mardi 28 février 2017

# 50/313 - Paterson

Adam Driver (Paterson, bus driver) dans Paterson (le film)
Jeudi 29 décembre 2016, Apollo, à deux jours du terme de l'année, je vais voir l'un des plus beaux films  de celle-ci. Paterson, de Jim Jarmusch. Attention, si vous avez écouté le Masque et la Plume, vous aurez entendu d'autres sons de cloche, bien discordantes : "(...)  monument d’ennui et d’autosuffisance, tonne Xavier Leherpeur. C’est quoi ce monument de vacuité absolu ? Ce n’est pas un peu ennuyant, c’est horriblement ennuyeux." Et puis encore : Il écrit ses petits poèmes dépressifs à la haïku avec quatre lignes.
Je ne sais pas à quoi sert ce film qui se voudrait modeste mais qui ne l’est absolument pas, qui est d’une prétention sans nom, parce qu’on voit bien qu’à travers ce rien, il veut raconter la vie mais le film ne raconte rien et ne raconte surtout pas la vie parce que tu ne sais pas le faire Jim, je suis désolé !

Le précédent [Only Lovers Left Alive ] était sublime mais ce truc, Paterson, c’est pas vrai, c’est pas possible, ça ne sert à rien !"

Moi, la prétention sans nom, je la vois surtout dans une telle critique. Monsieur Leherpeur s'est ennuyé donc le film est ennuyeux, horriblement ennuyeux. CQFD. Désolé, en ce qui me concerne, et je ne suis heureusement pas le seul, je ne me suis pas ennuyé. Et ce n'est pas une posture. Si je m'ennuie, dans un film que j'espérais palpitant, je le reconnais, je le constate. Je me suis ennuyé sur certains passages des films de Godard vus ces derniers temps, je n'ai pas peur de l'avouer (il y avait tellement de choses par ailleurs qui rachetaient cet ennui que ce n'était pas rédhibitoire). Mais pour Paterson, rien de cela, que l'éblouissement de voir un film que peut-être seul Jarmusch est capable de produire de nos jours, un film qui refuse la dramatisation, qui ose le quotidien, la répétition des jours (le film s'étend sur les sept jours de la semaine, du lundi au début du lundi suivant), celle à laquelle on accole si facilement, si machinalement, l'adjectif morne. Non, il montre que cette répétition peut être tout sauf morne, et non pas parce qu'il y aurait de l'aventure à chaque coin de rue, mais bien parce que c'est dans les subtiles variations du quotidien qu'adviennent la beauté, l'amitié et la tendresse.
Petits poèmes dépressifs à la haïku avec quatre lignes ? Rien que ça montre bien la mauvaise foi et la lecture sans la plus élémentaire objectivité, car les poèmes de Paterson (le film et le personnage portent le même nom) sont tout sauf dépressifs et avec quatre lignes. Et il est aisé de le vérifier avec le premier poème du film, celui des allumettes Ohio Blue Tip :

Love Poem

We have plenty of matches in our house
We keep them on hand always
Currently our favourite brand
Is Ohio Blue Tip
Though we used to prefer Diamond Brand
That was before we discovered
Ohio Blue Tip matches
They are excellently packaged
Sturdy little boxes
With dark and light blue and white labels
With words lettered
In the shape of a megaphone
As if to say even louder to the world
Here is the most beautiful match in the world
It’s one-and-a-half-inch soft pine stem
Capped by a grainy dark purple head
So sober and furious and stubbornly ready
To burst into flame
Lighting, perhaps the cigarette of the woman you love
For the first time
And it was never really the same after that
All this will we give you
That is what you gave me
I become the cigarette and you the match
Or I the match and you the cigarette
Blazing with kisses that smoulder towards heaven

J'ai la flemme de traduire (et ce serait si médiocre que je ne vous inflige pas ça), mais vous devez être suffisamment bon en anglais pour voir qu'il n'y a rien là-dedans de dépressif, bien au contraire.

 Ce poème, comme la plupart des poèmes du film, sont de la plume de Ron Padgett, un poète né en 1942, de l'école dite de New York, ami de Jarmusch.

La flemme encore : Pierre Ménard, sur son site Liminaire, décrit très bien le film (et je vous invite donc à le parcourir si ça vous intéresse). Il écrit très justement que "Jim Jarmusch parvient en effet à rendre cet humble quotidien attirant, loin des existences trépidantes et mouvementées auxquelles le cinéma et l’actualité nous confrontent chaque jour. Film cocasse, modeste qui parvient à transmettre l’essence de ce qu’est l’écriture."

Il cite alors un extrait du poème intitulé Paterson, que nous devons  au grand poète américain William Carlos Williams, qui exerçait la profession de médecin dans cette même ville :

« Le feu brûle ; c’est la première loi.

Quand le vent l’attise, les flammes


s’étendent alentour. La parole

attise les flammes. Tout a été combiné


pour qu’écrire vous

consume, et non seulement de l’intérieur.


En soi, écrire n’est rien ; se mettre

En condition d’écrire (c’est là


qu’on est possédé) c’est résoudre 90%

du problème : par la séduction


ou à la force des bras. L’écriture

devrait nous délivrer, nous


délivrer de ce qui, alors

que nous progressons, devient – un feu,


un feu destructeur. Car l’écriture

vous assaille aussi, et on doit


trouver le moyen de la neutraliser – si possible

à la racine. C’est pourquoi,


pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)

vivre. Les gens y


veillent, non pas en réfléchissant mais

par une sous-réflexion (ils veulent


être aveugles pour mieux pouvoir

dire : Nous sommes fiers de vous !


Quel don extraordinaire ! Comment trouvez-

vous le temps nécessaire, vous


qui êtes si occupé ? Ça doit être

merveilleux d’avoir un tel passe-temps.


Paterson, William Carlos Williams

De cette ville de Paterson dans le New Jersey, située à une trentaine de kilomètres de New York, sont aussi originaires Allen Ginsberg et Lou Costello. Ce dernier formait avec Bud Abbott un duo comique célèbre aux USA. Je l'ignorais voici encore deux mois, ce qui n'a guère d'importance ceci dit, sauf que cela formera la matière de la prochaine livraison.
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NB : On peut lire aussi avec grand profit l'article de Christian Risset dans Diacritik.

lundi 27 février 2017

# 49/313 - Intrication, de Jack Bishop à Aurélien Barrau

Au départ, il s'agit d'un jeu, imaginé par Yvan Bernaer pour la nuit du polar, le samedi 22 octobre dernier. Dans la ville de Châteauroux, deux cents équipes recherchent le détonateur et les codes d'une bombe programmée en 1961. Je fais partie des bénévoles, jouant le rôle d'un espion américain chargé de renseigner les joueurs en leur donnant rendez-vous dans quelques coins discrets du centre-ville (pour ma part, le porche ombreux de l'église Notre-Dame, le square de la rue des Remparts, la ruelle du Palan...).


Yvan, passionné de sciences, n'a pas choisi ce terme de "bombe à intrication" au hasard, mais nous verrons cela plus tard.
A la même époque, lisant donc l'essai de Georges Didi-Huberman sur Aby Warburg, je découvre l'analyse qu'il fait d'un concept-clé de ce grand historien de l'art, le Pathosformel (formule de Pathos).

"Un concept comme celui de Pathosformel, écrit Agamben, rend impossible de séparer la forme du contenu, car il désigne l'indissoluble intrication d'une charge émotive et d'une formule iconographique.
Qu'est-ce donc qu'une intrication ? C'est une configuration où des choses hétérogènes; voire ennemies, sont agitées ensemble : jamais synthétisables, mais impossibles à démêler les unes des autres. Jamais séparables, mais impossibles à unifier dans une entité supérieure." (p. 201, c'est moi qui souligne)

Émergence simultanée d'un concept dans deux champs séparés : la physique (fut-elle traitée sur un mode ludique) et l'histoire de l'art. L'art et la science. On trouvera bien d'autres occurrences de l'intrication dans les pages suivantes du cahier Klee.

Mais en ce qui concerne ce chantier-ci de l'Heptalmanach, c'est juste après la convergence opérée par Pierre Bayard entre Godard et Warburg que je rencontre à nouveau l'intrication et ce dans l'ouvrage d'Aurélien Barrau sur les univers multiples, que j'ai évoqué à la 22ème chronique.

Aussi étranges soient-elles, les prédictions de la mécanique quantique ont été vérifiées avec une précision faramineuse tout au long du vingtième siècle. Elle constitue aujourd'hui l'un de nos fondements scientifiques les plus essentiels et les moins contestés. Des expériences déterminantes ont en particulier été menées dans les années 1980 à Orsay (université Paris Sud), permettant d'établir le phénomène d'intrication quantique : deux particules ayant une origine commune ne peuvent être considérées comme indépendantes. Étonnamment, toute mesure opérée sur l'une influera instantanément sur l'état de l'autre, fut-elle distante de milliards de kilomètres. Il n'est plus possible de les considérer comme deux entités : elle sont un unique système quantique. C'est d'ailleurs pourquoi il n'y a pas lieu de considérer qu'un quelconque message se déplacerait plus rapidement que la vitesse de la lumière. (p. 45, c'est moi qui souligne)
Laocoon et ses fils, Vatican Museum, Rome : une des œuvres fétiches d'Aby Warburg - Image même de l'intrication.



samedi 25 février 2017

# 48/313 - Le cahier Klee

J'en termine avec Le Titanic fera naufrage, de Pierre Bayard, un essai qui aura largement irrigué ces chroniques. Il sera une fois encore question de Jean-Luc Godard et de l'anticipation d'événements futurs. "Si certaines œuvres, écrit Bayard, ne puisent pas seulement  leur inspiration dans ce qui s'est passé mais dans ce qui va advenir, il importe d'organiser autrement l'histoire de la littérature et de l'art, au moyen de regroupements qui ne soient pas dépendants de la chronologie classique, mais prennent en charge les grands événements transhistoriques dont les œuvres s'inspirent." Et il voit en Godard l'exemple de quelqu'un qui, à travers son Histoire(s) du cinéma, documentaire de six heures en huit parties, s'affranchit de la succession chronologique. Le s entre parenthèses (que d'ailleurs Pierre Bayard oublie) est déjà révélateur de la pluralité narrative. Dans un entretien pour les Inrocks à la sortie du livre associé au film, en 1998, le cinéaste explique pourquoi seul le cinéma peut, selon lui, donner à voir ce qu'il appelle le tissu de l'Histoire :
A cause de sa matière, de la façon dont il est fait et construit techniquement, le cinéma peut se raconter et faire sa propre histoire. En la faisant, il est le seul à pouvoir donner un sentiment, une idée de ce qu’on a convenu d’appeler l’Histoire. Cette histoire sera différente de toutes les autres puisqu’elle est visible et vivante, puisqu’elle reproduit du vivant à la façon dont le cinéma ou la photo le font. Le cinéma est donc le seul qui peut donner un sentiment du tissu ou du fleuve histoire. Le cinéma peut donner ce que les journaux appelaient autrefois “le film des événements”. En littérature, on ne peut pas. Quand Joyce écrit Finnegans Wake, qui est la somme de tout ce qui peut s’écrire, il dit “Je” : c’est de la littérature, mais pas l’histoire de la littérature. De la même manière, la sculpture ou la peinture ne peuvent pas faire leur propre histoire. Alors que le cinéma peut vraiment raconter une histoire, on l’a toujours dit. Moi, je lui ai fait raconter l’histoire de l’Histoire, à travers le cinéma.
Construites autour de plusieurs thématiques, les huit parties résultent d'un formidable travail de montage, que Serge Kaganski décrit fort bien dans la même édition des Inrocks :
Nos oreilles, nos rétines et notre cerveau sont mitraillés d’informations, de signes et de références, on se raccroche parfois aux branches comme on peut. En malaxant ainsi son matériau, Godard semble vouloir lui faire rendre gorge ; il presse le cinéma et le siècle pour en tirer le nectar le plus concentré (qu’il ait le goût de l’honneur ou le goût de l’horreur), il catapulte images, sons, époques, artistes, œuvres les uns contre les autres tel un accélérateur de particules pour en faire sourdre le sens et la beauté. Godard n’oublie pas qu’une image + une image = une troisième image : c’est là le principe central, le bloc moteur d’Histoire(s), gigantesque travail de collage et de juxtaposition.
 Pierre Bayard écrit de son côté que le "premier effet de ce type de montage est de mettre l'accent sur des affinités ou des correspondances insolites entre les citations qui n'apparaîtraient pas nécessairement dans une histoire plus classique", et un peu plus loin que "l'entreprise de Godard fait penser à celle d'Aby Warburg, cet historien de l'art qui avait entrepris, au début du XXe siècle, de réaliser un atlas où chaque planche réunissait de manière improbable des œuvres issues de périodes et de lieux éloignés, lesquelles, bien que relevant de cultures distantes, lui semblaient présenter, au rebours de toute logique, de singulières ressemblances."

Aby Warburg -planche 77
Nous arrivons là, sans crier gare, à un moment-clé de cette exploration de l'attracteur étrange, car il se trouve que dans les derniers mois de 2016, du 30 septembre à fin décembre, j'ai beaucoup étudié l'oeuvre d'Aby Warburg à travers l'essai de George Didi-Huberman, L'image survivante, Histoire de l'art et du temps des fantômes selon Aby Warburg, Minuit, 2002. Délaissant ce site, et même l'ordinateur, j'avais commencé à accumuler les citations et les notes sur un grand cahier noir acheté un beau jour à Noz. Mon point de départ avait été Paul Klee, dont j'abordai alors la lecture du Journal. Mais rapidement, Warburg s'imposa à de multiples reprises. Et c'est la rencontre d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu, avec son attracteur étrange, qui me fit changer de braquet, suspendre le cahier Klee et ouvrir un nouveau chantier sur Alluvions
Je n'ai pas envie de résumer les 37 pages du cahier Klee, je les ai donc numérisées et je les présente ci-dessous. De manière générale, la composition s'articule autour d'une double page, et je me suis amusé parfois à reproduire au crayon ici et là quelques œuvres remarquables.



Toutes proportions gardées, et sans vouloir se comparer à ces augustes aînés, le travail ici sur Alluvions relève de la même dynamique associative, de la même recherche des correspondances passant outre les espaces et les temps. Un concept central peut résumer tout ceci : l'intrication. Ce sera le sujet de la prochaine chronique.

vendredi 24 février 2017

# 47/313 - 5555

Jacques Hillairet est un pseudonyme. Au vrai, il s'appelait Auguste André Coussillan, et il était colonel, mais « pour que ses petits camarades de l'armée ne se paient pas sa tête », il prend le nom de jeune fille de sa mère lorsqu'il commence à organiser des visites-conférences sur le vieux Paris. Dans l'édition que j'ai dénichée à la brocante des Marins, j'ai retrouvé un prospectus qui reprend le titre de l'ouvrage qu'il a publié en trois tomes aux éditions de Minuit.






La notice de Wikipédia précise que son "Dictionnaire historique des rues de Paris, régulièrement réédité et remis à jour, décrit en détail l’histoire, les monuments et les événements qui ont marqué les quelque 5 334 rues de la capitale."
5334, le nombre est proche de celui donné par Jacques Yonnet dans une chronique du 20 mai 1961, que j'ai lue le 12 février. Comme on pouvait s'y attendre, le nombre de Yonnet n'est pas anodin :
(...) Paris, dis-je, nous offre l'image de ce "creuset" spirituel, il n'est pas, dans les 5555 voies, boulevards, impasses et "cités" qui sillonnent, ornent, agrémentent ou stigmatisent le visage de la capitale (le saviez-vous ?)... une rue comme la rue Mouffetard."
Une recherche sur Google pour avoir une autre source sur le nombre exact de rues ne m'a rien donné. Je doute fort que Yonnet ait compté avec scrupule sur un plan détaillé de la capitale ; il s'est emparé de ce nombre, proche en tout cas de la vérité, parce qu'il est bien plus saisissant que, au hasard, 5334.

5555 dans un film d'animation de 2003
Outre un film d'animation avec les Daft Punk, 5555 a aussi inspiré les scénaristes de Star Wars, qui ont inventé Fives, un soldat-clone surnommé ainsi en raison de son matricule particulier, CT-27-5555.

Toujours est-il que ce même dimanche, m'en allant chercher un bouquet de fleurs, je m'arrête place Gambetta, et, regardant machinalement le tableau de bord, voici que le second compteur kilométrique, le journalier que je ne remets jamais à zéro, affiche le nombre fatidique : 5555.  

C'était à deux pas du bar Parisien, Yonnet eût goûté la coïncidence.

jeudi 23 février 2017

# 46/313 - Le pont des maléfices



Je voudrais revenir sur un élément de la chronique précédente, à savoir ce fameux pont Saint-Louis, dont le film de Claude Dagues (1964) laisse entendre qu'il est maléficié depuis le Moyen Age. A l'époque, il est encore sous la forme d'une passerelle du type pont-cage, remplaçant le pont métallique de 1862, endommagé une première fois en 1939 par un chaland-citerne de 800 tonnes,  puis le 22 décembre de la même année par un automoteur de 1200 tonnes, provoquant la rupture et l’explosion de conduites de gaz. Le pont s'effondra, vingt personnes tombèrent dans la Seine, et trois périrent noyées. Le pont actuel fut édifié en 1969-1970. Et le maléfice semble l'avoir épargné jusqu'ici...

Pont Saint-Louis
Il s'agit donc là du septième pont jeté entre l'île de la Cité et l'île Saint-Louis. Le premier avait été le pont Saint-Landry ou pont de bois, achevé en 1634, et détruit en 1710. Un pont encore en bois, à sept arches, lui avait succédé en 1717, surnommé pont Rouge, à cause de la couleur de peinture. Les crues de 1795 lui seront fatales. Le souvenir de ce pont est encore vivace au vingtième siècle, puisque Marc Schweizer, l'un des amis de Jacques Yonnet, commence son récit par cette phrase : "Ce fut dans un bistrot, comme il se doit, que je rencontrai Jacques Yonnet. A la Taverne du Pont-Rouge, à l'Ile St Louis, près de la passerelle qui relie celle-ci à l'Ile de la Cité." Le lieu existe toujours mais s'appelle Brasserie de l'Isle Saint-Louis, depuis sa reprise par Paul Guépratte, en 1953. Ce qui signifie, incidemment, que la rencontre entre Yonnet et Schweizer a eu lieu entre 1939 et 1953.

Une dernière curiosité : la notice wikipedia donne comme référence Jacques Hillairet - Dictionnaire historique des rues de Paris - Dixième édition - T.2, p.455. Ouvrage que j'ai acquis lors d'une brocante de l'avenue des Marins. Me reportant comme indiqué page 455 du second tome, je ne trouve aucune mention du pont Saint-Louis. D'ailleurs l'index ne donne aucune entrée pour le pont Saint-Louis, mais le Pont rouge est indiqué page 422. Mon exemplaire ayant été imprimé en 1955, il est fort possible que la référence à la dixième édition ne corresponde pas.
Ceci est sans importance sauf que, dans cette fameuse page 455 où il n'est nul question du pont Saint-Louis, je lis ceci sur le n°6, rue Saint-Dominique :
Emplacement de l'hôtel de Hautefort dans une dépendance duquel s'installa, en 1764, Julie de Lespinasse lorsqu'elle fut chassée par sa tante, Mme du Deffand. La maréchale de Luxembourg lui donna le mobilier, et Mme Geoffrin un capital et une pension. Elle installa alors chez elle d'Alembert sans aucun souci du qu'en-dira-t-on ; son salon devint célèbre, les savants, les prélats, les littérateurs en renom le fréquentèrent quoique, peu fortunée, elle ne reçut pas à dîner. Elle mourut là, le 22 mai 1776, après avoir gravi pendant douze ans un douloureux calvaire dû à son amour pour le colonel-comte de Guibert.
Julie de Lespinasse, d'après Carmontelle
 Cet amour funeste ne vous rappelle-t-il rien ? Si vous n'avez la mémoire courte, vous aurez reconnu un air de famille avec la triste destinée de L'ensorcelée de Barbey d'Aurevilly ou de l'Assia du Jugan de Jérôme Leroy.






mercredi 22 février 2017

# 45/313 - Le terroriste et le gitan

Mercredi 15 février. Je venais de publier le matin même la quarante-quatrième chronique, La Chinoise et le porteur de valise, essentiellement basée sur le film de Godard paru en 1967. Le temps avait viré au beau, je désertai donc le bureau et enfourchai ma bicyclette pour un tour de Châteauroux, itinéraire en boucle que j'ai tissé au fil  des mois par les chemins secrets des faubourgs et des parcs, les larges allées cyclables de la zone industrielle ou les sentes humides de la Vallée verte. Je poussai néanmoins jusqu'à cette grande et laide étendue qu'on qualifie de Cap mais à laquelle il manque le vaste horizon qui l'accompagne en principe. J'en revins avec Jugan, le roman de Jérôme Leroy tout juste sorti en poche. L'écrivain m'avait donné la matière d'une belle coïncidence, mon intuition me commandait de me procurer ce livre, que je commençai dès mon retour et achevai en fin d'après-midi. C'est dire déjà la fluidité de sa prose noire.


Car elle est noire, oui, cette prose inspirée du roman non moins noir de Barbey d'Aurevilly, L'ensorcelée, paru en feuilleton en 1852, publié en volume trois ans plus tard. Une jeune femme, Jeanne Le Hardouey, s'y prenait de fascination pour l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, ancien chouan qui tenta de se suicider quand il  comprit que sa cause était perdue, puis fut ensuite torturé et défiguré par des soldats de la République. Sans faire un remake, Jérôme Leroy transpose cette histoire à notre époque, mais dans la même région du Cotentin. L'abbé devient Joël Jugan, ancien chef d'Action Rouge, groupe terroriste de la fin des années 70, lui aussi affreusement défiguré par un suicide raté et une vengeance des policiers. En liberté surveillée après dix-huit ans de prison, dont plusieurs années à l'isolement, il revient dans sa ville natale de Noirbourg, employé dans un centre social à l'aide aux devoirs. C'est un monstre, au physique comme au moral, qui va détruire une jeune étudiante d'origine marocaine, Assia, irrésistiblement fascinée par ce revenant des luttes armées.

C'est là bien sûr un écho très fort à l'article publié le matin-même. D'ailleurs, un des personnages de Jugan, Rodain, aurait très bien pu être un des membres du groupe maoïste de La Chinoise :
Rodain était un ancien de la Gauche prolétarienne qui s'était "établi" en 1967 dans les Forges, avait tenté de noyauter les syndicats, s'était fait casser la gueule par les milices patronales et par la CGT, mais s'était accroché. Une fois la Gauche prolétarienne autodissoute en 1973, il s'était senti incapable de reprendre ses études de philo à la Sorbonne et était resté à Noirbourg, vivant dans son HLM sans qu'il soit possible de savoir s'il espérait encore un jour le soulèvement de la classe ouvrière ou s'il avait trouvé une forme de sagesse : il passait ses dimanches derrière sa porte-fenêtre, à regarder les nuages venus de Jersey et Guernesey filer dans le ciel gris en écoutant France-Musique, n'ayant plus que de rares regards amusés pour le buste de Mao, le petit livre rouge près du téléphone et un vieux tract de la Cause du Peuple, "Patron, nous vous pendrons par les couilles !" qu'il avait mis sous verre par une ironie de l'Histoire dont il était parfaitement conscient. (p. 80-81)
D'autres personnages ont un rôle crucial dans le roman : les Gitans de la Zone, dont la présence dans la région est très ancienne ; dealers, trafiquants, mais aussi guérisseurs ou jeteurs de sorts, ils décalquent les bergers errants de Barbey d'Aurevilly :
Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortilèges. D’où viennent-ils ? où vont-ils ? Ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l’Europe dans toutes les directions, au Moyen Âge ? [...]. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils n’occupent jamais que d’une manière, c’est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d’une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace ; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.
Or, ce même soir, un mail de l'INA me vante un documentaire sur Jérôme Bosch. Je décide de le télécharger (la veille j'avais visionné une exposition autour du peintre, mais je ne m'y attarde pas présentement, j'y reviendrai tôt ou tard), mais je décide aussi de regarder enfin le documentaire de Claude Dagues, écrit en collaboration avec Jacques Yonnet, Paris des maléfices, que j'avais téléchargé le 2 février (l'INA n'en donnait qu'un aperçu gratuit de quelques minutes). Or, un passage autour du Pont Saint-Louis mettait aussi en scène les Bohémiens et leur pouvoir de jeteur de sorts. Voici l'extrait en question :


L'homme interrogé est Pierre Derlon, dont j'avais lu, voici très longtemps, La médecine secrète des gens du voyage, et aussi un article dans la revue l'Originel, à l'été 1979, intitulé "Ainsi parlait mon frère le gitan." Pierre Derlon raconte qu'après avoir sauvé de la noyade un vieux gitan, il avait été adopté, lui le gadjo, dans la communauté de celui qui devint en quelque sorte son maître, Pietro Hartiss. Robert Doisneau a réalisé de belles photos de lui, comme celle-ci, mise en vente à Drouot :

Robert DOISNEAU, Le dresseur de colombe Pierre Derlon, 1963

Au dos du tirage, Doisneau avait écrit : «Cette image a été faite le 11 novembre 1963, à Gentilly chez Pierre Derlon. À cette époque, il était dresseur de colombes (...) Pierre Derlon est aujourd'hui l'auteur de plusieurs bouquins sur la magie gitane, il faut l'entendre raconter le tribunal des corbeaux, c'est un enchantement. Pierrot le manouche est mon ami.»

 Après la noirceur de Jugan, une telle image est un réconfort.

mardi 21 février 2017

# 44/313 - La vallée de la peur

"Les sept membres du comité étaient de glace dans leur fauteuil."
Conan Doyle, La vallée de la peur

 Une nuit hors de la maison. Je n'ai emporté aucun viatique littéraire. Je cherche dans les étagères quelque volume court pour préluder au sommeil. S'impose à moi un Sherlock Holmes, La vallée de la peur. Je réalise que je n'ai jamais lu une seule enquête de Sherlock Holmes, jamais lu Conan Doyle. J'en parle, j'écris sur lui, j'ai vu des films, mais ô dérision, je n'ai rien lu de lui. Il est temps que ce scandale finisse.
 
Le lendemain matin, j'achève le roman. Je suis plutôt sous le charme, je n'ai pas eu la tentation, comme avec Matheson, de couper court et de tailler la route dans un récit filandreux. Non, c'est efficace et nerveux. Et puis, cerise on the cake, il me semble que l'attracteur étrange y a semé quelques indices, comme il sied à un roman policier qui s'introduit dans l'Heptalmanach.

Rappel : Heptalmanach = Hepta (sept) + Almanach.

Observons donc tout d'abord que le  livre se divise en deux parties, The Tragedy of Birlstone et The Scowrers (mal traduit à mon sens par Les éclaireurs dans Le Livre de Poche ou (c'est mieux) par Les écumeurs (Wikisource) - en fait scowrer est un vieux mot pour Hooligan). Et chacune de ces parties comporte sept chapitres. Le chapitre final, le septième donc, raconte l'arrestation en Amérique de la fine fleur de la loge du crime, sept bandits abusés par le détective de l'agence Pinkerton, Birdy Edwards, infiltré en leur sein.

Inversement, le premier chapitre, qui se déroule à Baker Street, chez Holmes et Watson, relate le décryptage d'un message de Fred Porlock, agent du Professeur Moriarty, ennemi juré de Holmes.
"Tout en parlant, Holmes, du plat de la main, lissait le papier sur son assiette vide. Je me levai, et, me penchant sur lui, je regardai la singulière inscription suivante :
534 C2 13 127 56 31 4 17 21 41 DOUGLAS 109 293 5 37 BIRLSTONE 26 BIRLSTONE 9 127 171
« Qu’en pensez-vous Holmes ?
— Qu’il y a là un message chiffré
— À quoi sert d’envoyer un message chiffré quand on n’en a pas donné le chiffre ?"
Le chiffre (the cipher) n'arrivera pas mais Holmes, par déduction, va le trouver : il s'agit de prendre les mots dans la deuxième colonne de la page 534 d'un livre forcément épais et d'usage courant. De fil en aiguille, il en déduit qu'il s'agit d'un almanach, en l'occurrence le Whitaker's Almanac, un livre de références publié pour la première fois en 1868 et toujours en vente à ce jour.

 Voilà de la bonne cryptographie, bien dans la lignée du Scarabée d'or, d'Edgar Poe.

Ceci étant dit, je me suis aussi intéressé à un détail de l'histoire dans le second chapitre. Holmes reçoit l'inspecteur Mac Donald, et la conversation roule sur le professeur Moriarty. Mac Donald a obtenu un entretien à son cabinet et a été impressionné par son savoir et son charisme. Holmes attire alors son attention sur un élément de décor :
Et avez-vous remarqué, au-dessus de la tête du professeur, un tableau ?
— Peu de choses m’échappent ; c’est vous, je crois, qui m’avez appris à observer, monsieur Holmes. Oui, j’ai vu cette peinture : une jeune femme, la tête appuyée sur les mains et regardant de côté.
— Le tableau en question est de Jean-Baptiste Greuze. »
L’inspecteur s’efforça de paraître intéressé.
« Jean-Baptiste Greuze, continua Holmes, joignant ses doigts et se renversant sur sa chaise, est un artiste français qui, de 1750 à 1800, eut une carrière féconde et brillante. La critique moderne a largement ratifié l’estime qu’avaient pour lui ses contemporains. »
Les yeux de l’inspecteur devenaient vagues.
« Ne ferions-nous pas mieux ?… commença-t-il.
— Nous sommes dans notre sujet, interrompit Holmes. Tout ce que je dis se rattache directement, essentiellement, à ce que vous avez nommé le mystère de Birlstone. Dans le fait, c’en est comme le centre. »
Mac Donald eut un faible sourire ; et me regardant de l’air de me prendre à témoin :
« Votre pensée va trop vite pour moi, monsieur Holmes. Vous sautez d’un point à un autre : je n’arrive pas à franchir l’intervalle. Quel rapport peut-il y avoir entre ce tableau ancien et l’affaire de Birlstone ?
— Il n’est rien qu’un détective ne doive savoir, prononça Holmes. Même le fait, insignifiant en apparence, que la Jeune fille à l’agneau, de Greuze, atteignit, en 1865, à la vente Portalis, le prix, de cent mille francs, peut susciter chez vous toutes sortes de réflexions.

Moriarty ne touchant officiellement que sept cents livres par an (tiens encore un sept), Holmes veut signifier à Mac Donald que le professeur, pour acquérir une telle oeuvre, doit disposer de revenus autres bien supérieurs. Mais ce n'est pas cela qui me retient, je me pose plutôt la question de savoir pourquoi Conan Doyle a choisi ce tableau de Greuze, dont le nom, dans le texte original, est maintenu en français, La jeune fille à l'agneau.
Un site anglo-saxon propose une interprétation : "The reference to La Jeune Fille à l'agneau, while literally meaning "Young Girl with a Lamb", may be taken as a pun meaning "The Young Girl from Agnew". This could be is a reference to the infamous 1876 theft of an immensely valuable portrait of Georgina, Duchess of Devonshire by Gainsborough, which was stolen from the art dealer William Agnew. The crime was not solved for twenty-five years, nor the painting recovered, until the Pinkterton Detective Agency managed to trace it back to the American master criminal Adam Worth, nicknamed the "Napoleon of Crime" and speculated to be the basis for Professor Moriarty. Because of a lack of evidence, Worth was not arrested, but eventually sold the painting back to Agnew for $25,000. 
Le choix du Greuze tiendrait donc du calembour, l'agneau rappelant Agnew, le marchand d'art volé par un des prototypes de Moriarty, Adam Worth.

En ce qui me concerne, je ne peux m'empêcher de faire un lien (que Conan Doyle ne pouvait évidemment pas faire) avec mon propre personnage d'inspecteur dans la sixième fiction 1967, Edmond Lagneau : "Dans ce type d’enquête, il était l’homme le plus rationnel qui soit, l’Auguste Dupin de la section, le Sherlock Holmes de Ménilmuche (son quartier de naissance où il persistait à crécher, veillant de près sur son vieux papa, ancien anarcho-syndicaliste chez Renault)."

J'ajouterai pour finir que cette fameuse vente Portalis de 1865 a déjà eu l'honneur de ces chroniques, lorsque je me suis penché l'an dernier sur l'histoire du reliquaire de Vivant Denon. Voici le passage en question :

"Le lundi 13 mars 1865, le Reliquaire (Ulric Richard-Desaix l'honore en effet d'une majuscule) repasse "de nouveau sous le marteau des Commissaires-priseurs" (...)  à l'Hôtel de Pourtalès même, 7, Rue Tronchet, où se faisait la vente, — devant une salle à peu près vide (...). — Ce jour-là, tout le flot des curieux habituels des grandes ventes publiques s'était porté sur les boulevards et aux Champs- Elysées, attiré au dehors par la cérémonie à grand spectacle des obsèques du Duc de Morny, dont le service funèbre se célébrait, — justement à deux pas de la rue Tronchet, — en l’Église de la Madeleine, précisément à la même heure. Le Reliquaire fut donc adjugé sans grand tapage."
C'est le comte Arthur Desaix, petit-neveu du général, qui s'en rend alors acquéreur pour la "modique somme de 300 francs". En comparaison des 5000 francs lâchés par le Comte de Pourtalès, on peut concevoir qu'il s'agit d'une bonne affaire..."

De cette coïncidence de dates et de lieux, je ne sais encore que penser, mais il est clair que l'attracteur étrange a noué de nouveaux fils et qu'il faudra se muer en détectives Pinkerton de l'esprit pour en démêler les tenants et aboutissants.

lundi 20 février 2017

# 43/313 - Le rêveur lunaire

Pour la huitième fiction 1967, à la date du 19 février, j'ai été amené à évoquer la mort, la veille même de ce jour, de Robert Oppenheimer, le scientifique responsable du plan Manhattan, parfois surnommé "le père de la bombe atomique".  Un demi-siècle s'est donc écoulé depuis sa disparition. Un peu plus tard - j'avais déjà écrit la fiction - je me suis souvenu de cet autre savant physicien, Leo Szilard, dont j'avais parlé dans un article du 3 décembre 2015, Manhattan, de Woody à Leo : c'est la bande dessinée Les rêveurs lunaires (Gallimard/Grasset), d'Edmond Baudoin et Cédric Villani, qui m'avait fait découvrir ce génie méconnu.


Permettez-moi de reprendre ici ce que j'écrivais alors en 2015 :

"Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche."

Je décidai alors de reprendre la BD pour voir ce qu'elle rapportait de Robert Oppenheimer. Mais, en fait, il y avait encore plus intéressant : la manière dont Leo Szilard avait eu la vision de la réaction en chaîne qui allait conduire à la bombe atomique. C'était en 1933, à Londres, après une conférence du savant Rutherford, où celui-ci, parlant de l'énergie qu'on libère en cassant des noyaux, explique qu'elle est minuscule et que quiconque prétendrait l'exploiter n'était qu'un rêveur lunaire. Leo Szilard, contradicteur-né, relève le défi :

Surprise : voici H.G. Wells qui resurgit, que j'ai évoqué tout récemment. Le parallèle continue à la page suivante :


L'imagination est l'outil indispensable pour réaliser l'impossible. Ce que ne démentirait ni Edgar Poe, ni Hughes Duffau ; ce qu'affirme donc ici en somme le mathématicien Cédric Villani, scénariste de cette bande dessinée. Que H.G. Wells ait puisé son inspiration chez Frederick Soddy n'est pas ici indiqué, mais ceci est de peu d'importance. Parmi les savants de son époque, il avait eu l'intuition de choisir celui qui voyait plus loin que les autres.

Dans sa postface, Cédric Villani n'hésite pas à qualifier Szilard de prophète. Ce que semble confirmer sa notice Wikipedia qui nous apprend par exemple qu'encore "enfant, il aurait prédit la Première Guerre mondiale avec plusieurs années d’avance. Lors de l’apparition des Nazis, il aurait annoncé qu’ils contrôleraient un jour l’Europe entière. En 1934, il aurait prévu les détails de la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, il a pris l’habitude de vivre à l’hôtel avec une valise toujours prête. Selon ses dires, « il suffit de prendre le train le bon jour ». En effet, il quitta l’Allemagne pour se rendre à Vienne le jour de l’incendie du Reichstag, pressentant la fin de la démocratie à cette époque."

Leó Szilárd vers 1960 (Wikipedia)
Sur Szilard, on peut consulter les archives en ligne réunies par Gene Dannen. Sur la page d'accueil, on ne s'étonnera pas de trouver une image de  The World Set Free, le roman de H.G. Wells qui anticipe la bombe.

samedi 18 février 2017

# 42/313 - De l'importance de la pièce de monnaie en littérature

Après Petite table, sois mise ! j'ai enchaîné sur l'autre roman de Anne Serre emprunté à la médiathèque, Les débutants (Mercure de France, 2011). L'histoire d'une certaine Anna Lore, quarante-trois ans, qui rencontre un certain Thomas Lenz, âge non spécifié. Coup de foudre. Seul ennui : elle vit depuis vingt ans avec Guillaume : "Que c'est étrange de quitter quelqu'un que l'on aime pour quelqu'un que l'on aime. On passe par une passerelle qui n'a pas de nom, qui n'est nommée dans aucun poème. Non, nulle part on ne donne de nom à ce pont et c'est pourquoi Anna eut tant de mal à le franchir."
La valse-hésitation entre les deux hommes, les deux amours, va constituer l'essentiel du livre. Ceci est bien résumé dans ce passage de la page 27 où elle écrit : 
"Pendant les dix mois qui suivirent, chaque jour, puis à chaque heure et parfois ensuite d'une minute à l'autre, Guillaume et Thomas ne cessèrent de se déplacer dans son théâtre. Tantôt Guillaume était devant et Thomas au fond de la scène, tantôt Thomas apparaissait et Guillaume disparaissait, et ceci chaque jour, à chaque heure, chaque minute parfois, tant et si bien que lorsqu'elle regardait en elle -et elle ne faisait que cela, accaparée par cette pièce fascinante - c'était toujours nouveau, toujours incertain. Longtemps elle ne sut lequel de ces deux hommes elle aimait, lequel elle préférait. L'un ? L'autre ? Les deux ? Aucun ? C'était comme s'ils étaient l'avers et le revers d'une même médaille. Aurait-elle dû la jeter en l'air et décider : c'est pile ou face ? Elle la jetait en l'air, c'était pile qui retombait, elle la rejetait, c'était face."
Dans ce paragraphe s'opère un glissement sémantique de la pièce de théâtre qu'interprètent Thomas et Guillaume, en une fascinante rotation des places, à la pièce de monnaie (la médaille) qu'on jette en l'air pour décider du destin. Lisant ceci, je songeai soudain à ces deux autres livres lus récemment où une simple pièce (de monnaie) concluait l'intrigue.



C'était Ubik tout d'abord, de Philip K. Dick : au dernier chapitre, Glen Runciter, au moratorium où sa femme est conservée, donne un pourboire à un employé, des pièces de cinquante cents. Mais l'employé fronce les sourcils et demande ce que c'est que cette monnaie :
"Runciter examina longuement les pièces. Il vit tout de suite ce que l'employé voulait dire ; de façon très nette, elles n'étaient pas ce qu'elles auraient dû être. Quel est ce profil ? se demanda-t-il. Qui figure sur ces trois pièces ? Ce n'est pas du tout le bon personnage. Et pourtant il m'est familier. Je le connais.
Alors il reconnut le profil. Je me demande ce que ça signifie, se dit-il. C'est la chose la plus bizarre que j'aie jamais vue. La plupart des choses finissent par s'expliquer. Mais... Joe Chip sur une pièce de cinquante cents ?
C'était le première fois qu'il voyait de la monnaie Joe Chip.
Il avait l'intuition, avec un frisson, que s'il fouillait ses poches et son portefeuille il en trouverait d'autres spécimens.
Tout ne faisait que commencer."
Fin du livre. Faut-il préciser que Joe Chip est le personnage principal d'Ubik, anti-psi travaillant dans l'agence de Runciter ? Il est amusant de voir que sa première apparition dans le livre, au chapitre 3, coïncide là encore avec la manipulation d'une pièce de monnaie :
En pyjama à rayures bariolé style costume de clown, Joe Chip s'assit à la table de sa cuisine, alluma une cigarette et, après avoir inséré une pièce de monnaie, manœuvra le cadran de la machine à homéojournal récemment louée pour lui. Ayant la gueule de bois, il dédaigna nouvelles interplanétaires, resta en suspens sur informations courantes, puis finalement sélectionna la rubrique potins. [C'est moi qui souligne]
De manière générale, les objets techniques de l'appartement ne fonctionnent que si l'on glisse une pièce dans la fente, la cafetière par exemple et même la porte qui, un peu plus tard, refuse de s'ouvrir en l'absence de pièce de dix cents. Nous sommes dans une société hypercapitaliste où la moindre action se paie.
Par la suite, Joe Chip et ses amis vont vivre une régression temporelle, se retrouvant dans l'Amérique profonde de 1939, et la question sera de savoir s'ils sont morts, vivants ou semi-vivants, autrement dit cryogénisés dans le moratorium de Runciter. La notice de Wikipedia va jusqu'à écrire que "Dick met en œuvre le « chat de Schrödinger » : ses héros sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? Ou bien les deux à la fois ?"


La régression temporelle est aussi au cœur du roman de Richard Matheson déjà évoqué dans un billet précédent, Le jeune homme, la mort et le temps. Légèrement postérieur à Ubik, ce livre relate l'aventure du scénariste Richard Collier, condamné à 36 ans par une tumeur cérébrale inopérable, tombant amoureux de l'image d'une actrice du XIXe dans un hôtel au bord du Pacifique, et parvenant à rejoindre 1896 par autohypnose. Il rencontrera l'actrice sur la plage, vivra avec elle une nuit d'amour incandescente, malgré l'hostilité de son imprésario, avant de revenir à cause d'un détail futile dans le temps présent, en 1971.
J'adore l'argument du livre, et les premières pages sont formidables, lorsque Collier part à l'aventure, désespéré par le verdict de la médecine. Une fois parvenu à l'hôtel et que l'intrigue se noue autour de l'amour d'Elise Mac Kenna, l'écriture change et s'éloigne de la nécessité fougueuse du début. Le roman, à mon sens, se traîne en longueur. Ce n'est guère qu'à la toute fin qu'on retrouve la tension initiale. 
Or qu'y a-t-il au tout début du périple ? Eh bien ni plus ni moins qu'un jet de pièce :
Ai joué à pile ou face avant de quitter la maison. Pile le sud, face le nord. Cap sur San Diego. Drôle de penser qu'un mouvement de poignet en plus et je serais à San Francisco tard dans l'après-midi.
Et comment va s'opérer le retour en 1971, signifiant la séparation définitive avec l'être aimé ? Encore une fois par une simple pièce de monnaie, une des pièces qui lui avait été données dans une pharmacie-bazar de 1971 était passée dans la doublure de sa veste :
Je la saisis, la sortis et la regardai.
C'était une pièce de un cent de 1971.
Aussitôt, quelque chose d'obscur et d'horrible commença à s'accumuler en moi. Sentant venir la catastrophe, j'essayai de jeter la pièce loin de moi mais elle me restait collée aux doigts comme si elle était douée d'un affreux magnétisme.[...] Je restai là, sans réagir, muet et tremblant, tout en sachant que les tissus conjonctifs qui me reliaient à 1896 et à Élise étaient impitoyablement tailladés.[...] Tout en me mettant en marche, je ne pensais qu'à une chose : parce qu'une pièce de monnaie était tombée dans la doublure de ma veste et avais fait le voyage avec moi, j'avais perdu Élise. J'aurais pu surmonter les autres chocs, mais c'était la pièce finalement, qui m'avait ramené à mon point de départ.
Et les dernières lignes du roman récapitulent toute l'histoire tragique et dérisoire de Richard Collier :
Tandis que je contemplais le cadran [d'une montre en or donnée par Elise, seul vestige de son passage en 1896, comme un symbole aussi du temps perdu], une pensée grotesque me traversa l'esprit comme une déchirure. C'était une pièce de monnaie jetée en l'air qui, à l'origine, m'avait fait mettre le cap sur San Diego. Une pièce de monnaie m'avait amené vers elle. Une pièce de monnaie m'avait emporté loin d'elle, loin de mon amour, de mon seul amour, de mon amour perdu.


vendredi 17 février 2017

# 41/313 - Ensorcelante cohérence du monde

De plus en plus je me laisse porter par l'intuition, et cela se traduit par des impulsions irraisonnées, un appel soudain à se diriger vers tel endroit ou vers tel livre, un mouvement de l'âme, un regard, une tension, un geste vers une nervure du réel qui fait discrètement signe. L'inconscient parle, non, il ne parle pas, il indique, désigne, esquisse, ébauche, à vous de suivre ou non ses lignes de fuite.

Prévoyant de rédiger le précédent article autour d'Anne Serre, directement en ligne comme d'habitude, je me rends tout de même, par curiosité, car cela n'a a priori rien à voir, sur ma page Netvibes, page publique également nommée Alluvions, limitée à douze sites (et même en ce moment à onze). Je n'entreprends aucune visite systématique des nouvelles entrées, non, je me rends, car cela fait un certain temps que je l'ai délaissé, sur le blog de l'écrivain Jérôme Leroy, Feu sur le quartier général. A la date du dimanche 5 février, je découvre ceci :


Une belle coïncidence (c'est bien, il n'y a pas qu'à moi que cela arrive). Mais, bon, je ne pense pas en faire état pour autant. Je plonge dans mon article.
Relisant la nouvelle d'Anne Serre, je suis alors intrigué par les dernières pages, en fait la deuxième et dernière section de la troisième et dernière partie. Je la cite in extenso pour la bonne compréhension de ce qui suivra :

"Je repartis de chez Ingrid avec une petite part nouvelle de paix dans mon cœur. J'ai toujours aimé les voyages en train. Celui que je fis pour rentrer, changeant trois fois de correspondance, est un des beaux souvenirs de ma vie.. Je me rappelle avoir attendu deux heures la correspondance pour une autre ville. Parce qu'avec Ingrid, secrètement, nous avions déployé la carte de notre vie sur une table sombre et que j'avais pu y distinguer clairement, peut-être pour la première fois, le tracé des routes, la configuration du paysage, j'attendis mon train au buffet de la gare avec confiance. Tout m'y semblait à sa place : le garçon essuyant des verres derrière le bar, l'arrivée des voyageurs ou des errants venant prendre un verre. C'était jusqu'aux conversations que j'écoutais qui me semblaient justes et à leur place. Le monde avait une cohérence ensorcelante.
Ivre de cette cohérence, je sortis pour faire quelques pas dans la ville. Les rues étaient vides - c'était un dimanche -, j'allais jusqu'à l'église qui se révéla être une cathédrale dont les flèches noires me précipitèrent aussitôt dans mon enfance extraordinaire, et je vis que ces flèches étaient celles que je voyais du temps  où Pierre Peloup, dans une vaste plaine, sa voiture gris métallisé immobile, s'activait sur moi, en moi, en dessous de moi, tandis que je regardais un oiseau derrière la portière, tandis que Marianne, ma mère, attendait une visite enflammée. Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes, qu'il suffisait - comme je l'avais toujours su, toujours cru - d'être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une œuvre d'art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre cœur brisé." [C'est moi qui souligne]
Les échos entre les deux textes étaient proprement incroyables : cette cohérence du monde tout d'abord, que les deux auteurs jugent merveilleuse ou ensorcelante. Puis le jour où cela se passe : un dimanche, avec une même référence au train, qui apparaît dans un des libellés de Jérôme Leroy, mais encore plus clairement dans un billet postérieur du 10 février, Quitter Vierzon, où il écrit ceci :
Dans un demi-sommeil, lors d'un arrêt anormalement long en gare de Vierzon, le voyageur à bord du train désert se demanda soudain combien de filles, en cet instant précis, un 10 février à 16h31, faisaient l'amour dans la petite ville un peu triste. Une, cinq, dix, aucune? Le train repartit, il n'y eut pas de réponse et le voyageur éprouva une très brève mais intense tristesse comme s'il avait laissé échapper la chance unique de résoudre le mystère de toute chose.
Puis il se rendormit et ce fut tout.
L'amour dans la voiture de Pierre Peloup résonne enfin avec la question de Jérôme Leroy sur les amours  des jeunes femmes vierzonnaises, et comme une harmonique à la couverture du livre de Cécil Saint-Laurent (pseudonyme de l'écrivain Jacques Laurent), ce titre A bouche que veux-tu que le duo Brigitte reprit (sans doute sans le savoir) pour sa chanson sortie en août 2014 :


"Tu le sais, une évidence de tous les diables
 Je le sais, succomber est inévitable 
Quel dangereux paradis, s'offrir 
A bouche que veux-tu 
L'extase, un incendie qui nous tue
 C'est merveilleux, tu es foutu"

Ce jeu de miroirs des deux chanteuses, avec ce seul prénom pour deux visages, ne peut que nous évoquer encore une fois le Otto de Marc-Antoine Mathieu.



jeudi 16 février 2017

# 40/313 - Petite table, sois mise !

Interlude entre deux billets Bayard/Godard.

L'avant-dernière fois où j'avais retourné les livres empruntés à la médiathèque Equinoxe, de fait j'en avais  oublié un. Acte manqué peut-être car il s'agissait de l'essai d'Aurélien Barrau, l'astrophysicien des univers parallèles (essai que j'avais déjà rendu puis réemprunté peu de temps après, c'est dire l'intérêt que j'y avais pris). Bref, peu après, comme il fallait s'y attendre, je reçus un courrier de rappel m'enjoignant de rapporter ledit ouvrage sous peine de suspension de cinq jours. Normal. Je profite donc d'un trou dans l'emploi du temps pour obtempérer, avec le secret espoir que cet incident mineur me donne l'occasion peut-être de ramener une nouvelle perle de là-bas, une nouveauté, qui sait, venant juste d'échouer sur les rayonnages, ou une ancienneté ressurgie des profondeurs des magasins pour une exposition quelconque, allez savoir.
Déception : rien ne me faisait signe, et j'allais repartir bredouille lorsque je m'avisai que la médiathèque recelait peut-être quelque ouvrage de cette auteure récemment découverte, et qui m'avait étonné avec son voyage fictif avec Enrique Vila-Matas : je veux bien sûr parler d'Anne Serre. Or c'était bien le cas, trois ouvrages étaient à ma disposition. J'en empruntais deux. Et le soir-même, je me plongeai dans le plus court, 59 pages, édité chez Verdier en 2012, Petite table, sois mise !


Le titre emprunte à un conte de Grimm, et l'on serait tenté d'écrire qu'il s'agit là d'un conte érotique, si l'on s'en tenait à l'orgie familiale, incestueuse, qui y est décrite, et qui serait parfaitement scandaleuse s'il s'agissait d'un quelconque témoignage ou récit, sauf que l'érotisme est ici parfaitement tenu à distance, et que l'écriture ne vise pas du tout à créer un émoi sensuel chez le lecteur : nous sommes ici, comme l'explique elle-même Anne Serre dans un entretien chez Mollat, dans l'espace même de la littérature, où tout est possible, où les dimensions énigmatique et initiatique sont primordiales. Eric Chevillard, dans Le Monde des livres du 7 septembre 2012, le montrait avec clarté :

Jamais les mots « inceste » ou « pédophilie » ne sont utilisés par la narratrice, fillette devenue adulte qui raconte son enfance à la première personne. Et c’est là l’audace principale d’Anne Serre que de braver le vieil interdit, ravivé dans nos consciences modernes par de sordides et récurrents faits divers Or justement nous ne sommes pas là dans le fait divers, mais bien dans l’espace littéraire du conte où tous les excès sont permis, et même souhaitables, puisque le corps et l’esprit du lecteur s’y trouvent ainsi mis à l’épreuve et ébranlés, confrontés soudain à cette effrayante liberté en deçà du bien et du mal qui précède les lois morales et politiques.
Pas de morale ou de message délivrés au bout de cette lecture remplie d'étrangeté. Si étrange d'ailleurs qu'il n'a pas créé à ma connaissance de scandale, si éloigné se tient-il d'une sorte d'autofiction à la Christine Angot, décrivant, elle, l'inceste dont elle a été victime avec force détails réalistes. Tout échappe chez Anne Serre au réalisme, et pourtant, paradoxe suprême, c'est le réel qu'elle essaie de capter : "il n'est pas facile d'attraper les poissons fuyants du réel"(p. 33). Un réel plus grand que la supposée réalité.

Et ce récit m'a d'autant plus envoûté qu'il entrait, comme Voyage avec Vila-Matas, en résonance avec les fils de l'attracteur étrange. Et ce dès l'incipit : La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j'avais sept ans. Formidable ouverture, qui donne le la de la transgression qu'opère la nouvelle, et qui met le sept en scène. Et cela n'a rien de fortuit, car Anne Serre, comme moi est né en 1960. La narratrice a donc l'âge de l'auteur, bien qu'il ne s'agisse absolument pas d'une autobiographie, ayant vécu, confiait-elle à Anne Diatkine (Libération, novembre 2012), dans une "famille bourgeoise, provinciale, croyante. J’ai beaucoup aimé être élevée dans la religion chrétienne, un monde merveilleux, qui me plaisait et me convenait. » Page 11, elle est encore plus précise : "Lorsque je vis papa, le 7 juillet 1967, dans la rue Alban-Berg, déguisée en fille -car je le reconnus -, je fus émerveillée, puis j'eus envie de le suivre." 7 juillet 1967, autrement dit 7-7-67. Ce n'est évidemment pas un hasard.

Je me demande aujourd'hui pourquoi Anne Serre a choisi Alban Berg pour nommer la rue où demeure la famille du livre. Car il me semble exclu que le musicien ait été choisi sans raison. Est-ce à cause de la proximité phonique entre les deux noms : Anne se lovant dans Alban, Serre et Berg étant en assonance ? A mon sens, cela ne saurait suffire. Si l'on regarde la biographie d'Alban Berg, on apprend maintenant qu'il a composé en autodidacte environ quatre-vingts lieder entre 1908 et 1911, mais qu'il n'en a choisi que sept pour être orchestrés en 1928, les  Sieben frühe Lieder (en français, Sept lieder de jeunesse) pour mezzo-soprano et piano.


Est-ce là la raison suffisante ? Je ne le pense encore pas. Je songe encore que la figure d'Alban Berg m'est apparu une première fois dans des circonstances tragiques (la mort de la fille d'un ami en avril 2015) avec son Concerto à la mémoire d'un ange, qu'il composa en hommage à Manon Gropius, la fille d'Alma Malher et de Walter Gropius. Je tenais alors un carnet papier, que j'appelais Carnet de l'attracteur étrange. La même chose qu'ici, mais pour moi-même, et au crayon de papier.

A la vérité, je n'ai aucune certitude. Et puis soudain, d'autres rapports se sont dessinés devant moi, dans le même temps que la rédaction de ce billet. J'en rendrai compte demain.

mercredi 15 février 2017

# 39/313 - La Chinoise et le porteur de valises

La Chinoise, J.L. Godard (1967)
Dans le dernier chapitre de son essai, Pierre Bayard se penche sur le cas de La Chinoise, le film de Jean-Luc Godard réalisé en 1967 (année-phare du projet Heptalmanach et année prolifique pour le cinéaste : outre Deux ou trois choses que je sais d'elle, il tournera aussi Week-end). Un autre exemple d'anticipation : à travers les tribulations d'un petit groupe d'étudiants maoïstes, il annoncerait les événements de mai 68. C'est d'ailleurs ce qu'écrit Arnaud Hée, sur le site Critikat , non sans ajouter que se limiter à cela serait assez réducteur :
"C’est enfoncer une porte ouverte que de déclarer que Godard annonce le soulèvement de Mai 68, ce qui est vrai, mais ce serait réduire La Chinoise au simple constat d’une fracture générationnelle déjà largement consommée et de l’odieux système d’une université française sclérosée, au bord de l’explosion. Pour qui fut en contact avec le milieu universitaire de Nanterre en 1967, ce n’est sans doute pas une immense opération intellectuelle que d’imaginer que les digues sont prêtes à rompre. Ce qui est plus intrigant et impressionnant concernant ce film et Godard lui-même – qui s’apprête pourtant à se jeter dans la bataille avec l’aventure gauchiste du groupe Dziga Vertov – c’est l’aspect extrêmement déceptif et désillusionné, mais non moqueur ou narquois, du regard posé sur ces jeunes révolutionnaires. La Chinoise porterait ainsi l’émergence de l’agitation gauchiste préalable aux événements de Mai 68, mais surtout la gueule de bois postérieure à ce mouvement."
Antoine de Baecque partage aussi cette analyse (dans un entretien* que rappelle Pierre Bayard), "le film est peut-être moins prémonitoire de mai 68 que de son échec et de celui du gauchisme, la description positive des jeunes révolutionnaires étant fortement tempérée par la manière dont leur projet est relativisé, aussi bien par les personnages d'Henri et de Jeanson que par l'assassinat burlesque du ministre soviétique et l'écriture décalée de l'ensemble."


La portée dérisoire de l'action du groupe éclate lors de la conversation de l'étudiante en philosophie Véronique (jouée par Anne Wiazemsky, compagne de Godard à l'époque) avec son ancien professeur Francis Jeanson, dans son propre rôle d'ancien soutien de la cause algérienne, porteur de valises condamné par contumace en octobre 1960 à dix ans de réclusion et amnistié en 1966. Dans le train qui les conduit en province, où Jeanson a choisi de travailler pour le théâtre, il pointe avec patience les incohérences de leur projet terroriste : « À quoi ça sert de tuer des gens si tu ne sais pas ce que tu feras après. Vous savez seulement que le système actuel vous est odieux et que vous êtes terriblement impatient d’en finir avec lui ».



Quelque temps avant, pour Noël, j'avais offert à mon père sa première BD : Histoire dessinée de la guerre d'Algérie, par Benjamin Stora et Sébastien Vassant. Un récit passionnant et émouvant, d'une très grande clarté, qui raconte le conflit de novembre 54 à l'été 62, de la Toussaint rouge aux accords d'Evian. Francis Jeanson en est l'un des acteurs. A sa mort, en 2009, Benjamin Stora évoqua son parcours dans un entretien à Médiapart. Extrait :

MP: Comment peut-on analyser la figure de l'intellectuel engagé qu'était Jeanson, au regard des intellectuels d'aujourd'hui ?
B.S.: C’est l’homme qui a voulu toujours mettre en adéquation la théorie, les paroles, les idées avec l’action, et ne pas s’engager à l’intérieur de partis politiques. Il avait comme morale essentielle l’investissement pratique dans un certain nombre de tâches à accomplir. On en est loin aujourd’hui car les figures intellectuelles actuelles sont des experts qui formulent des opinions sans s’engager véritablement, sans distribuer des tracts, ou militer dans des réseaux politiques.
La grande leçon qu’on retient d’intellectuels comme Jeanson, Sartre, et même Camus, c’est cette nécessité d’être dans la vie de la Cité pour lancer de manière perpétuelle ce défi, pour que la citoyenneté soit effective. L’engagement politique des intellectuels français de cette époque a eu une portée mondiale extrêmement puissante, sur des continents entiers comme l’Amérique latine, l’Asie, l’Afrique. Ils étaient considérés comme très engagés et très volontaires. Comme on le voit, les temps ne sont plus tout à fait les mêmes...


_________________
* Entretien avec Pierre-Henri Gibert, in La Chinoise [1967], DVD, Gaumont-Pathé, 2012.

mardi 14 février 2017

# 38/313 - Et c'est ainsi qu'elle se souvint de Paris


Au nombre des grands écrivains au pouvoir d'anticipation, Pierre Bayard désigne aussi Herbert George Wells, H.G. Wells, célèbre pour ses romans de science-fiction comme La Guerre des mondes ou La machine à explorer le temps. C'est cependant avec une œuvre moins connue, La Destruction libératrice, (The World set free) qu'il le considère au meilleur de sa vision prophétique.
Écrit en 1913, le livre décrit en effet une guerre atomique en 1958, avec la première explosion nucléaire de l'Histoire anéantissant Paris, bombardée par les Allemands :

On aurait dit qu'elle se tenait au sein d'un univers étrange, un univers dévasté et sans bruit, un monde où s'étaient entassées toutes les choses fracassées. Il y avait une lueur - et d'une manière ou d'une autre, cela était plus familier à son esprit que tout ce qui pouvait l'environner -, une lumière pourpre qui tremblotait. C'est alors qu'elle reconnut à proximité, émergeant d'une confusion de débris, le Trocadéro. Il avait quelque peu changé, des parties s'en étaient allés, mais l'on ne pouvait pas se tromper sur sa silhouette. Il se détachait sur un fond de fumée rouge, qui jaillissait du sol en tourbillonnant. Et c'est ainsi qu'elle se souvint de Paris, de la Seine, de la chaude soirée au ciel couvert et des activités brillamment éclairées de la Direction des Opérations... (p.92)
Pierre Bayard ne tarit pas d'éloges sur Wells : "On n'en finirait pas de recenser toutes les anticipations que comporte le roman de Wells, à commencer par celle qui se situe au cœur de l'intrigue, à savoir la fabuleuse énergie contenue dans la matière et la capacité qu'a l'être humain d'en tirer des armes terrifiantes. En 1913, personne n'imaginait qu'il serait un jour possible  de créer des armes de destruction massive à partir de l'atome." 

Wells n'avait d'ailleurs besoin de personne pour vanter sa prescience, se targuant aussi d'avoir annoncé clairement, un an avant son déclenchement, la première guerre mondiale :
L'alliance des Empires d'Europe Centrale, l'ouverture de la campagne par les Pays-bas, et l'envoi du corps expéditionnaire britannique, toutes ces prévisions se sont vues confirmées six mois après la parution du livre.
Bref, Wells nouveau Nostradamus, ainsi que le suggère Jacques Van Herp, dans la postface de l'édition française du livre ?


Cet emballement autour de Wells me laissait dubitatif. C'est alors que je me souvins du fantastique essai de l'écrivain Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à plumes, 2003), qui faisait l'histoire de la terreur venue du ciel en mêlant la littérature aux sources scientifiques et historiques. Treize ans me séparait de la première lecture du livre, mais j'étais presque certain d'y retrouver une référence au roman de Wells.
C'était bien le cas. Et je n'eus guère à rechercher car un marque-page (vous connaissez maintenant le pouvoir malicieux de ces petites bêtes) ouvrait sur la page 77, et sur le fragment 89 (le livre est conçu comme un labyrinthe à 400 entrées), évoquant précisément le roman de Wells. Et c'est un autre son de cloche qu'il fait entendre :

Dans son roman The World Set Free (1914), H.G. Wells est le premier à donner une image un peu plus réaliste de l'énergie et des armes nucléaires. Tout simplement, il a potassé plus que ses collègues, et, surtout, il a lu The Interpretation of Radium (1909, 1912) de Frederick Soddy.
Chez Wells, Soddy est rebaptisé Pr Rufus, et, comme Soddy dans son propre livre, il montre un flacon contenant cinq cents grammes d'oxyde d'uranium : n'est-ce pas fantastique que ces cinq cents grammes contiennent la même énergie que plusieurs centaines de tonnes de charbon ? disent Soddy dans son livre et le Pr Rufus dans le roman de Wells. Si je pouvais libérer subitement cette énergie, ici et maintenant, elle nous ferait voler en éclats avec tout le décor. Et si cette énergie se laissait contrôler  et utiliser comme aujourd'hui l'énergie du charbon, elle vaudrait mille fois plus que le matériau qui la produit.
Dans le première édition du roman de Wells, la source est clairement indiquée, et le livre est dédié à Soddy. Ensuite, les prétentions divinatoires de Wells prenant de l'ampleur, le nom de Soddy disparaît, et Wells s'octroie l’honneur d'avoir prédit l'énergie et les armes nucléaires. Soddy et Einstein devront se contenter d'un prix Nobel. [C'est moi qui souligne]
Figure extraite du livre de Frederick Soddy
Voilà qui relativise sérieusement l'enthousiasme pro-H.G. Wells de Pierre Bayard , dont la documentation apparaît pour le moins lacunaire. Dans ces domaines de l'étrange, cela nous montre bien la nécessité de garder constamment un esprit critique en éveil.
Et pour doucher encore plus l'admiration que nous aurions pu un moment concevoir pour l'écrivain britannique, il n'est que de poursuivre encore un peu la lecture de Sven Lindqvist :
"La seule variante originale de Wells par rapport à Soddy, c'est que les Européens utilisent la superarme entre eux, et non contre des races étrangères. Pourtant, si on y regarde de plus près, le pilote qui transporte la première bombe atomique vers Berlin n'est pas un Français ordinaire. C'est "un jeune homme basané", aux "traits négroïdes". Sa figure est "luisante", on décèle dans sa voix des "tonalités exotiques", et ses mains sont "étonnamment grandes et poilues". Son visage reflète "quelque chose comme le bonheur d'un enfant qui vient de trouver des allumettes."
Celui qui utilise la bombe atomique contre d'autres Blancs n'est pas tout à fait un Blanc."

lundi 13 février 2017

# 37/313 - La Colonie pénitentiaire

Après Morgan Robertson prédisant le naufrage du Titanic, c'est avec Kafka que Pierre Bayard aborde la question de la prémonition en littérature : "L'idée selon laquelle Kafka aurait décrit des régimes politiques à venir traverse toute la critique depuis plus d'un siècle comme une rengaine. Sur quels textes précis se fonde-t-elle pour supposer chez l'écrivain tchèque une capacité anticipatrice ?"(p. 26).
Le premier de ces textes est bien sûr Le Procès, roman demeuré inachevé, où un certain Joseph K. est arrêté un beau matin à son domicile, sans que le motif de cette arrestation lui soit notifié. Malgré toutes ses démarches, il ne la connaîtra jamais et finira exécuté par deux hommes, hors de la ville.
Le second texte est également inachevé : son dernier roman, Le Château, où un narrateur, nommé K., parvenu dans un village pour y exercer la fonction d'arpenteur, est ensuite en butte à une administration labyrinthique et opaque, émanation du château dominant le village, dans lequel il semble presque impossible de pénétrer. Là aussi, malgré toutes ses tentatives, K. ne parviendra jamais à établir fermement son statut dans cette communauté.
A ces deux romans, Pierre Bayard écrit qu'il convient d'ajouter cette nouvelle singulière qu'est La Colonie pénitentiaire. Un officier présente à un explorateur une machine conçue par l'ancien commandant de la Colonie, et dont la particularité est de tracer sur le corps du condamné le texte de la loi transgressée. La sentence là encore non seulement n'est pas connue du condamné, mais celui-ci ignore qu'il a été condamné et d'ailleurs il n'a même pas eu l'occasion de se défendre.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Kafka aurait ainsi pressenti les régimes totalitaires du XXème siècle. Pierre Bayard cite par exemple Claude David dans sa préface aux Œuvres complètes :
Entre l'invention de la herse de "La Colonie pénitentiaire" et l'apparition des premiers camps de concentration, peu d'années se sont écoulées : vingt ans, diront certains, dix ou quinze ans tout au plus, diront d'autres, selon leurs convictions. Kafka aurait-il e le don de prophétie ?
"Or Kafka, précise Pierre Bayard, ne pouvait avoir connaissance des systèmes que son œuvre donne après coup le sentiment de décrire. Mort en 1924, il n'a pas assisté à la montée du nazisme, puisque Hitler deviendra chancelier près de dix ans plus tard. Et il en va de même des régimes communistes, les plus proches de ce qu'il dépeint dans ses romans."

Ceci dit, il ne faudrait pas croire que Kafka jouait sciemment au prophète. Rien dans sa correspondance ou dans son Journal ne permet d'affirmer qu'il donnait une quelconque valeur prémonitoire à ses écrits - dont l'humour est une composante tout aussi essentielle (j'ai beaucoup souri personnellement à la lecture de La Colonie pénitentiaire). "La question n'est pas de savoir, dit justement Pierre Bayard, si les écrivains, tel Tirésias, voient l'avenir ou en annoncent les périls, mais si l'écriture peut se révéler dans certains cas, parfois à l'insu même de ceux qui y recourent, un dispositif apte à saisir des signes que la pensée rationnelle consciente est incapable de recevoir."

Et c'est bien à ce stade de la réflexion que nous rejoignons le neurochirurgien Hughes Duffau, dont nous connaissons déjà la complicité qu'il éprouvait avec le personnage de l'arpenteur K dans Le Château. Plus loin, dans son livre, il relate un congrès sur le cerveau à Saint-Malo où il subit un feu roulant de questions visant à le remettre en cause :

"Au lieu d'un échange courtois entre confrères partageant le même idéal humaniste, la rencontre s'est peu à peu transformée en un étrange procès à l'issue duquel je devais être à tout prix être puni pour avoir commis une faute irréparable. Les organisateurs me bombardaient de questions sans écouter mes réponses. En somme, ils voulaient me voir perdre pied, m'humilier publiquement. Et c'est là, à cet instant, que je me suis senti comme Joseph K., le héros de Kafka dans Le Procès, convoqué devant des juges sans jamais connaître la raison de sa condamnation. J'ai déjà dit combien la lecture de ce roman m'avait marqué. Cette fiction soudain s'inscrivait dans la réalité. Je prenais alors pleinement conscience du pouvoir d'anticipation des œuvres littéraires, de leur capacité à rendre visible ce que la science ne pourra jamais vraiment expliquer : ici, en l'occurrence, la peur irrationnelle de mes contradicteurs devant l'évidence des faits et la violence qui en découle."(p. 222, c'est moi qui souligne)
On pourrait croire devant cette remarquable convergence de vues avec Pierre Bayard que Duffau a dû lire Le Titanic fera naufrage, mais celui-ci a été publié en août 2016 tandis que L'erreur de Broca a paru sept mois plus tôt, en janvier 2016. La coïncidence est d'autant plus forte que c'est ce même mot d'anticipation que choisit finalement Pierre Bayard, "de préférence aux termes de voyance et de prophétie couramment utilisés," pour rendre compte de l'ensemble des phénomènes étudiés.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Hughes Duffau revient une dernière fois sur Kafka dans son ultime chapitre. Il relate alors une conversation avec une étudiante :

"Je lui rappelai mon impression persistante : la sensation que nous vivons dans une société telle que l'avait anticipée Franz Kafka, une société absurde, écrasée par le poids de la hiérarchie justement, des lois aveugles tombées du haut des institutions pour broyer les individus. Nous sommes entourés de machines qui nous déchiquettent les uns après les autres, comme dans la nouvelle de ce grand auteur intitulée "La Colonie pénitentiaire".(p. 259)
Il aura cité in fine les trois mêmes œuvres de Kafka que Pierre Bayard, mais au-delà de cette nouvelle coïncidence, ne négligeons pas ce qui les différencie :  ce ne sont pas seulement les régimes totalitaires que l'écrivain a anticipés, mais tout aussi bien, si l'on en croit Hughes Duffau, notre propre société d'aujourd'hui. Sa vision est encore d'actualité, et cela doit nous tenir éveillés.
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NB : Les saisissants dessins de Jean-Claude Pardou, qui engagent avec le texte de Kafka un rapport qui dépasse de loin la pure et simple illustration, sont extraits d'un livre d'artiste publié aux Editions du Bourdaric. Une exposition aura lieu à la galerie, à Vallon Pont d'Arc en Ardèche, du 17 mai au 18 juin. A deux pas de la grotte Chauvet...