mercredi 31 mai 2017

# 129/313 - Le trou de saint Génitour

Le 25 mai 2017, à 17 h 17, je recevais le commentaire suivant de Sylvie Durbec : "Si tu viens le 7 juin au Moulin de la Filature, tu y trouveras Germinal né d'un trou dans son genou par lequel il atteignit les antipodes...génuflexion etc...Nou y voilà avec St Genou, engendré par son propre nom dans le cas de Germinal!"

Le Moulin de la Filature, près de la Creuse, c'est au Blanc. Aussitôt je songeai (merci Sylvie) à l'une des églises de la ville, portant le nom de Saint Génitour, saint dont la proximité phonique avec saint Genou est évidente (rappelons que saint Génit est soit le père, soit le compagnon de Genou, dans les différentes versions de sa Vie). Saint Génitour qui est aussi l'un des neuf saints que la ville honore encore comme Les Bons Saints, à travers une légende que Lucienne Chaubin (Le Blanc, vingt siècles d'histoire, 1982) date du IX ou du Xème siècle, mais que Patrick Grosjean (Le Blanc de A à Z, Alan Sutton, 2007) affirme ne pas être antérieure au XIe siècle.

 
Que nous raconte-t-elle, cette légende ? Eh bien que Maure, une riche veuve du pays des Goths, en Hongrie, était venue à Tours avec ses neuf fils, Loup, Bénigne, Béat, Epain, Marcellien, Messsaire, Génitour, Principin et Tridoire, pour demander le baptême à saint Martin. Ce que s'empressa de faire, bien sûr, l'auguste évangélisateur. Décision qui ne fut pas du goût d'Agrippinus, roi des Goths, qui avait juridiction sur cette famille. Il dépêcha une troupe pour les faire abjurer ou pour les exterminer s'ils ne voulaient point se soumettre. On assiste alors à une vraie course poursuite. « Prévenue, dixit Lucienne Chaubin, Maure se cacha dans la grande forêt celte (Forêt de Teillé) ». Pourquoi les neuf fils n'en font-ils pas autant ? Mystère. En tout cas, les voilà fuyards en direction du sud. Les gens d'armes d'Agrippinus capturent tout d'abord Loup, l'aîné de la fratrie. « Je m'appelle Loup, dit-il, mais vous me trouverez prêt à mourir pour le Christ avec la douceur d'un agneau. » On lui tranche aussitôt la tête, ainsi qu'à Bénigne et Béat.

Epain se voit rattrapé à Saint-Epain, toujours en Touraine, et soumis au même châtiment.

La troupe assoiffée de sang martyrise ensuite Marcellin à Barrou et Messaire près de Tournon (Saint-Pierre ou Saint-Martin). Ces deux dernières localités se situent sur la vallée de la Creuse.
C'est enfin à Oblincum, c'est-à-dire au Blanc, que sont rejoints les trois petits derniers, Tridore, Principin et Génitour, qui sont décapités sur la rive gauche de la Creuse, donc dans la partie Ville Haute du Blanc.

Avant d'en venir au dernier épisode, remarquons que le trajet emprunté par les neuf fils n'a pas adopté la ligne droite. L'itinéraire se présente en fait comme une ligne brisée dont le point d'inflexion est Saint-Epain, bourg implanté à l'endroit où la voie gallo-romaine Tours-Poitiers franchissait la rivière Manse «  tout près de son confluent avec le ruisseau de Montgoger au lieu-dit « la Boue » point le plus bas du bourg et de la vallée, nom hautement symbolique désignant un passage boueux qui n’est autre qu’un passage à gué de la rivière. »


L'eau est donc un thème constant de cette histoire édifiante, comme on va encore le vérifier avec le dernier acte : car Génitour ramasse sa tête ensanglantée, traverse la rivière et va frapper à la porte d'une chapelle gardée par un aveugle prénommé Sébastien. Celui-ci ne consent guère à lui ouvrir jusqu'à ce que Génitour, passant son doigt sanglant à travers un trou de la porte, ne le touche et lui fait recouvrer la vue.  Génitour va alors s'étendre sur le dallage, désignant ainsi sa sépulture.

Le trou dans la porte de l'église Saint-Génitour

mardi 30 mai 2017

# 128/313 - Cahors et le chaos

"Filles sont très belles et gentes 
Demourantes à Sainct-Genou".
François Villon

Deux localités sur le même parallèle, deux saints évêques de Cahors, Genou et Ambroix. La question se pose naturellement : pourquoi Cahors ?
Il se trouve que Cahors n'est pas une inconnue dans la géographie sacrée berrichonne.
De la vaste abbatiale de Déols, près de Châteauroux, ne restent guère que le clocher et quelques vestiges pour la plupart conservés au Musée Bertrand de Châteauroux. Ainsi des fragments du tympan.



Or, selon Jean Favière (Berry Roman, Zodiaque, 1970, p. 201), il évoque "plus spécialement le Christ du tympan de Cahors." De même que Cahors est situé au Nord géographique de Toulouse, l'autre grand centre zodiacal héritier des omphaloi égéens, et que le tympan lui-même de cette cathédrale Saint-Etienne est celui du portail Nord, Déols est situé au nord de Neuvy Saint-Sépulchre.

En outre, le socle sur lequel il repose  est porté par deux animaux : le lion et le dragon. "Cette représentation des symboles de l'Antéchrist et du Diable suivant Honorius d'Autun, poursuit Jean Favière, fréquente dans la sculpture gothique, est unique dans l'iconographie des portails romans."
Sommes-nous en présence là encore d'un écho à Cahors ? Il n'est pas interdit de le penser quand on voit que Doumayrou rattache Cahors au chaos primordial : 
"Ce nom, ainsi que celui du Quercy, vient des celtes Cadurques, avec le souvenir des racines grecques cha, s'entrouvrir (d'où vient chaos) et chad, prendre, saisir, caractérisant l'avidité bien connue de cette gueule d'enfer qu'est le chaos." (Géographie sidérale, p.168)
Le géographe Augustin Berque, dans son livre Écoumène, vient à l'appui d'une telle interprétation : après avoir noté que Chaos est de même famille que chainô (s'ouvrir), qui provient de la racine indo-européenne ghei-, comme le latin hiatus, il relève  que "nombreux sont les auteurs qui leur apparentent  chôra, terme que Platon utilise dans le Timée pour dire le lieu des choses au sein du monde sensible."

"Le Timée, poursuit-il, est l'une des dernières œuvres de Platon, peut-être la plus célèbre. C'est en effet celle où il ramasse son ontologie et sa cosmologie - son onto-cosmologie, l'une allant avec l'autre - et qui narre entre autres le mythe de l'Atlantide. Pour ce qui nous concerne, on y trouve sa théorie du lieu. Après avoir distingué deux sortes d'être : la Forme ou Idée intemporelle et aspatiale (eidos ou idea), c'est-à-dire l'être absolu qui est l'"être véritable" (ontôs on) et relève de l'intelligible, d'une part, d'autre part l'être relatif ou en devenir (genesis), qui relève du sensible, Platon introduit un "troisième genre" (triton allo genos, 48e 3), qu'il va appeler chorâ."
Tympan de la cathédrale de Cahors
 
Le problème est que Platon ne donne pas de définition très précise de cette chorâ, ne la désignant que par des métaphores qui, selon Berque, paraissent peu cohérentes. Des choses qui sont, elle semble comme l'empreinte et en même temps la matrice, mère (mêtêr) ou nourrice (tithênê).

 "Si Platon, continue-t-il, ne trace pas de figure claire de la chorâ, du moins pouvons-nous inférer une image de ce qu'il lui associe. Genesis, que les spécialistes, pour cadrer avec le système platonicien, interprètent comme l'être relatif, le devenir ou l'étant, cela exprime d'abord et fondamentalement l'idée d'engendrement (du radical indo-européen gen- ou gne-, lequel a été dans nos langues, c'est le moins qu'on puisse dire, extrêmement prolifique). Ce n'est évidemment pas un hasard si, dans le Timée, cette idée se trouve couplée à celle de chorâ, qui nous renvoie, en deçà d'elle-même, au chaos comme béance."

Et nous pourrions écrire, en écho à Augustin Berque, que ce n'est évidemment pas un hasard si l'histoire de saint Genou (dont la racine gen- est manifeste) est couplée  à celle de la ville de Cahors, tirant son nom du Chaos  (et anagramme de chorâ, par dessus le marché).

En faisant de la vieille de Brisepaille, près de Saint-Genou, l'accoucheuse de Gargamelle, Rabelais s'inscrivait parfaitement dans cette ontologie platonicienne.
"La chorâ, [...], c'est bien l'ouverture par laquelle adviennent à l'existence les êtres qui vont constituer le monde. C'est le lieu géniteur et le giron, l'i grec hospitalier de tout ce qu'il "y" a sous le ciel" (Ecoumène, p. 22-23).

lundi 29 mai 2017

#127/313 - De saint Genou à saint Ambroix

L'autre direction cardinale issue de Saint-Genou que je n'ai pas encore exploré est bien sûr le parallèle, l'axe est-ouest balisant l'horizon équinoxial. Si le parcours vers l'ouest ne donne rien de probant, en revanche la visée orientale est particulièrement suggestive.

Traversant la Champagne berrichonne et rasant la ville d'Issoudun, elle atteint le village de Saint-Ambroix, à la limite du département du Cher. Quel lien peut-il bien avoir avec Saint-Genou ? C'est en me plongeant dans l'hagiographie du saint avec  le livre toujours aussi précieux de Mgr  Villepelet que je l'ai découvert : il s'agit ni plus ni moins que de la ville de Cahors.

On se souvient que saint Genou avait été évêque de Cahors avant de se rendre en Berry, et qu'il avait eu maille à partir avec le préfet Dioscorus qu'il avait néanmoins fini par convertir. Or, Ambroix, dont la vie est connue selon deux sources dont l'une est un très ancien bréviaire de Bourges, est donné lui aussi comme évêque de Cahors. Cette rencontre n'est assurément pas fortuite, d'autant plus que Saint-Ambroix est un toponyme très rare en France (il n'en existe qu'un autre, dans le Gard).
Villepelet place l'épiscopat d'Ambroix dans la seconde moitié du VIIIe siècle (par déduction, car les deux Vitae ne donnent aucune indication chronologique). Il raconte que désespérant de ses ouailles dont la corruption des mœurs lui semblait irréductible, il se dirigea avec son ami Agrippinus
vers le tombeau des saints Apôtres. C'est donc en revenant de Rome, et après avoir visité à Tours l'église de Saint-Martin, qu'il fait halte quelque temps au village des bords de l'Arnon qu'on nommait alors Ernodurum. Et qui devint donc Saint-Ambroix, car c'est là qu'"il s'endormit dans le Seigneur, au milieu d'octobre, aux environs de l'année 770".

La marque de saint Martin, dont nous avons vu l'importance dans la thématique liée à saint Genou, se retrouve donc ici à Saint-Ambroix. Les alentours même du village recèlent plusieurs indices :


Le village de Saint-Hilaire, située sur la rive gauche de l'Arnon, est limitrophe de Saint-Ambroix et l'on peut voir un bois de Saint-Martin au sud-est, en bordure de département. Hilaire, précisons-le, est l'évêque de Poitiers chez qui Martin, une fois baptisé et libéré de ses obligations militaires, vint chercher protection. C'est sur un domaine donné par Hilaire lui-même qu'il fonda une abbaye à Ligugé en 361. Toujours active à ce jour, elle est le plus vieil établissement monastique d'Occident.

Notons enfin, et ce sera tout pour l'instant, que le point médian entre Saint-Genou et Saint-Ambroix est situé sur le lieu-dit Les Chapelles, près de Brion. Rappelons que le mot même de chapelle vient "du latin populaire capella, diminutif de cappa, "manteau à capuchon" (cape, chape), attesté en latin médiéval (679) pour désigner le manteau de saint Martin, relique conservée à la cour des rois francs. Par extension, capella en vint à désigner le trésor des reliques royales et l'oratoire du Palais Royal abritant ce trésor." (Robert, Dictionnaire Historique de la Langue Française, p. 389)

samedi 27 mai 2017

# 126/313 - Les naissances gémellaires

"Toutes les naissances sont des naissances gémellaires. Personne ne vient au monde sans accompagnement ni escorte."
Peter Sloterdijk (Bulles, Sphères I, Fayard, 2002, coll. Pluriel, p. 450)

Au chapitre VI de Bulles, intitulé Le séparateur de l'espace spirituel, le philosophe allemand Peter Sloterdijk  cite un texte du rhéteur Censurinus, tenu à l'occasion du 49ème anniversaire de son mécène Caerelius, en 238 ap. J.C.

" Genius est le dieu sous la protection (tutela) duquel chacun vit dès sa naissance. Il tient sûrement son nom, Genius, de geno ("engendrer"), ou bien parce qu'il veille à ce que nous soyons engendrés, ou bien parce qu'il est lui-même engendré avec nous, ou bien encore qu'il s'empare de nous (suscipi) une fois que nous sommes engendrés et nous protège. Beaucoup d'auteurs antiques ont rapporté que Genius et les lares sont identiques." (De die natali, d'après l'édition allemande de klaus Sallmann, Weinheim, 1998 ).

Pour Sloterdijk, ce document "exprime clairement l'idée que pour les Romains, il n'existe pas un jour anniversaire unique - précisément parce que  chez les êtres humains, il ne peut jamais être question de naissances solitaires. Chaque anniversaire est un double anniversaire en soi ; on ne commémore pas seulement ce jour-là le prétendu heureux événement, mais plus encore le lien indissociable entre l'individu et son esprit protecteur, lien qui existe depuis ce jour coram populo."


Comment ne pas faire le lien avec saint Genou, dont le nom rappelle à l'évidence le Genius latin ? D'autant plus que Genou est très clairement désigné dans sa légende comme étant né à Rome en 230, autrement dit à la même époque que le texte de Censerinus. Et ce Génit, présenté parfois comme son père, parfois comme son compagnon, est l'indice même de la gémellité. L'ange gardien, le jumeau sont en effet des figures proches du Genius, décrivant la même relation unitaire essentielle :   Sloterdijk en donne une parfaite illustration à travers un extrait des récits de Mani (216-277 ap. J.C ), le fondateur du dualisme gnostique dont il reste la trace dans la langue d'aujourd'hui avec le péjoratif manichéisme :

"Lorsque la douzième année de sa vie fut arrivée à son terme, il fut saisi [...]par l'inspiration donnée par le roi du paradis de la lumière [...]. Le nom de l'ange qui lui porta le message de la révélation était at-Tom ; c'est du nabatéen et cela signifie dans notre langue "le compagnon" [...] Et lorsqu'il fut arrivé au bout de sa vingt-quatrième année, at-Tom revint vers lui et dit : " Désormais est venu le temps que tu sortes au grand jour."[...].
[...] Et Mani affirma être le Paraclet qu'avait promis Jésus."

 Sloterdijk : "La parenté du nom at-Tom avec l'araméen toma, le jumeau, saute bien sûr aux yeux. Le fait que le "compagnon" ou le syzygios de Mani ait effectivement les qualités d'un personnage de jumeau transfiguré ressort très clairement des récits sur la vocation de Mani selon le Code Mani de Cologne, mais aussi des sources du Moyen Iran :
 "Sortant des eaux m'apparut une (silhouette) humaine qui, avec la main, me fit signe de rester calme, pour que je ne pèche pas et que je ne la plonge pas dans la détresse. De cette manière, à partir de ma quatrième année et jusqu'à ce que j'arrive à la maturité physique, je fus protégé par les mains du plus saint des anges.[..]"(Bulles, pp. 472-473)

Dioscorus et sa femme

Une autre indice convergent nous est donné par la peinture murale de la chapelle Saint-Genoulph à Selles Saint-Denis, représentant sur une frise la vie du saint. Elle nous montre, entre autres scènes, celle où les deux compagnons (saint Genou et saint Genit ici désigné par un autre nom, saint Révérend) rencontrent le préfet de Cahors, Dioscorus, et sa femme.

Ce Dioscorus ou Dioscurus, d'abord hostile (il les jette en prison), puis converti à la suite de la résurrection de son fils,sera baptisé par Genou lui-même (scène représentée à la cathédrale Saint-Étienne de Cahors). Or, ce nom fait bien entendu irrésistiblement penser aux Dioscures, Castor et Pollux, les Gémeaux de la Mythologie.

Que faut-il penser aussi de Sainte-Gemme, dont le village se dresse, on l'a vu, au méridien de Saint-Genou ?  Outre que le nom même est littéralement  proche de la gémellité, la légende de la sainte nous apprend que  Gemme avait une soeur jumelle nommée Quitterie, sainte et martyre elle aussi. Il faut ajouter que leur naissance venait après celle de sept soeurs. Las de tant de progéniture féminine, désespérant d'avoir un héritier mâle, leur père, le  rude Caïus Catilius, gouverneur de la Galice, ordonne à une de ses esclaves de les noyer. Le peu clairvoyant soudard choisit une chrétienne qui  s'empresse de les confier à une famille  amie en un village éloigné.
Il faut noter encore que la mère des neuf sœurs, Calsia, était donnée comme issue d'une excellente famille romaine.

J'ai même trouvé une version de la légende où les neuf soeurs sont données comme jumelles, on la trouvera page 15 de la version Pdf du numéro 4 du Bourdon, bulletin périodique des Amis de Saint-Jacques de Compostelle en Aquitaine (septembre 1993). J'en extrais ici un passage significatif :

"L'histoire de Bazella [une des soeurs] est cependant la plus significative puisque son supplice donne lieu à un miracle immédiat récapitulatif de toute la fable : sa tête tranchée rebondit neuf fois, faisant jaillir neuf sources. Les habitants ont toujours conservé intact le lieu du miracle au milieu des champs et des vignes. Une petite chapelle antique et fruste, des filets d’eau courant au ras de l’ herbe témoigne pour une curieuse permanence hors du temps mémorial . Dix-neuf siècles peut-être ont passé sur ce lieu rustique rigoureusement inaperçu, sans changer quoique que ce soit à l' ordre naturel. Mais il est vrai de dire que les sanctuaires les mieux protégés sont les plus pauvres ... (Chapelle de Neuffonds:"neuf fontaines et neuf bonbs", à Sainte Bazeille près de Marmande.)
Ainsi, les neuf filles "jumelles" du proconsul de Galice converties par un disciple de Saint Martial, martyrisées sur les routes d’ Aquitaine et à l’ origine de neuf sanctuaires tracent, à l’origine de la chrétienté, un itinéraire inverse à celui qui sera et qui est déjà sous d’autres formes le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, établissent en termes de légende dorée qui voile à peine les symboles d’ un grand mythe cyclique, le lien entre Galice et Aquitaine."
 
J'ajoute que Bazella tire certainement son nom du celte batz, source, qu'on retrouve dans le nom du plateau de Millevaches, qui désigne non pas les sympathiques ruminants, mais les mille sources (mille batz) qui constellent son territoire et dont sont issues entre autres Vienne,  Corrèze et  Dordogne. Dans l'espace neuvicien, deux villages me semblent porter cette racine batz : Bazelat et Bazaiges. Le premier est creusois et le second indrien, mais les deux paroisses relevaient de Déols et sont alignées sur le même méridien. Et sur le parallèle de Bazelat nous relevons  Genouillac (également sous le patronage déolois) et Boussac-Bourg : or ce bourg d'origine romaine (Bociacum) présente la particularité d'avoir des églises jumelles, dont l'une, construite par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, est dédiée à saint Martin.

Et je ne peux manquer d'être ébloui par la logique à l’œuvre dans cette géographie sacrée neuvicienne puisque je retrouve à Boussac-Bourg le thème de la naissance à travers la superbe fresque murale du XIIème siècle représentant une Nativité décrite ainsi dans le site perso de D. Boucart :

"La chapelle primitive possède des fresques du XIIe siècle. En particulier, une scène de la Nativité qui est l'une des plus belles de l'art roman. La vierge, allongée sous une couverture bleue parsemée d'étoile, indique de l'index le christ couché dans son berceau. La tête de l'âne et la tête du bœuf le réchauffent de leur souffle."


vendredi 26 mai 2017

# 125/313 - De saint Martin à sainte Gemme

Un autre saint est particulièrement important pour le secteur Verseau, où il a passé une partie importante de son existence avant d'y connaître le trépas. Il s'agit de saint Martin.

La mort d'un saint n'est jamais anodine. Le lieu, la date, les circonstances portent un enseignement. Que le jour de cette mort soit devenu chaque fois jour de fête doit nous avertir sur le sens profond de la fête, dont nous avons à peu près perdu aujourd'hui la valeur sacrificielle qui s'y attachait. La mort de Martin ne déroge pas à l'usage. Examinons-la en détail.

Tout d'abord, elle n'a pas lieu à Tours, siège de son évêché, mais à Candes, une petite ville située, comme son nom étymologiquement l'indique (gaulois condate, confluent), à la rencontre des eaux de la Loire et de la Vienne. D'emblée, nous retrouvons la symbolique des flux mêlés qui s'est imposée dès le début de l'étude de Verseau. Les confluents sont toujours des lieux particulièrement sacrés dans toutes les mythologies, et une étude de la Société de Mythologie Française montre que "Le mot condate semble avoir gardé une charge religieuse spécifique et la proportion élevée de patronages dévolus à saint Martin pourrait être un indice de la christianisation du Mars celtique appelé parfois Condatis."

La raison officielle de la venue de Martin  à Candes est toutefois l'apaisement d' une querelle entre les clercs de l'endroit. Le devoir accompli, ses forces l'abandonnent et il est reçu le 8 novembre 397 "dans le sein d'Abraham". Le corps du saint va alors être l'objet d'une âpre lutte entre Tourangeaux et Poitevins  de Ligugé, accourus dès la rumeur de trépas prochain,  qui tous le revendiquent. Les Tourangeaux sont les plus malins car ils réussissent, selon les dires de Grégoire de Tours (Sulpice Sévère ne souffle mot du larcin), à escamoter nuitamment la sainte dépouille par une fenêtre et à la transporter jusqu'à Tours en remontant la Loire. Les obsèques ont lieu le 11 novembre, jour donc de la Saint-Martin.

Enlèvement de saint Martin par les Tourangeaux, fresque de Vic (Indre)
"Selon la légende, est-il dit sur le site de saintmartindetours.eu, les Tourangeaux embarquèrent la dépouille du saint évêque dans la lumière et les chants ; tout au long de la remontée de la Loire du bateau funéraire, et plus particulièrement au lieu dit "le Port d'Ablevois" (Alba via - la voie blanche) à la Chapelle Blanche (Capella alba), aujourd'hui appelée La Chapelle-sur-Loire, les buissons des rives se couvrirent de fleurs blanches. C'est de là que vient l'expression "l'Été de la Saint Martin"."

Une semblable translation par voie fluviale  eut lieu aussi pour saint Genou, dont le corps fut  transporté de Palluau à Saint-Genou en suivant le cours de l'Indre (très court trajet d'ailleurs, dont on voit mal la nécessité matérielle, mais c'est le symbole qui importe bien sûr).

Mgr Villepelet place la fête de saint Genou au 20 juin (d'autres sources la placent au 17 janvier, comme celle de saint Sulpice). D'autres saints  sont fêtés bien sûr ce jour-là. Parmi eux, une certaine sainte Gemme, martyre en 109, jeune lusitanienne d'une grande beauté  ayant fui en Aquitaine la vindicte de son père, lequel voulait lui faire abjurer sa foi chrétienne.

Comme par hasard, le village de Sainte-Gemme (la commune s'honore aussi d'un dolmen dit de la Pierre-Saint-Martin) se place  exactement sur le méridien sud de Saint-Genou.


jeudi 25 mai 2017

# 124/313 - Saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes

"Le tonneau, c'est un peu le berceau de notre humanité, ce que révèle si justement Gascar dans Les sources : "Lorsque, au début des temps, des hommes ont commencé à donner un profil infléchi au bois, ils ont formé un des premiers signes de leur accord avec le monde... Qu'on veuille, en courbant des lattes et en les ajustant les unes aux autres, construire une barque, un tonneau ou le bâti de la voûte d'une église, c'est toujours une part du monde qu'on enferme dans la forme protectrice d'un berceau."

Jean-Claude Pirotte (Expédition nocturne autour de ma cave, coll, Ecrivins, Stock, 2006)



Près de cinq cents ans après la publication de Gargantua, Brisepaille, ce petit hameau près de Saint-Genou d'où est originaire la vieille accoucheuse de Gargamelle, existe toujours. Si Rabelais connaissait si bien la région, c'est qu'il y séjournait parfois, rendant visite à son ami Antoine de Tranchelion, abbé de Saint-Genou, qu'il se plaît d'ailleurs à citer dans un autre chapitre du livre, où cinq pèlerins de Saint-Genou sont interrogés :


« Dont este vous, vous aultres pauvres hayres?
 - De Sainct Genou, dirent ilz.
 - Et comment (dist le moyne) se porte l'abbé Tranchelion , le bon beuveur ? Et les moynes, quelle chere font ilz ? Le cor Dieu ! ilz biscotent voz femmes, ce pendent que estes en romivage !
 - Hin, hen ! (dist Lasdaller) je n'ay pas peur de la mienne, car qui la verra de jour ne se rompera jà le col pour l'aller visiter la nuict."

Notons qu'avec ce qualificatif de bon beuveur décerné à Tranchelion,  nous ne quittons pas la  thématique de la beuverie.


Mais examinons maintenant l'hagiographie de ce saint très rare dans la toponymie française qu'est saint Genou, et pour cela reportons-nous au livre si précieux de Mgr Jean Villepelet, Les Saints Berrichons (Tardy, deuxième édition, 1963). On y apprend qu'une Vita Sancti Genulphi, rédigée au XIe siècle, fait de ce saint un Romain, envoyé de Rome par Sixte II avec son père, saint Genit, pour évangéliser la Gaule. Dans une version ultérieure, Genit est un simple compagnon de Genou. Veut-on masquer cette trop simple évidence : Genit géniteur de Genou, lui-même portant en germe la génération ? En tout cas, Le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Robert) indique que  le nom de genou dans les langues indo-européennes (latin, grec, langues indo-iraniennes) " est sans doute à rapprocher de la racine *gne-, *gen(e)- naître (latin gignere, grec gignesthai) selon l’usage ancien de faire reconnaître le nouveau-né en le mettant sur les genoux de son père ».
Entre parenthèses, cela ne rend que plus cohérent le choix de Rabelais de faire naître Gargantua par l'entremise d'une native de Saint-Genou.

Église de Saint-Genou
Selon la tradition, Genou aurait vécu très saintement  et accompli quantité de miracles en un lieu appelé autrefois Celle-des-Démons, et identifié aujourd'hui avec la commune de Selles Saint-Denis, près de Salbris, en Sologne. En effet, le village se nommait autrefois Selles Saint-Genou, une fontaine et une chapelle portant encore son nom (Genoulph).
Il semblerait que les reliques du saint aient été transportées à Saint-Genou à la création du monastère au IXe siècle (cette translation aurait eu lieu un 10 juin, fixant ainsi la date de la fête de saint Genou, dont la mort serait survenue le 17 janvier).
Selles-sur-Nahon, une commune proche de Saint-Genou, était auparavant identifiée comme le Cella supra Nahonem de la Vita. "Saelles" en 1222, elle se nomme au XVIIè Celle-Saint-Genou, mais est appelée aussi, de par la légende, Celle-le-Diable ou Selles-le-Démon. Il est dit que saint Genou et saint Genit y construisirent une église dédiée à saint Pierre où ils furent ensevelis. Il existait aussi un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Genou. Le Nahon désigne aussi bien l'affluent du Fouzon que celui de la Sauldre, à Selles Saint-Denis.

Par curiosité et réflexe quasi professionnel, j'ai tracé  l'alignement Selles Saint-Denis - Saint-Genou : or, il  passe à proximité de Selles-sur-Nahon. L'insistance sur le diable ou les démons laisse penser que le culte de saint Genou a certainement remplacé une dévotion païenne très ancienne, probablement liée à une source sacrée, source guérisseuse. Saint Genou lui-même apparaît comme un saint guérisseur, du "feu d'enfer" tout d'abord, puis des gouttes (les gouttes désignant d'ailleurs en berrichon des sources). C'est bien sur cette attribution que Genou est une nouvelle fois citée dans le Gargantua, tout de suite après une autre vieille connaissance :

O (dist Grandgouzier) les faulx prophetes vo' annoncent telz abuz. Blasphement ilz en ceste faczon les iustes & sainctz de dieu, qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains. Comme Homere escript que la peste fut mise en l'oust des Gregoys par Apollo. Et comme les Poetes faignent un grand tas de Veioves & dieux malfaisans. Ainsi preschoit à Sinays un Caphart, que sainct Antoine mettoit le feu es iambes, & sainct Eutrope, faisoit les hydropicques/ & saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes. (C'est moi qui souligne).


mercredi 24 mai 2017

# 123/313 - Ganymède et Cernunnos

 "Comment Gargantua naquit de bien étrange façon"

Peu de temps après, elle (Gargamelle) commença à se lamenter et à crier. Aussitôt, arrivèrent en masse des sages-femmes de tous côtés (...). Alors une vilaine vieille de la compagnie, qui avait la réputation d'être guérisseuse, venue de Brisepaille d'auprès de Saint-Genou depuis soixante ans, lui administra un astringent (...). Cet obstacle fit se relâcher, au-dessus, les cotylédons de la matrice, par où l'enfant jaillit, entra dans la veine cave et, grimpant par le diaphragme jusqu'au-dessus des épaules, où ladite veine se sépare en deux, prit le chemin de gauche et sortit par l'oreille gauche.
Dès qu'il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : "Mi! mi! mi!", mais il clamait à pleine voix : "A boire ! A boire ! A boire !", comme s'il invitait tout le monde à boire.

François Rabelais, Gargantua, ch. 5 (édition modernisée)

Tiens, revoilà Rabelais, qui nous avait déjà montré ses accointances dans le département avec l'histoire de Triboullet et de la cornemuse de Buzançay. On va voir ce qui nous vaut ce retour.

Sachez tout d'abord que Buzançay est situé au cœur de ce fameux secteur Verseau où nous avons pris gîte. Non loin de là, à Vendoeuvres, en Brenne, on a retrouvé une stèle du second Empire représentant le dieu celtique Cernunnos. 

Cernunnos, Musée Hôtel Bertrand, Châteauroux



L'historienne Anne Lombard-Jourdan, qui voit dans ce dieu Cernunnos le grand dieu souverain de la religion celtique, le décrit ainsi : « Cernunnos est représenté ici avec la tête ornée de bois et portant un torque autour du cou. Il est jeune et imberbe, assis les jambes repliées devant lui et les mains posées sur un sac qu'il tient sur les genoux ; deux personnages plus petits et nus sont chacun debout sur les anneaux d'un gros serpent dressé et posent une main sur les cornes du dieu créant ainsi un lien entre eux. » (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 193).

D'autres, au lieu d'un sac, y voient une outre ou une cruche. Plackert écrivait alors : "Il s'agit là de notre verseau, le Ganymède de la mythologie, dont la grande beauté provoqua l'amour de Zeus, qui se changea en aigle pour prendre le jeune homme dans ses serres et le placer dans l'assemblée des Dieux. Il y verse l'ambroisie, l'hydromel ou le nectar, nourritures et boissons d'immortalité. Dans l'iconographie chrétienne, il devient ange, aussi "Verseau enveloppe-t-il le pays d'Agen, anagramme évidente pour l'ange verseur des eaux. (G-R Doumayrou, Géographie sidérale, p. 78)


Et Michel Serres, natif d'Agen, d'écrire :

"Je ne sais pas vraiment, dit-elle, ce que signifie ce mot d'Yquem. Je constate seulement que le dixième ordre d'anges, chez Ben Maïmon, après les  séraphim, éloïm ou cherubim, se nomme ychim. Ofamim, rapides ; seraphim, étincelles ; malakim, envoyés ; ychim, animés.
Esprits animaux survolant la colline ainsi nommée ; archanges en myriades échappés du goulot.
" (Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 187-188)

Le Verseau peut-il vraiment être identifié à ce dieu-cerf que Anne Lombard-Jourdan identifie comme le dieu-père, le Dis pater mentionné par César, et dont un avatar ne serait autre que le géant Gargantua, dont la lecture "à plus hault sens" de Rabelais  nous permettrait de restituer quelque peu la mythologie ?

Jeune et imberbe sur la stèle, selon les propres termes de sa description, il partage donc ces traits avec Ganymède, le plus bel adolescent de la Grèce selon la légende. Mais au-delà de ces apparences, c'est leur fonction à tous les deux qui au fond les rassemble : Ganymède sert à boire, on l'a dit, or quelle est la principale préoccupation de Gargantua et de ses compagnons, sinon celle de boire encore et encore. Et ceci dès la naissance, puisque sortant de l'oreille gauche de Gargamelle, l'enfant criait déjà : "A boire ! A boire !"

Anne Lombard-Jourdan rapproche le célèbre passage du "Propos des bien yvres" du mythe  du combat du serpent et du cerf, qui lui semble être au fondement de notre passé religieux et culturel :
"Après s'être régalés à satiété de tripes, les compagnons de Grandgousier allèrent tous à la Saulsaie danser et boire sur l'herbe drue au son des flageolets et des cornemuses. Rien là en apparence que d'honnêtes divertissements. Il est pourtant question aussi d'autre chose.
     Rappelons que, selon les auteurs classiques et médiévaux, le cerf, après avoir dévoré le serpent dont le venin l'échauffe et le dessèche, éprouve la nécessité incoercible de boire, puis, sa soif assouvie, le besoin de s'agiter pour combattre et évacuer à tout prix le poison qu'il vient d'ingérer et qui menace de circuler jusque dans ses veines.
     C'est le processus que Rabelais met en scène dans le chapitre V de Gargantua qui rapporte les Propos des bien yvres. Les compagnons de Grandgosier boivent abondamment, mais à bon escient  et dans un but précis :"Puis entrèrent en propos de resieuner on propre lieu." L'apparition immédiate de jambons a pu faire comprendre "resieuner" dans le sens de "déjeuner". Mais il s'agit en réalité d'un équivalent forgé par Rabelais du verbe "rajeunir" (l'ancien français dit "rejeunir" et "renjeunir ou rajouvenir").
      C'est bien à rajeunir que vont s'employer à la Saulsaie les buveurs compagnons de Grandgosier. Ils appartiennent à toutes les classes et à toutes les professions. Ils boivent sec le vin pur et dansent sur l'herbe, à la façon dont le cerf mythique boit l'eau de la fontaine "et puis court sa et là". Leur but est de faciliter le mélange de la boisson avec le venin du serpent contenu dans les tripes du cerf qu'ils viennent de manger, afin d'expulser leurs  humeurs malignes et d'apaiser la fièvre qui les tient. Les "bien yvres" préfèrent boire le vin sans eau, mais ils obtiendront le même résultat : le renouveau du corps après une sérieuse purgation." (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 40)
Si l'on n'est pas convaincu par ces rapprochements, qu'on retourne maintenant à la citation rabelaisienne ouvrant  cette note : qui procède à l'accouchement de Gargantua, alors que des tas de sages-femmes accourues de tous côtés ont failli à la besogne ?  Eh bien une vilaine vieille,  à la réputation de guérisseuse,  "venue  de Brisepaille d'auprès de Saint-Genou". Or, où est Saint-Genou, sinon dans l'Indre, sur les rives même de la rivière du même nom, à une quinzaine de kilomètres seulement de Vendoeuvres.


 Il faut se pencher sérieusement sur Saint-Genou.
 

mardi 23 mai 2017

# 122/313 - Verseaux d'alluvions

L'axe Lion-Verseau de la roue toulousaine, écrit Guy-René Doumayrou,  "unit clairement le Golfe du Lion, en Méditerranée, au pays d'Aquitaine, "pays des Eaux", ou d'Aquarius (nom traditionnel de Verseau, l'Homme du quaternaire des Vivants), c'est la plus insigne évidence" (Géographie sidérale, p. 62). Toulouse n'en finit pas d'être le paradigme de Neuvy Saint-Sépulcre, ainsi pour ce signe du Verseau : "(...) de même que les énergies confondues du rouge et du vert, les eaux supérieures et inférieures du Nord et du Sud, du Limousin et des Pyrénées, s'y mêlent en Gironde, conformément à son emblème qui montre un homme versant dans un courant le contenu d'un grand vase", de même l'Indre et le Cher, rivières éminemment berrichonnes , donnent en cette zone leurs eaux à la Loire.



L'homme médiéval a dû saluer comme un signe divin cette coïncidence hydrographique. Le philosophe Michel Serres, qui ne parle  pas de géographie sacrée, n'en retrouve pas moins l'ancienne symbolique lorsqu'il se prend à évoquer l'Aquitaine de ses origines familiales, dans ce livre magnifique qu'est Les cinq sens :

"Verseaux d'alluvions recevant ou donnant des verseaux de vin, si ma langue peut souffrir ce miracle de noces, parmi les crues et les inondations de la versatile Garonne, clepsydre grise.(p. 172, Grasset, 1985) "

Que malgré les apparences Verseau soit signe d'Air, Michel Serres en décèle quelques pages plus loin l'intime raison :

"L'air, mélange vague, léger, subtil, instable, favorise les alliances ; vecteur de tout, il ne s'oppose à rien. Milieu du sensorium, excipient général des mélanges : vase principal de la clepsydre confuse. (op. cit. p. 184) "

Resurgit ici l'image de la clepsydre. Horloge à eau fonctionnant sur le même principe que le sablier.
Plus loin : "Ame. L'âme traduit le latin anima, qui, à son tour, traduit le grec anemos, qui veut dire le vent. L'âme errante vient d'où vient le vent. ( op. cit. p. 187) "

Sur les rives de la rivière sacrée, la Bouzanne, petite Loire colérique, le village de Velles - où Stéphane Gendron ne voit qu'un  banal dérivé de ville -  est pour nous la voile (latin velum), toile  qui ne tire son énergie que du vent. Que la paroisse relevât de l'abbaye de Saint-Gildas apparaît somme toute logique :  le saint breton, l'ermite de l'île d'Houat, n'a-t-il pas accompli plusieurs fois un  voyage sur les eaux ?

lundi 22 mai 2017

# 121/313 - Cruche qui ne s'épuise jamais

J'évoquais récemment le bel essai de Belinda Cannone, S'émerveiller. Elle-même cite parfois un autre bel essai paru voici quelques années sur le même thème précisément, De l'émerveillement (Fayard, 2008), de Michael Edwards. Robin Plackert, continuant sa quête de la cruche, en reproduisit un passage éloquent dans un article intitulé Le verseau de Vermeer :


"Et ce livre est lui aussi merveilleux, qui nous transporte de Platon (qui place le s'émerveiller - to  thaumazein - au commencement de la philosophie) à Wordsworth, de Dante et Shakespeare à Philippe Jaccottet, entre autres, montrant que le regard toujours émerveillé, porté vers les choses non seulement réputées sublimes, mais aussi les plus familières qui soient, peut nourrir en profondeur notre compréhension du monde et de la vie. Et ce n'est pas seulement la littérature qu'il explore avec pénétration, mais aussi la musique et la peinture. En ce dernier domaine, il évoque Vermeer, et quelle ne fut pas ma surprise et mon émotion de lire les lignes suivantes sur La Laitière, qui bien évidemment, comme on va le voir, entraient dans une résonance des plus fortes avec les passages de Heidegger cités dans mes précédents billets. Qu'on en juge :

"La Laitière concentre cette altérité du temps dans le lait versé, qui tombe toujours sans tomber, qui remplit continûment le récipient en terre où il est reçu en vidant sans cesse la cruche d'où il vient, et qui crée pour les yeux de l'âme un passage éternel, non pas du vide au plein, mais du plein au plein, en reliant une cruche qui ne s'épuise jamais à un bol qui ne déborde pas. Il nous invite dans l'infini du moment, dans un Maintenant nouveau, à la fois impossible et vrai. Nous ne prenons pas conscience de l'intemporel, mais d'une longue descente dans la plénitude du temps, dans la suffisance d'un présent, d'une présence capable de tout contenir, de permettre à toutes les couleurs de s'harmoniser autour de sa blancheur et à tous les objets, tous les gestes, de signifier ensemble, sans qu'il y ait symbolisme ni allégorie." (p. 228)

"Dans le versement du liquide offert, la terre et le ciel, le divin et les mortels sont ensemble présents.", écrivait Heidegger. La cruche du philosophe allemand (lequel n'est pas du tout évoqué par Edwards dans ce chapitre) est  étrangement  voisine de celle du peintre :  la même idée de présence rassemblante y est à l’œuvre. Dans l'éternel verser convergent les énergies du monde."
L'auteur m'a autorisé à verser ici le flux de son investigation cruchesque, permettant que nos eaux un temps donné se mêlent, ainsi foulerons-nous demain le sol occitan, sur les terres de Michel Serres.

samedi 20 mai 2017

# 120/313 - De la cloche à la cruche

Spiritualité, mystique sont mots communément associés au cinéma de Tarkovski, mais ils conduisent souvent à en donner une image faussée. Rien de moins éthéré, angélique et saint-sulpicien que cette œuvre qui se distingue d'une part par son caractère élémental (air, eau, terre et feu imprègnent toute la texture filmique), et d'autre part, nous l'avons vu, par la présence très forte d'artefacts matériels qui médiatisent les relations humaines. Ce cinéma métaphysique n'est pas en apesanteur, il s'appuie au contraire sur une physique tout à fait concrète.

C'est en méditant sur ce couple d'objets du seau et de la cloche, déjà en exergue dans L'enfance d'Ivan, le premier long métrage de Tarkovski, que m'est revenu en mémoire un passage de Fragments de géographie sacrée, où il était question aussi de ce que l'on appelle les "choses", à travers cette chose particulière qui est la cruche. Analogue au seau en ce qu'elle contient l'eau, qu'elle est destinée également à verser, elle est en proximité phonétique avec la cloche.
Et c'est à propos de la cruche que Robin Plackert, étudiant le signe du Verseau, le bien-nommé, fait surgir Heidegger du bois :

"Ce qui fait de la cruche une cruche déploie son être dans le versement de ce qu'on offre (in geshenk des Gusses). [...] Dans l'eau versée la source s'attarde. Dans la source les roches demeurent présentes, et en celles-ci le lourd sommeil de la terre, qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l'eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l'une à l'autre. Dans un versement d'eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents" In "La chose", Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958, pp. 203-204 (trad. André Préau)



Cette belle citation provient du géographe et philosophe Augustin Berque qui, dans son essai Écoumène (Belin, 2000), développe sa réflexion personnelle sur le concept de la "chose". Pour le géographe," il est essentiel d'avoir à l'esprit que toute chose rassemble en un faisceau des renvois à divers domaines, matériels et immatériels, écologiques, techniques et symboliques, pour les faire se tenir ensemble en ce qui est sa concrétude première. Nous avons tendance au contraire à nous figurer la concrétude comme le côté matériel, statique et borné de la chose, dans le sens qui a fini par devenir en anglais celui de "béton" (concrete). Rien n'est plus faux, ou du moins partiel. Un aspect seulement de sa réalité. Une chose en fait est concrète quand on ne l'abstrait pas  de l'ensemble des qualités et des processus, de l'histoire et des fins qui concourent à en faire ce qu'elle est. Cela veut dire beaucoup d'immatériel en sus du matériel. Beaucoup de symboles en sus de l'écologique et du technique, et beaucoup de temps qui court dans le présent."

C'est à ce moment qu'il fait appel à Heidegger et à son concept du Geviert, le Quadriparti, qui "symbolise l'idée qu'une chose rassemble tout cela ; telle la cruche :
"Verser" n'est pas seulement transvaser ou déverser. [...] Dans le versement du liquide offert, la terre et le ciel, le divin et les mortels sont ensemble présents. Unis à partir d'eux-mêmes, les Quatre se tiennent. Prévenant toute chose présente, ils sont pris dans la simplicité d'un unique Quadriparti [...] Or, la cruche comme cruche accomplit son être dans le versement. Celui-ci rassemble ce qui appartient au verser : le double contenir, le contenant, le vide et le versement comme don. Ce qui est rassemblé dans le versement s'assemble lui-même en ceci qu'il retient et fait apparaître le Quadriparti. Simple en mode multiple, ce rassemblement est l'être même de la cruche."

Et Plackert alors d'écrire : "N'y a-t-il pas coïncidence ici avec la géographie sacrée qui se veut tout entière  projection du ciel sur la terre, noces du divin et de l'humain, rassemblement autour d'un centre unique ? "

"L'illusion dont il faut se départir, poursuivait Augustin Berque, c'est que nous serions devant les choses comme des astrophysiciens, qui connaîtrions d'abord leur aspect matériel, puis plaquerions dessus du symbolique, à commencer par un nom. D'abord il y aurait l'objet, plus tard la chose représentée, dite et socialement significative. Cela c'est l'illusion moderne, qui renverse le monde en univers, comme si nous pratiquions la physique avant de vivre. Dans sa concrétude première, une chose est au contraire toujours déjà symbolique. En particulier, elle a toujours déjà un nom - ne serait-ce que le plus général de tous : "quelque chose"." (Ecoumène, p. 95) [c'est moi qui souligne]

Aquarius - Heures à l'usage des Antonins, Clermont-Ferrand,  ms. 0084, f. 001v

vendredi 19 mai 2017

# 119/313 - Eliminating the human

Juste après avoir écrit et programmé le billet d'hier, je reçois dans ma boîte mail, à 22:43, un mail de David Byrne, l'ex-chanteur des Talking Heads. Non, il ne m'écrivait pas en personne... Je me suis abonné à sa newsletter depuis un bon moment déjà, je ne sais trop pourquoi d'ailleurs, car je la lis rarement, paresseux que je suis de lire l'anglais. Mais là, pour le coup, j'ai très vite compris. Car ce qui était frappant, étonnant, renversant c'est que c'était un écho direct à ce que je venais d'écrire :


"I have a theory that much recent tech development and innovation over the last decade or so has had an unspoken overarching agenda—it has been about facilitating the need for LESS human interaction. It’s not a bug—it’s a feature. We might think Amazon was about selling us books we couldn’t find locally—and it was and what a brilliant idea—but maybe it was also just as much about eliminating human interaction. I see a pattern emerging in the innovative technology that has gotten the most attention, gets the bucks and often, no surprise, ends up getting developed and implemented. What much of this technology seems to have in common is that it removes the need to deal with humans directly. The tech doesn’t claim or acknowledge this as its primary goal, but it seems to often be the consequence. I’m sort of thinking maybe it is the primary goal. There are so many ways imagination can be manifested in the technical sphere. Many are wonderful and seem like social goods, but allow me a little conspiracy mongering here—an awful lot of them have the consequence of lessening human interaction.
I suspect that we almost don’t notice this pattern because it’s hard to imagine what an alternative focus of tech development might be. Most of the news we get barraged with is about algorithms, AI, robots and self driving cars, all of which fit this pattern, though there are indeed many technological innovations underway that have nothing to do with eliminating human interaction from our lives. CRISPR-cas9 in geneticsnew films that can efficiently and cheaply cool houses and quantum computing to name a few, but what we read about most and what touches us daily is the trajectory towards less human involvement. Note: I don’t consider chat rooms and product reviews as “human interaction”; they’re mediated and filtered by a screen.
I am not saying these developments are not efficient and convenient; this is not a judgement regarding the services and technology. I am simply noticing a pattern and wondering if that pattern means there are other possible roads we could be going down, and that the way we’re going is not in fact inevitable, but is (possibly unconsciously) chosen. Keep reading at davidbyrne.com!" [C'est moi qui souligne]
M'envoyer un texte comme ça, juste après cette histoire de bots et de Stanislas Lem, c'est tout à fait l'humour de l'attracteur étrange... Il ne faut pas hésiter à lire le reste de l'article, c'est très intéressant. Byrne donne maints exemples où la technologie diminue l'interaction humaine.


Un peu de Talking Heads pour finir, Once in a lifetime. Thank you, the bots !

jeudi 18 mai 2017

# 118/313 - Heidegger et les bots

"On écrit pour apprendre ce qu'on pense, et pour penser enfin jusqu'au bout ce qui végète, inabouti en soi."
Belinda Cannone, S'émerveiller, Stock, 2017, p. 120

Voilà, c'est ça, c'est tout  fait ça. Cette phrase lue hier dans ce bel essai sur l'émerveillement a retenti très fort. Elle en rejoignait une autre, que j'aime à citer aussi, de Pierre Bourdieu - et que cette référence auguste ne fasse point peur, car elle est toute simple, cette phrase, et lumineuse aussi : "Quand je ne sais pas ce que je pense, j'écris." C'est rassurant : il arrivait donc au grand sociologue de ne pas savoir ce qu'il pensait, autrement dit de douter. Mais on ne vient à bout du doute qu'en s'évertuant à formuler les pensées obscures qui nous parcourent, à en dessiner plus nettement les contours, pour soi et pour les autres.
Je ne procède pas autrement. Depuis le 1er janvier, j'avance sans savoir où je vais, suivant les pistes qui s'offrent à moi, tirant des bords, comme dit mon ami Jean-Claude, pour mieux garder le cap. Sauf que je ne connais pas le cap, et que je ne sais à quel rivage je vais accoster. Si j'accoste un jour...
Presque pas un billet que je sache comment il va finir. J'aime cette marche vers l'inconnu, les surprises que l'on se donne à soi-même.
Il m'arrive tout de même de prévoir (un peu). Ainsi cette séquence sur Tarkovski était programmée depuis février, où j'avais revu Le Sacrifice. Cependant il m'a fallu attendre mai pour faire le lien avec ce qui s'était déployé entre temps, abandonnant d'ailleurs un autre fil de réflexion vaguement esquissé. Allais-je le reprendre alors que mon brasier tarkovskien commençait à s'épuiser ? C'est une inquiétude que j'avais, de relier un peu artificiellement mes derniers cheminements à ces notes déjà anciennes, juste pour honorer cette contrainte infernale que je me suis donné de nulla dies sine linea.
Et puis, comme souvent, avec la soudaineté extraordinaire du gravier qui vient étoiler un pare-brise, de nouveaux rapports se sont imposés. De la présence des choses chez Tarkovski se sont réanimés des études anciennes, et se sont glissés des auteurs nouveaux. Même Heidegger a pointé son nez, c'est dire, le type d'esprit que je sais bien ne pas pouvoir fréquenter longtemps (je ne parle pas de son compagnonnage peu ragoûtant avec l'idéologie nazie, qui ne fait plus guère de doute aujourd'hui) : il est des altitudes de la pensée où je respire mal. Je suis un homme de la moyenne montagne, moi, pas le pied très sûr dès que la pente se fait paroi, le muscle tétanise, le vertige guette. J'admire l'alpiniste, mais je ne comprends pas comment il peut échapper à la tentation du vide. Je me serais mille fois précipité dans l'abîme, en conséquence je l'évite.
Alors voilà on continue, sans trop d'échos, dans un silence parfois assourdissant. Le paradoxe est que le site va bientôt atteindre les 100 000 pages vues. Et que chaque jour, entre 300 et 600 pages sont visitées. Mais pas un commentaire. Je sais bien que quelques amis proches daignent jeter un œil de temps à autre, et certains sont même d'une fidélité dont je suis ému. A ma connaissance, ils ne sont quand même pas légion. Qui vient donc, en dehors d'eux, scruter mes divagations ? A mon avis, ce sont des robots, ces satanés bots qui arpentent le web inlassablement. En ce moment, j'ai plus de visiteurs russes et américains que français. Tout ça a commencé avec Paterson, de Jim Jarmusch, mais c'est peut-être fortuit.
Cela me fait penser à cette nouvelle très drôle de Stanislas Lem, l'auteur de Solaris, le livre dont Tarkovski fit une adaptation. Le congrès de futurologie. Je résume de mémoire : un congrès rassemble le fleuron des savants de la planète autour du problème très grave de la prolifération des machines. Les interventions s'enchaînent, les passions s'exacerbent, et au fil des heures les masques tombent : certains invités s'avèrent être ces robots dont tout le monde craint l'intrusion. Mais les démasqueurs se révèlent eux-mêmes des machines, et au bout du compte, la vérité tombe avec cruauté et dérision : il n'y avait pas un seul humain dans cette assemblée.
Peut-être suis-je moi-même un robot, qui continue avec une obstination toute robotique à publier une page par jour, suivie presque exclusivement par des robots accumulant des datas pour quelque obscure officine commerciale.
Voilà, c'était un article sans photo, sans vidéo, sans hyperlien. Des mots. Rien que des mots. Words, words, words, comme dit l'autre. 
Salut à vous, mes ami(e)s, bots, aliens et pure humans.

mercredi 17 mai 2017

# 117/313 - On écoutera ça à la popote du soir

A Pauline, 27 ans aujourd'hui,
qui a rencontré le Stalker
et connaît la ferveur des caves

Après le seau et la cloche, deux autres objets de L'enfance d'Ivan ont retenu plus particulièrement mon attention. En premier lieu, le gramophone que répare Katassonov, qui n'est pas sans me rappeler l'électrophone de Nathalie Pascaud dans Les vacances de M. Hulot. Le contexte est bien sûr totalement différent, mais dans les deux cas, l'appareil permet d'insérer la musique dans la scène sans recourir à ce que l'on a appelé la musique de fosse. Ici, Katassonov arrive dans le refuge souterrain en disant qu'il a trouvé un ressort pour le phono. La scène se poursuit et c'est au moment précis où Kholine et Galtsev vont sortir que la musique retentit, les figeant sur place.


Je ne sais pas quel est le chant que l'on entend, mais avec ses basses profondes, nul doute qu'il s'agisse d'un chant russe traditionnel. L'émotion est palpable, que Katassonov choisit de ne pas prolonger : il soulève l'aiguille - "On écoutera ça à la popote du soir."


Le gramophone est utilisé plus tard dans la scène déjà évoquée hier des adieux de Macha. En l'arrêtant, alors même que la jeune fille s'est éclipsée, Kholine fait remarquer le "silence incroyable" qui s'établit alors.


Et c'est encore dans ce même espace souterrain que prend place le quatrième objet, celui-ci déjà bien connu de nous, plusieurs fois rencontré dans les films de Tarkovski : le miroir. En effet, un grand miroir, avec un cadre assez sophistiqué, à vrai dire déplacé dans ce lieu, y trône néanmoins, permettant au cinéaste, qui répugne au champ-contrechamp, d'inscrire ses personnages en dialogue dans le même plan.


Ici, par exemple, Ivan s'adresse à Galtsev. Son regard part vers le hors-champ où se trouve l'officier, tandis que le reflet de celui-ci dans le miroir semble regarder l'enfant de dos. Et quand il s'avance sur Galtsev, outré par les propos de celui-ci, l'effet est encore plus saisissant.


La cloche, le gramophone, le miroir, c'est à travers les choses que Tarkovski transcrit les mouvements et les émotions de ses personnages, jusque dans un espace aussi confiné que cette cave. Étrange destin d’ailleurs pour ces choses : la cloche a été relevée par Ivan, le gramophone remonté par Katassonov, le miroir sans doute sauvé du désastre de la maison qui le possédait. Choses perdues et retrouvées, menacées et préservées : restaurées dans leur lustre, elles transportent à nouveau le son et l’image, vraies métaphores de la joie et de la communion.

mardi 16 mai 2017

# 116/313 - Le seau et la cloche

Non, pas d'entrée seau dans le Dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant. L'humble récipient n'a pas l'heur de figurer dans cette noble catégorie. C'est la force aussi du cinéma de Tarkovski d'échapper à toute grille d'interprétation toute faite, à toute clef des songes déjà éprouvée. L'image poétique qu'il façonne, de par sa nouveauté, est d'autant plus puissante. Ce seau d'eau fraîche portée par la mère, si dérisoire en apparence devant la mer illimitée, n'en est pas moins le seul et vrai vecteur de vie.

Une autre chose mérite notre attention. Sa forme est en quelque sorte inverse de celle du seau. Le seau ouvre son contenu au ciel, s'évase vers les nuages dont il peut même capturer les reflets. L'autre chose s'évase vers la terre et ne contient que de l'air : c'est la cloche, la simple cloche. Or, il se trouve qu'une de ces cloches tient une place importante dans L'enfance d'Ivan.


Elle apparaît dans le film (52'11) couchée sur le sol de la salle souterraine qui sert de refuge ou de cache aux officiers russes qui accompagnent Ivan. On ne saura pas d'où elle vient, elle est là, c'est tout, à terre, déchue. C'est Ivan, resté seul, qui va la hisser au centre de la pièce.

Dans la scène qui suit, il est assailli de visions terribles, personnes massacrées criant vengeance, pleurs, gémissements. Il finit par agiter violemment la cloche comme pour exorciser ces images d'horreur.


Ivan disparu, nous retrouverons la cloche une dernière fois, dans la très belle scène où Macha l'infirmière vient faire ses adieux.


A la fin du plan, on pense que Kholine va faire sonner la cloche, mais il arrête son geste. Cependant la cloche sonne tout de même, ou plutôt on entend sonner une cloche, et aussitôt on bascule à la fin de la guerre, à la prise de Berlin. C'est la cloche qui a opéré le saut dans le temps.

Ainsi va le cinéma de Tarkovski, hors de toute symbolique déjà tracée, dans la concrétude de simples choses autour desquelles se rassemblent ou se déchirent les hommes.

lundi 15 mai 2017

# 115/313 - L'enfance d'Ivan

Entrer dans l’œuvre de Tarkovski, c'est comme pénétrer soudain, spéléologue chanceux que vous êtes, dans une cavité souterraine inouïe, une cathédrale où les lueurs de vos lampes révèlent des concrétions somptueuses ou des fresques d'une beauté sauvage : il y a là plus que vous ne pouvez explorer, il vous faudra revenir encore et encore et sans cesse de nouvelles perspectives s'ouvriront à vous.
Je suis ce visiteur-là. Qui, bien loin de prétendre donner une image globale de ce qu'il a cru voir et sentir, s'en tiendra à quelques coups de projecteur sur telle ou telle facette de ce territoire étincelant.

J'ai pris conscience dans le même temps qu'il me fallait arpenter tout ce qu'il m'était possible de ce territoire, aussi ai-je décidé de voir les films que je n'avais pas encore vus, et de revoir les autres. C'est ainsi que j'ai découvert L'enfance d'Ivan, le premier long métrage de Tarkovski, réalisé en 1962. Il sort alors de l'école soviétique de cinéma, le VGIK, lorsqu'on lui propose de reprendre le tournage de cette adaptation d'une nouvelle de Vladimir Bogomolov. Le réalisateur engagé a complètement raté son coup, au point que rien n'est sauvable. Avec la moitié de budget restant, Tarkovski reprend tout à zéro, s'entoure d'une équipe d'acteurs et de techniciens talentueux, reconfigure le scénario et signe son premier chef d’œuvre.

Chris Marker, dans son admirable film "Une journée d'Andreï Arsenevitch", que j'ai déjà évoqué ici, nous présente une nouvelle boucle. Entre L'enfance d'Ivan et Le Sacrifice, du premier plan de l'un au dernier plan de l'autre, demeurent un arbre et un enfant.


Cela est saisissant, et juste. Mais il me semble qu'un élément est oublié, si trivial qu'on ne le considère pas à sa juste valeur ; si simple, si sot, oserais-je dire, qu'on ne lui prête pas attention. Cet élément c'est le seau. Ce seau qui intervient dans l'histoire racontée par Alexandre à Petit Garçon au début du film, histoire que reprend Tarkovski dans le finale de son unique essai, Le Temps scellé (1989).
Un moine, pas après pas, seau après seau, avait arrosé un arbre desséché sur le sommet d'une colline, sans jamais douter de la nécessité de ce qu'il accomplissait, ni perdre un seul instant confiance en la venu miraculeuse de sa foi dans le Créateur. Et c'est pourquoi il avait connu le miracle: un beau matin, les branches s'étaient couvertes de feuilles, l'arbre avait retrouvé la vie.
Seau que l'on retrouve à la fin du film, porté avec difficulté par Petit Garçon, jusqu'à l'arbre planté par son père.
 

Or, le seau est aussi une figure forte dans L'enfance d'Ivan. Il apparaît dès la scène d'ouverture, le premier rêve d'Ivan, seau d'eau fraîche porté par la mère dans lequel il se désaltère : vision lumineuse et idyllique brutalement interrompue par le crépitement d'une mitrailleuse.

 

On le retrouve dans une autre scène de rêve, le formidable rêve du puits, où on le retrouve avec la mère. Avec encore une fois, une chute brutale, à tous les sens du mot, celle du seau tout d'abord, en contre-plongée vertigineuse, puis celle de la mère, gisant au sol, arrosée par une gerbe d'eau. Et le seau en premier plan.

  
Et nous le retrouverons enfin dans la scène finale, toujours rêvée, car nous avons appris qu'Ivan a été exécuté par les nazis.


 

Ici encore la mère est porteuse du seau. Toute l'eau salée de la Baltique ne saurait rivaliser avec cette eau douce apportée par la mère, cette eau qu'il faut boire au seau même, cette eau de vie qui rime avec bonheur et amour. Mais la dernière image au bout de la course lumineuse est celle de l'arbre mort, encore un, l'arbre mort de la plage, trou noir du destin. Encore une fois les choses reviennent, mais pas à l'identique : dans Le Sacrifice, le dernier plan ne sombre pas dans l'opacité, l'arbre mort, et qui peut-être reverdira, laisse étinceler la moire des vagues.

 

samedi 13 mai 2017

# 114/313 - Retour vers l'éternel

J'ai parlé récemment des boucles du hasard. En voici une nouvelle, encore une fois basée sur l’œuvre de Tarkovski. Le lundi 15 mai 1995, je découvrais donc Le Sacrifice. J'en ai gardé trace dans mon cahier bleu de l'époque en collant l'article de Télérama qui lui était consacré, signé par Jacques Siclier.


Je suis revenu sur Le Sacrifice à partir du samedi 29 avril, avec l'article #102, Le facteur de coïncidences. Et nous ne cessons depuis ce jour d'explorer les ramifications et résonances autour de cette œuvre majeure.
Or, Télérama annonce à la date du vendredi 12 mai 2017 la rediffusion du film sur Ciné+Club. La notice est cette fois signée Gérard Pangon.


Belle synchronicité, et belle boucle temporelle : 22 ans plus tard, retour du film, avec pratiquement la même photo d'illustration, cet arbre dressé au bord de la Baltique. Je me doute bien que le film a été programmé plusieurs fois entre 1995 et 2017, mais qu'il ressurgisse sur les écrans dans le temps même où je reviens sur ce qui fut pour moi sa première apparition est une coïncidence savoureuse.

Mais il faut aller plus avant dans le détail. Certes les deux photos semblent similaires, pourtant il y a une grande différence entre elles. Remettons-les en regard l'une de l'autre.


Points communs : la mer, l'arbre, Petit Garçon. Et pourtant, entre ces deux plans, il y a toute la durée du film. La première photo se situe dans la scène d'ouverture, elle montre Alexandre, le père, en train de planter cet arbre mort. Il conte à son fils l'histoire du vieux moine Johan qui arrosait chaque matin un arbre comme celui-ci, et qui un jour, avant de mourir, lui vit à nouveau des feuilles.
La seconde photo ne montre plus Alexandre. Pour cause, il s'est sacrifié pour sauver le monde, ou du moins le croit-il, de la catastrophe qui le menaçait, et il a incendié sa maison avant d'être emmené de force par les infirmiers psychiatriques.
Petit Garçon, seul, va prononcer ses premiers mots depuis l'opération de la gorge qui l'avait rendu muet, allongé au pied de l'arbre, près du seau d'eau (très important le seau, on y reviendra bientôt). La caméra, dans un dernier mouvement lyrique, remontera le long de l'arbre, calligraphie noire sur fond de mer bruissante de lumière.

Alors oui, les choses reviennent, mais jamais à l'identique.
Dans mon cahier, j'avais collé un autre article de Télérama, issu du même numéro de mai 95. Il était déjà signé, comme celui de cette année, de la main de Gérard Pangon. Son titre est tout à fait dans la thématique de ce billet : Retour vers l'éternel. Sur la photo Petit Garçon encore, allant arroser l'arbre avec son seau.



vendredi 12 mai 2017

# 113/313 - De Hulot à la flûte Hochiku

C'est en réalisant avec des enfants quelques remakes de courtes scènes de films de Tati que j'ai vraiment pris conscience de la richesse de ses bandes-son. De multiples détails apparaissent quand l'on se dégage de l'intrigue et des images, aussi fortes soient-elles, détails qui nourrissaient bien sûr subconsciemment votre compréhension. Chez Tati, la voix humaine, mise en avant dans l'immense majorité des films, n'a cessé de se retirer, de quitter le premier plan et de devenir un son comme un autre, voire une rumeur, un bredouillis, un borborygme. Antoine Gaudin, dans un entretien avec Jean-Philippe Cazier (Diacritik, décembre 2015), peut soutenir avec justesse que les films de Tati s'écoutent au moins autant qu'ils se regardent : "Au moyen d’une science consommée des bruitages et en composant des environnements sonores étranges et radicaux, Tati a élaboré une poétique pleinement audio-visuelle, dans lequel la vie sonore des hommes et des objets est, au moins autant que leurs mouvements et leurs trajectoires visuels, source de gags et d’étonnement. Cela est d’autant plus remarquable que ce sont bien les bruits qui, par leur stylisation et leurs effets d’incongruité, retiennent l’attention au sein d’une bande-son largement émancipée de l’exigence naturaliste."

Le même souligne la présence dans les Vacances de Monsieur Hulot, de l'un "des plus beaux paysages sonores jamais composés pour le cinéma : une rumeur fraîche composée de sons de jeux d’enfants à la plage, parfaitement audibles dans leurs moindres détails, affectés d’un effet de réverbération délicatement échoïque, qui leur confère une dimension immuable et nostalgique. On comprend que ce qu’on entend, ce ne sont pas les personnages d’enfants visibles dans le film, mais bien « les enfants en vacances », c’est-à-dire les enfants de toujours, l’essence même de l’enfance qui est là, présente tout autour, dans une sorte d’espace éternel. Au-delà de ses connotations réjouissantes, ce phénomène sonore a aussi un aspect spectral : il est quasiment dénué de correspondances dans l’image – ces enfants qui jouent, on ne les voit jamais – et il se propage à intensité égale dans les scènes d’intérieurs, au mépris du plus élémentaire réalisme. Cela peut renvoyer à l’idée de fantômes de l’enfance, qui affleureraient encore sous les petits rituels de villégiature des personnages adultes présents à l’image – et c’est justement cette mécanique disciplinaire des loisirs de masse que l’irruption du personnage de Monsieur Hulot va perturber, tout en la soulignant, en contraste."

Chez Tarkovski, la voix humaine ne subira pas le même déclassement. Elle reste jusque dans Le Sacrifice un élément très fort, même si l'importance des sons et de la musique est considérable. Petit Garçon retrouvera la parole en prononçant les mots de son père au début du film : "Au commencement était le verbe", tandis que dans Playtime, le chef d'oeuvre terminal de Tati, le verbe tourne à la confusion dans une Babel technocratique où Hulot lui-même ne fait plus que de la figuration.


A l'inverse de ce monde déserté par la spiritualité, Tarkovski joue le dernier acte de sa geste poétique sur une île encore traversée par le sacré. Cette île de Gotland qui n'est pas pour rien une réserve ornithologique (dont les défenseurs s'opposèrent d'ailleurs au tournage) car les oiseaux, rappelle Daniel Weyl, "conviennent aux puissances spirituelles". Mais, pas plus que les enfants sur la plage de Tati, les oiseaux ne sont visibles sur l'écran : "Leurs invisibles cris et battements d'ailes ont une présence d'autant plus forte et significative."

De même qu'à partir de l'électrophone, la musique d'Alain Romans se diffusait sur le littoral de Hulot, voyez comme le chant gracile de la flûte orientale Hochiku opère le passage entre l'extérieur et l'intérieur, d'un plan à un autre, changeant de statut in fine, de musique de fosse supposée à une musique d'écran surgie d'une simple chaîne Hi-Fi.



Vous avez noté bien sûr la présence du petit miroir à côté de la chaîne. Après la vision des deux visages, celui d'Otto et celui d'Alexandre, vision rapprochée, comme en miroir là encore. Après le reflet des branchages sur le verre du tableau de L'Adoration des mages de Léonard de Vinci, tableau sur lequel s'ouvrait déjà le film, tableau que contemplent Alexandre et Otto. Otto qui le trouve lugubre et avoue avoir toujours eu peur de Léonard.

Léonard qui "conseillait, écrit Serge Bramly, de comparer son travail aux reflets qu'en donne le miroir, "maître des peintres" (maestro dei pittori). "Quand tu veux voir si ta peinture est dans l'ensemble conforme à la chose de la nature que tu représentes, [il faut que tu] aies un miroir et fasse s'y refléter la chose vivante, et compares ce reflet avec ta peinture, et examines bien si les deux images de l'objet se ressemblent." (La Transparence et le Reflet, JC Lattès, 2015, p. 242)