arrivons au cœur de notre pensée : en même temps que la causalité, un principe acausal agit dans l'univers. Ce principe influe sélectivement sur la forme et sur la fonction pour joindre dans l'espace et dans le temps les configurations apparentées; et cela dépend de la parenté et de la ressemblance. »
La théorie de la sérialité est fondamentale dans l'histoire de la parapsychologie puisqu'elle préfigure l'idée de synchronicité chez C.G. Jung et Wolfgang Pauli. Cette idée avait d'ailleurs été émise une première fois par Camille Flammarion. Dans son livre Synchronizität, Akausalität und Okkultismus (Synchronicité, Acausalité et Occultisme), Jung se réfère abondamment au travail de Kammerer. Einstein lui aussi se prononce positivement en qualifiant ce travail d'« original et nullement absurde51 »52 et Sigmund Freud dans son livre Das Unheimliche53 nous dit ceci sur Kammerer : « un naturaliste (Paul Kammerer) a entrepris récemment de subordonner les faits à certaines lois de manière telle que l'impression d'étrangeté devrait disparaître. Je n'ose pas décider s'il y a réussi ou non. »

Si Kammerer est si peu connu, c'est peut-être aussi parce que son image de chercheur a été durablement entachée d'une suspicion de fraude. Néo-lamarckien, Kammerer, qui travaillait sur une espèce de crapaud terrestre (Alyte obstetricans), affirma avoir mis en évidence des rugosités nuptiales au niveau des pouces des mâles. Ces structures anatomiques seraient apparues à cause des conditions humides dans lesquelles il élevait ses crapauds, puis se seraient transmises au cours des générations.  Le 23 septembre 1926, Kammerer se suicida quelques mois après la publication d'un article de la revue Nature suggérant qu’il aurait fraudé dans ses expériences sur le crapaud accoucheur. Suicide d'ailleurs éminemment suspect car on trouva l'arme dans sa main droite et l'impact du projectile dans sa tempe gauche... Certains pensent qu'il a pu être assassiné à cause de ses liens avec les scientifiques de l'URSS, dans le contexte de grave tension politique que connaissaient l'Autriche et l'Allemagne en septembre 1926. Pays où Mein Kampf circulait depuis juillet 1925.

Ceci dit, la fraude supposée de Kammerer, qui faisait l'objet jusque-là d'un consensus à peu près général, semble être remise en question comme en atteste le blog scientifique Science21 : " (...) le 31 octobre 2016, le site Phys.org diffuse un article intitulé « Re-examination suggests Paul Kammerer's scientific 'fraud' was a genuine discovery of epigenetic inheritance », se référant à l'analyse récente d'Alexander Vargas, Quirin Krabichler et Carlos Guerrero-Bosagna « An Epigenetic Perspective on the Midwife Toad Experiments of Paul Kammerer (1880–1926) » parue dans Journal of Experimental Zoology B. Malheureusement, la presse française semble avoir accordé peu d'attention à une telle nouveauté dont la portée historique est loin d'être négligeable." 

Par ailleurs, ce qui me séduit dans l'approche de Kammerer, c'est l'absence d'arrière-plan psychologique. Avec lui, nous sommes loin, par exemple, de la définition que donne Jean-François Vezina dans son livre Les hasards nécessaires : "La synchronicité est une coïncidence entre une réalité intérieure (subjective) et une réalité extérieure (objective) dont les événement se lient par le sens, c’est-à-dire de façon acausale. Cette coïncidence provoque chez la personne qui la vit une forte charge émotionnelle et témoigne de transformations profondes. La synchronicité se produit en période d’impasse, de questionnement ou de chaos." Vous trouverez sans peine sur le web des sites qui vous engageront à prêter attention à ces coïncidences censées être des messages de votre inconscient. Je suis complètement sceptique vis-à-vis de telles prétentions : si je puis évoquer mon cas personnel, je cultive les coïncidences depuis très longtemps et il ne me semble pas que j'ai été l'objet de transformations profondes (il aurait peut-être fallu, je ne repousse pas l'hypothèse...). Et depuis le début de l'année que je les recueille, ces fameuses coïncidences, il ne m'apparaît pas non plus que je sois dans une période d’impasse, de questionnement ou de chaos... Enfin pas plus que d'habitude, si je puis dire...

Je prône donc une approche non-psychologique, qui laisse place à l'humour et à la joie pure d'opérer des rapprochements entre des domaines a priori éloignés, d'observer des connexions inouïes et, en définitive, de s'ouvrir largement au monde. Là, dans cette insatiable curiosité, est la vraie grande récompense.

C'était juste un petit intermède "théorique" avant de replonger dans Palou, Breton et Ravenne.*
_____________________
* Ravenne (et donc Francesca de Rimini) ne s'est pas faite oublier lors de cette parenthèse puisque la recherche Google "Paul Kammerer + sérialité" comportait à la troisième  place un lien vers un site intitulé Jeu Tao de Francesca.


jeudi 14 septembre 2017

# 220/313 - Comme roule dans les airs une roue de feu

Entre les deux extraits d'Août 14, de Soljenitsyne, que j'avais consignés dans mon cahier, il y avait cette notule : "Chemise de nuit rose d'Aline".
Qui était Aline ? La femme du rêve ? Sans doute pas, car dans les passages cités, elle n'était désignée que par le pronom elle. Femme inconnue, mais tout de suite reconnue. Le fait est que je ne me souvenais pas de cette Aline.
Je suis donc allé emprunter le roman à la médiathèque, car je ne l'avais lu que dans l'exemplaire de la Bibliothèque de La Châtre. Sur les rayonnages, un seul Soljenitsyne. Il est déjà loin le temps des dissidents, de l'Archipel du Goulag, de l'interview de Pivot en Amérique. Soljenitsyne n'est plus guère lu, et c'est dans le magasin, derrière les guichets, qu'une bibliothécaire alla chercher Août 14.


Je retrouve le passage que j'ai cité, mais que j'ai coupé en plusieurs endroits. Il me semble intéressant aujourd'hui de le reproduire entièrement : la proximité avec l'histoire de Jean Palou à Ravenne n'en est que plus saisissante :
"Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes. Il y avait de la lumière, il avait des yeux pour regarder, mais tout cela était insuffisant pour voir complètement son visage, son expression, et malgré tout, transpercé par l'évidence. Il l'avait aussitôt reconnue : c'était elle, très exactement elle ! la plus indispensable, la plus indiciblement intime, celle qui remplaçait toutes les jolies femmes, tout le monde des femmes.
Ils s'étaient élancés l'un vers l'autre et parlaient, sans parler, sans prononcer un seul mot distinctement à voix haute, et pourtant ils comprenaient tout, vite et bien. Les yeux ne disposaient que d'un quart de lumière, la perception, elle, était totale. Ses mains, maintenant, glissaient des coudes sur son dos étroit, cambré, et il la serrait contre lui. Et ils sentaient tellement qu'ils étaient bien, qu'ils étaient proches, qu'ils s'étaient trouvés.
Il n'y avait nul devoir qui l'appelât, nul souci qui lui pesât. Il y avait la sensation de légèreté et le bonheur de l'enlacer. Et aussi, on n'eût dit que ce n'était pas la première fois qu'ils se voyaient, tant il y avait déjà, entre eux, de passé, d'admis, de convenu, et, avec assurance, il la menait vers le lit, qui était là, et la lumière se déplaçait vers le lit.
Soudain, elle eut comme un mouvement de recul et s'arrêta. Ce n'était pas de l'embarras, leurs sentiments étaient déjà entièrement ouverts, non, elle s'était arrêtée parce qu'elle ne pouvait pas, il avait bien compris que, pour une raison ou pour une autre, elle ne pouvait pas préparer ce lit.
Alors, perplexe et pressé, il se pencha pour le préparer, lui. Et aussitôt qu'il tira le couvre-lit, la couverture, il vit, sur le drap, à moitié cachée par l'oreiller, bien pliée, la chemise de nuit d'Aline, rose avec des dentelles. Il n'y avait eu aucune autre sensation de couleur, pas même la couleur de la robe qu'elle portait, pas même la couleur de ses yeux, mais la chemise de nuit rose, il la reconnut tout de suite.
Et c'est là seulement que, soudain, il lui revint, que, soudain, il se souvint : il y avait Aline ! Il y avait Aline, et c’était un obstacle. Mais l'obstacle, il ne le sentait pas : sans la moindre tendresse pour cette chemisette rose d'un tissu très fin, sans pitié, ni hésitation, il la prit et voilà qu'il n'y avait plus rien dans ses mains, - elle avait fondu. Et le lit fut aussitôt prêt. Et plus rien ne faisait obstacle à présent.
 En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher....
Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." [c'est moi qui souligne]
Aline* est la femme de Vorotyntsev, dont le souvenir fait donc ici obstacle à la réunion physique des amants, par le biais de cette chemise de nuit rose. La couleur est capitale, l'auteur insiste bien là-dessus : "aucune autre sensation de couleur" n'a été éprouvée, ni la couleur de sa robe, ni la couleur de ses yeux - les italiques renvoyant à cette apparition féminine inouïe. Comment ne pas y voir l'écho assourdi du rouge porté par Francesca de Rimini, ce rouge comme annoncé par le sang qui coule du doigt blessé de Palou, comme emblème du sang répandu lors de son assassinat ?**

Francesca da Rimini et Paolo Malatesta, Ingres, 1819

Un autre passage du texte de Palou porte le rouge à son plus haut niveau de tension  : "Au paroxysme du plaisir, il y eut devant moi, à côté de moi, autour de moi, partout dans la pièce, une espèce d'éclatement rouge, de symphonie pourpre. Ceci ressembla - et je ne puis pour décrire cela qu'user d'une comparaison curieuse qui s'imposa à moi dès cet instant - à ces éclatements rouges qui se produisaient sur l'écran des cinémas, au temps du muet, lorsque le raccord ne s'opérait pas entre deux bandes." [c'est moi qui souligne]

Ce passage me semble trouver une résonance dans Août 14, une dizaine de pages plus loin. La prose y laisse soudain place à une manière de poème : 
"Soudain Blagodariov fut stupéfait. Regardant vers le haut, par-delà Vorotyntsev, il fut stupéfait, comme si, dans ses gros sabots, il s'était approché et qu'au lieu d'un hangar il avait trouvé un palais. Vorotyntsev tourna lui aussi la tête de ce côté-là.

                                                                       écran
                  
                   Le moulin à vent est en flammes !
                   Le moulin a pris feu !
                   (...)
                   Le moulin tout entier : En flammes !!! Tout entier !
                   (...)
                   Et voilà que les ailes - est-ce au souffle de l'air chaud ? - avant
                      de s'écrouler, commencent lentement,
                   lentement,
                   lentement à tourner ! Sans vent ! Quel miracle !
                   En une étrange rotation se meuvent  des rayons pourpres - dorés
                   qui ne sont que des arêtes -

                  COMME ROULE DANS LES AIRS UNE ROUE DE FEU

                  Et puis s'écroule,
                  s'écroule en morceaux,
                  en débris de feu.

                                                              l'écran s'éteint " (pp. 198-199)

C'est très certainement cette vision de la roue de moulin en feu qui donne son titre à l'ensemble de l’œuvre : La Roue rouge. Vision pourpre encadrée par l'écran qui s'allume et s'éteint : Palou et Soljenitsyne semblent se répondre. D'ailleurs ne sont-ils pas presque contemporains ? l'écrivain russe est né en effet le , tandis que l'historien français est né le 4 septembre 1917.

____________________________
* "A dire vrai, son allégresse avait encore une autre cause.
S'il se sentait si léger et si libre en première ligne, c'est qu'il avait quitté sa femme.
Au début, il ne pouvait même pas croire à ce qu'il éprouvait : jamais auparavant il n'avait ressenti de joie ou de soulagement à être séparé d'elle. Mais trois semaines plus tôt, à Moscou, quand l'état-major de district avait reçu l'ordre de mobilisation générale, Vorotyntsev, dont la tête et le coeur étaient pourtant uniquement remplis des problèmes nationaux, avait remarqué au passage cette pensée qui, entre le blocs de la guerre, se faufilait comme un petit lézard irisé : bientôt il aurait quitté sa femme de façon naturelle, bientôt, de façon naturelle, il se reposerait d'elle.
De sa femme bien-aimée ? Ah, il ne l'aurait jamais cru, huit ans plus tôt, quand il conduisait à l'autel cette merveille blanche éthérée et qu'il n'avait qu'une seule crainte, qu'elle ne se ravise à la dernière minute - non, il ne l'aurait jamais cru !" (p. 99)
**     A cet endroit précis, j'interrompis mon écriture pour aller chercher mon fils dans un gymnase de la ville. Il était dix-huit heures quinze environ. Dans la voiture, la radio positionnée sur Inter me fait entendre une voix, que j'écoute d'abord distraitement car je suis encore tout pénétré par ce que je viens d'écrire, avant de réaliser que ce qui est raconté lui est un nouvel et incroyable écho :
"Aurélien, déconcerté au possible, timide comme un collégien, se disait : "C'est elle", et ce "C'est elle" là signifiait mille choses incroyables, que c'était elle qu'il avait toujours attendue sans le savoir, celle à qui, pour la première fois de sa vie, il dirait "je vous aime."
Je découvrirai ensuite qu'il s'agit de l'émission de Guillaume Galienne, Ça peut pas faire de mal, une heure de lecture sous la forme cette fois-là d'une carte blanche à Judith Magre. Le passage lu est extrait d'Aurélien, un roman d'Aragon. Roman d'amour où Aurélien, un jeune homme meurtri par la guerre séduit Bérénice, une jeune provinciale éprise d'absolu.


Coïncidence encore, il se trouve que Daniel Bougnoux, que nous avons récemment rencontré avec Baudelaire et François Jullien, est un spécialiste d'Aragon, auquel il a consacré plusieurs essais. D'ailleurs sur son blog Le Randonneur, un article du 7 décembre 2016 aborde précisément ce roman, qui venait d'entrer au programme des concours des ENS. Au départ de son billet (fort riche au demeurant), Bougnoux relève lui-même une autre coïncidence (et nous ne serons guère surpris de voir surgir en passant André Breton) :
"Aurélien, le roman-phare d’Aragon, se trouve donc par la grâce de l’Inspection générale inscrit cette année au programme des concours des ENS, à côté des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, de Bérénice de Racine et des Complaintes de Jules Laforgue. Coïncidence, il se trouve qu’Aragon entretient un lien particulier avec ces trois œuvres : dans Les Communistes, il prête au personnage qui le représente, le lieutenant Armand Barbentane, un goût si fort pour d’Aubigné qu’il en emporte le volume dans sa musette de combattant en 1940 ; la préface (1966) du roman Aurélien s’ouvre en Folio par l’exergue d’une citation de Bérénice, « Voici le temps, enfin, qu’il faut que je m’explique » (khâgneux, faites gaffe, Aragon ne s’explique jamais ! Ou plutôt ses soi-disants éclaircissements sont des embrouilles, son discours préfaciel ne surplombe pas l’histoire qu’il feint d’introduire, mais constitue un roman de plus…) ; concernant Bérénice d’ailleurs, prénom de son héroïne, le chapitre 1 (interpolé sur le manuscrit) constitue une superbe ré-écriture, carnavalesque, du texte de Racine qu’Aragon se plaît à travestir, à dégrader en prose triviale… Quant à Laforgue, nous apprenons par Adrienne Monnier que sa librairie de la rue de l’Odéon, qui abrita la première rencontre (non suivie d’effets) d’Aragon et de Breton aux débuts de 1917, montrait dans le futur auteur d’Aurélien un grand jeune homme sage, à la lèvre ornée d’une ombre de moustache (comme son personnage à venir), et qui gardait toujours dans la poche, pour tout signe de révolte, un volume de Laforgue…"

mercredi 13 septembre 2017

# 219/313 - Dans les nuits d'août

"Pourquoi un "roman" ne serait-il pas le journal d'une journée de quelqu'un ?
Ce serait cet enchaînement incohérent  et pourtant enchaînement de substitutions de moments et phases bien différents qui constitue - mais pour un certain regard - de temps à autre - une journée de nous - qu'il faudrait d'abord étudier abstraitement."

Paul Valéry, Cahiers (1943)

Au terme de son étude sur le jour, Jean Starobinski élargit sa perspective en montrant des exemples  de la persistance en littérature de l'attention à ce cadre temporel, "donnée structurante à laquelle les romanciers du XXe siècle ont recouru avec insistance. Parmi les oeuvres marquantes, il suffira de mentionner : Ulysse de James Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Mort de Virgile de Hermann Broch, Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Il faudrait y ajouter une quantité considérables de films. L'important n'est pas d'en dresser la liste exhaustive, mais de constater que la forme du jour, pour des raisons qui ne tiennent pas toutes à la mémoire culturelle, se prête, et souvent de manière inattendue, à un retour du sacré." Il cite ensuite W.H. Auden, Paul Valéry, Saint-John Perse, Bonnefoy, Jaccottet, en somme rien que des poètes. De fait, c'est sur une fonction possible de la poésie qu'il conclut :
"On l'a souvent remarqué : le surgissement, l'illumination soudaine sont la manifestation première du sacré (lequel demande aussitôt à être fixé dans l'inscription, la statue, la règle, etc.). Le fil du temps quotidien tisse largement la trame de lumière et d'ombre qui attend d'être découpée en heures (lesquelles, dans les personnifications tardives de l'Antiquité, sont autant d'apparitions féminines successives). De surcroît cette trame est aussi le fond sur lequel peut s'enlever, dans sa fulgurance ou dans sa pointe angoissée, un instant de plus haute vérité. Accueillir cet instant de vérité, lui prêter une voix : si telle était aujourd'hui la tâche que s'assigne la poésie, elle aurait fonction, dans un monde profane, d'être la gardienne du sacré." (La Beauté du monde, p.475)
Jean Starobinski
  *
Dans Présence de Ravenne, l'étrange histoire de Jean Palou, il est bel et bien question "d'apparition féminine". Ce ne sont pas les Heures de l'Antiquité, mais ce sont bien en un sens des divinités qui se manifestent ou se dérobent à l'écrivain. Car ce n'est pas seulement Francesca de Rimini qui surgit dans la nuit de Ravenne, même si cet épisode est le plus saillant du récit. Relisons attentivement : tout commence à Venise où, "perdu dans le dédale de cette ville multiple", Palou voit, "derrière une grille de fer forgé, une femme de pierre debout près d'une vasque". Le lendemain, il ne parvient pas à retrouver cet "être marmoréen" qui lui est "plus sensible que les chairs bronzées du Lido".
Deuxième apparition, à Ravenne : "Nous eûmes juste le temps, avant le dîner, d'aller regarder, très vite, dans une pénombre poussiéreuse, la Theodora de mon enfance qui me déçut dans sa robe étroite et dans on corps trop droit."
Après le repas, il pense à "Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée".
Et enfin, au cœur de la nuit, voici, entièrement drapé de rouge, la tête disparaissant sous le capuchon rouge lui aussi, Francesca de Rimini, assassinée avec son amant, par son mari, avec qui il a une "brève étreinte, assez ardente, mais incomplète."
Femmes plurielles, comme dans la dédicace d'André Breton : "C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes comme celles du vase qu'on voit derrière la Fée aux griffons de Gustave Moreau, Francesca, la dame au sein nu du tableau mystérieux, une autre qui me tient à cœur et que je crois être en train de perdre ? Ou toutes les trois à la fois."

Je retourne à mon cahier de 1992, où j'avais en quelque sorte résumé les principaux éléments de l'histoire et noté en regard que juste avant d'aller à la Bibliothèque Municipale de La Châtre pour photocopier le texte, je lisais Août 14, de Soljenitsyne, premier noeud (tome) du roman La Roue rouge.

Or, outre que les deux récits tournent autour du mois d'août, ce qui n'est pas une coïncidence bien convaincante, il y a surtout que l'un des personnages principaux de ce roman monumental (où Soljenitsyne rend compte de la bataille de Tanneberg, si funeste pour le camp russe), le colonel Georges Vorotyntsev est plongé dans un rêve qui fait écho de manière troublante à l'histoire de Ravenne :
"(...) Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes.''
(...) En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher.
... Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." (pp. 189-190, c'est moi qui souligne)
De même, Jean Palou assure qu'il fut "tout de suite absolument certain que c'était Francesca de Rimini qui se trouvait dans ma chambre". D'autres coïncidences ont été notées ce même jour autour de Ravenne, que nous allons déplier au fil des jours qui viennent. Coïncidences que je consigne donc ici vingt-cinq ans plus tard. Curieux bouclage temporel.

mardi 12 septembre 2017

# 218/313 - Dé-coïncidence

Tout change très vite. La forme diffractée que j'avais adoptée pour ces billets n'a pas manqué d'évoluer : certains fils (Kurosawa, Billeter) ont trouvé leur conclusion tandis que ceux qui demeuraient ouverts (Starobinski et sa méditation sur le jour sacré et le jour profane, la sorcellerie à partir du livre de Marcelle Bouteiller) se sont pratiquement rejoints autour de la figure tutélaire de Baudelaire.

Le 8 septembre, alors que je venais de poster sur FB un statut qui rappelait le jugement cruel que le poète porta sur George Sand, j'allais ensuite fureter sur mon portail Netvibes, également nommé Alluvions, portail d'ailleurs public, que chacun peut donc consulter, et qui ne contient qu'un seul onglet baptisé Douze du monde. Parce que je n'y recense que douze sites (alors que Netvibes permet l'agrégation si l'on veut de multiples onglets et d'une quantité indéfinie de sites). Douze, pas un de plus, pas un de moins. Parfois un nouveau apparaît, mais alors j'en supprime un ancien. Dans l'immensité du web, il est facile de se perdre dans une pléthore de blogs, le temps disponible n'étant pas infini, il faut à mon sens savoir se restreindre.

Je ne fréquente d'ailleurs pas quotidiennement ce portail, et je ne consulte pas systématiquement les nouveaux articles publiés. Mais ce matin-là, je suis allé lire un article mis en ligne la veille par Daniel Bougnoux sur son blog Le Randonneur : Un perpétuel événement ? (à propos de F. Jullien). Surprise : chapeautant le texte, un portrait de Baudelaire :

En réalité, le poète n'est pas le sujet principal de l'article, consacré plutôt au dernier livre du philosophe François Jullien, La dé-coïncidence, à paraître bientôt :
"La littérature, disais-je dans une précédente livraison (« Présence de François Jullien »), a souvent tourné autour de cette difficulté, familière s’il en est, de la dérobade du présent, par excès ou par défaut. Tout se passe comme si le sentiment de notre présence, si précieuse, aux êtres ou au monde « out there », là en face, exigeait un réglage, ni trop loin, ni trop près. Car par ces deux bouts la présence s’évanouit. Le spleen baudelairien, la nausée selon Sartre constituent deux expériences (qui mériteraient une sérieuse analyse) où le trop de proximité du réel, tel un trou noir, bloque toute perspective d’essor : dans cette fixation panique, aucune tentative sémiotique, aucune dé-coïncidence n’opèrent plus, nous adhérons, jusqu’à l’horreur. (...)

Le dernier ouvrage publié de Jullien, Dé-coïncidence (Grasset, septembre 2017), multiplie les coups de dés ; il s’y explique au passage avec la déconstruction selon Heidegger, puis Derrida… L’art, l’ex-istence se font miroir, pour lesquels il n’est d’autre présence que l’essor d’une apparition : la rencontre dans la trame des jours d’une personne, mais aussi d’un tableau qui font irruption c’est-à-dire événement ; d’un coup leur présence tranche."
La coïncidence baudelairienne ouvrait sur une dé-coïncidence...


Sur le site de Grasset, on peut lire les premières pages du livre. Il me semble que ce que l'auteur entend par coïncidence ne coïncide pas avec la coïncidence au sens où je l'emploie ici habituellement. Et que donc la dé-coïncidence, concept forgé par Jullien, ne vise pas à s'opposer à celle-ci. Je dirais même plus (mais il me faudra lire l'essai pour affermir ou infirmer ce que j'écris ici) : la dé-coïncidence au sens de Jullien n'est pas sans rapport paradoxal avec la coïncidence au sens, par exemple, de Jung. Dans les deux cas, il y a une déchirure dans la trame régulière des jours, une rupture troublante dans l'ordonnancement du réel, il y a événement. (Écrit le 08/09)
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Ajout du 09/09 : Béatrice, qui n'a pu lire cet article encore inédit, m'envoie par FB un lien vers une émission de France-Culture, Réciter son Baudelaire (2/4), trois minutes de poésie avec l'excellent Jacques Bonnafé. Or, le post en question affiche le même portrait de Baudelaire que celui choisi par Daniel Bougnoux.

lundi 11 septembre 2017

# 217/313 - Présence à Ravenne

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité. (...)
Baudelaire, Paysage 

J'aimerais tout citer de l'étude si précise et si pertinente du grand critique Jean Starobinski, mais il me faut presser le pas et conclure au moins momentanément avec Baudelaire. Paysage, écrit-il, est le poème liminaire et programmatique des Tableaux parisiens : "Dans la ville moderne, telle qu'elle s'étend devant lui, clochers et tuyaux, images emblématiques de l'ancien ordre du religieux et de l'activité industrielle récente, se juxtaposent de manière délibérée et significative. (...) Or, dans ce monde conflictuel, où la réalité du travail profane concurrence, jusqu'à l'évincer, la régulation sacrée de l'existence, le poète n'a pas congédié la mémoire du sacré. Il se compare aux astrologues, c'est-à-dire à ces savants d'un autre âge, qui entretenaient un commerce suspect avec les signes d'en haut [rappellons-nous l'astronome du psautier de Blanche de Castille] Son projet proclamé est celui d'une anachorèse ; son désir est de construire, pour lui seul, la cellule de l'existence recluse :
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
La règle de cette vie érémitique est celle du rêve créateur, et le sacré qui la justifie n'est plus celui de la religion, mais celui de l'art, où le poète fait prévaloir  sa "volonté" ; celle-ci, dans la dimension de l'imaginaire, ne craint pas de rivaliser avec la volonté divine, telle que la Genèse en décrit l'ouvrage. L'artiste qui tire "un soleil" de son "cœur" renouvelle le fiat cosmogonique." [C'est moi qui souligne]
L'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

 *
 Nul n'a plus exalté au XXe siècle le rêve créateur qu'André Breton. Dans un livre stimulant paru en 2014, 24/7, Le capitalisme à l'assaut du sommeil, l'historien de l'art américain Jonathan Crary, l'oppose à Freud, qui cantonne les rêves à la sphère privée, participant ainsi à sa dévalorisation, à un effacement toujours plus grand de la possibilité d'une signification transindividuelle. "Rares furent au XXe siècle, écrit-il, les voix à s'élever pour défendre l'importance sociale du rêve - parmi elles, l'une des plus célèbres fut celle de Breton, avec ses pairs du groupe surréaliste, dont Desnos. Stimulé par le travail de Freud mais conscient de ses limites, Breton insistait sur un rapport de réciprocité créatrice ou de circulation entre les rêves et les événements de la vie quotidienne. Son intention était de détruire toute opposition entre le rêve et l'action pour affirmer au contraire que l'un nourrissait l'autre." (p. 121)





On a vu que le texte de Jean Palou, Présence à Ravenne, a suscité un rêve chez André Breton, dont celui-ci a rendu compte dans sa dédicace. Voici donc le récit en question, étonnant en ce que Palou le revendique “vrai de point en point”, récit à ma connaissance indisponible sur le web (je l'ai en tout cas vainement cherché), photocopié donc en 1992 et scanné ce matin pour vous le présenter.