jeudi 31 août 2017

# 208/313 - Canicule

En cette veille de rentrée professionnelle, me voici un peu indécis quant à la direction à emprunter pour les prochains billets. Je suis allé ces derniers temps au fil de l'eau, laissant le flux des coïncidences commander la rédaction de tel ou tel article. Et puis soudain, avec le dernier -"Synchronicity"- me voici en panne. Ce qui n'est pas surprenant : j'ai souvent observé que les périodes à forte fréquence de synchronicités justement s'achevaient souvent abruptement. Tout d'un coup, plus rien à relever. Silence radio. Calme plat. Ce qui n'est pas vraiment un problème pour Alluvions dans la mesure où j'ai pas mal d'embryons de chroniques en réserve.


Parmi celles-ci, une séquence que j'ai intitulée Carpe diem. Qui commence par une évocation des "journées plurielles" de Ronsard par Jean Starobinski, à travers une étude de 1987 reprise dans le volume Quarto intitulé "La beauté du monde". J'avais travaillé là-dessus au mois de juin, et il me souvient maintenant que c'était au moment de la canicule précoce. D'ailleurs, j'avais envoyé à un ami qui fêtait son anniversaire le 21 juin quelques vers du poète, empruntés au recueil "Les Quatre Saisons de Ronsard" (Poésie/Gallimard, 1985) :
Joyeux anniversaire Antoine ! né avec l'été, à toi ces quelques vers de Ronsard :
"L’estincelante Canicule ,
Qui ard, qui cuist, qui boust, qui brule,
L’esté nous darde de la haut.
Et le souleil qui se promeine
Par les braz du Cancre, rameine
Ces mois tant pourboullis du chaut".
Le même Antoine me remercia quelques jours plus tard en m'envoyant à son tour quelques vers d'Horace (lequel est le créateur du fameux Carpe diem, faut-il le préciser, mais Antoine n'était absolument pas au courant de ma recherche d'alors), ajoutant que "Pensant au cycle des saisons, ce sont les premiers vers qui me soient venus à l’esprit lorsque j’ai vu ton petit mot." :

Ce qui donne en traduction :

J'avais même cru un instant qu'il s'agissait du passage du Carpe diem, car il surgit aussi d'une Ode XI, mais elle est au livre I, tandis que l'Ode citée par Antoine est au livre II.
Tu ne quaesieris (scire nefas) quem mihi, quem tibi
finem di dederint, Leuconoe, nec Babylonios
temptaris numeros. Vt melius quicquid erit pati !
Seu pluris hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam,
quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum, sapias, uina liques et spatio breui
spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit inuida
aetas : carpe diem, quam minimum credula postero.
Dont voici la traduction par Danielle Carles, sur son site Fonsbandusiae :
N’essaye pas de savoir - c’est une chose interdite - pour moi, pour toi,
le temps que les dieux nous ont donné, Leuconoé. Ne sonde pas
les horoscopes babyloniens. Quoi qu’il arrive, tout en sera meilleur !
Que Jupiter nous donne encore de très nombreux hivers, que celui-ci soit le dernier,
 
qui, en ce moment même, fait se briser les vagues de la mer Tyrrhénienne
sur les rochers usés, toi, pleine de sagesse, fais couler du vin et abrège l’attente
trop longue pour un instant si court. Le temps de parler, et la vie jalouse
sera enfuie. Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain.
Carpe diem, traduit ici par "Prends le jour qui s'offre", signifie littéralement "Cueille le jour" - ce que je trouve beaucoup plus poétique.

Il se trouve que ce jour où j'écris est aussi presque caniculaire. Et, ma foi, c'est donc sur cette coïncidence climatique que j'aborde, rasséréné, cette nouvelle séquence.





mercredi 30 août 2017

# 207/313 - Synchronicity

Le 15 août dernier, paraît l'article Manon parraina gran mowe sur le site Quaternité de Rémi Schulz, évoqué ici le 8 juin (chronique 4/4/44).
Je relève plus particulièrement ce passage :
"Ceci m'amène à un final digne de ce 15 août, Assomption de Marie.
  Nous sommes encore pour quelques semaines en l'an 5777 du calendrier hébraïque, usuellement simplifié en 777.
  2017 est aussi l'année où un pitre est arrivé à la Maison-Blanche, le 20 janvier, âgé de 70 ans, 7 mois, 7 jours (Trump est né le 14 juin 1946, ce qui mènerait plutôt à 70 ans, 7 mois, 6 jours, mais admettons la possibilité).
  Ce double 777 n'est de toute façon qu'un signe supplémentaire pour ceux qui voient le retour du Christ annoncé pour le 23 septembre prochain (ou la Fin du monde selon d'autres); de toute manière je ne vais pas en tenir compte, mais j'ai le sentiment que les croyances peuvent influer sur la "réalité", pour autant qu'on puisse définir le réel, aussi j'invite à tourner 7 fois sa foi dans sa tête avant de croire à quoi que ce soit." [C'est moi qui souligne]
Le projet Heptalmanach reposant sur le 7, on comprendra aisément mon intérêt pour cette mention du 777, d'autant plus que le nombre était apparu dans la chronique du 4 avril, Encore un peu de Paterson.
La fin de l'article de Rémi Schulz revient sur ce double 777 :
"Hier 14 août, alors que j'abordais la question du double 777, un membre du forum Synchronicity a posté un message sur une coïncidence 777-21 à la loterie."

Je ne connaissais pas ce forum Synchronicity, qui existe sur Facebook. Je fais dans la foulée une demande d'adhésion au groupe, et le 17 août, son administrateur David Spenn me souhaite la bienvenue, suivi de près par Rémi Schulz, qui signale en passant qu'il avait deux amis à Châteauroux, Jean-Pierre Le Goff et  Étienne le Céphalophore Entêté, autrement dit Étienne Cornevin, hélas disparu en mai 2016, alors que nous commencions à avoir un échange régulier.

Ce même jour, je me rends avec les enfants dans les Monts du Lyonnais, chez leur grand frère Adrien. Comme il fait chaud, il nous propose d'aller à la piscine de Saint-Laurent de Chamousset. Il doit juste s'arrêter avant à la pharmacie du village, sur la place centrale. En l'attendant, je remarque une Citroën Xsara garée près de nous. Elle est immatriculée 777.



mardi 29 août 2017

# 206/313 - Stalker

Stalker. Le 12 août, je visionne le film. Éblouissement continu. C'est une œuvre d'art, et si peu de films me semblent mériter ce label. Je réalise, comme pour Le Miroir, presque une centaine de captures d'écran car chaque plan est singulier de justesse et de beauté. Et je me prends rapidement à rêver d'une adaptation théâtrale dans le cadre familier des ruines de Cluis-Dessous, où j'ai tant travaillé déjà. Oui, transporter la Zone dans la forteresse et ses abords, pas seulement sur le terre-plein central mais aussi dans les douves, sur les pentes, à l'intérieur des vestiges, peut-être même près de la rivière et de la carrière en contrebas. Définir un itinéraire où seraient conviés chaque soir quelques dizaines de spectateurs seulement. Éclairage ambulant, musique en direct. Qui maintenant pour interpréter ce passeur de mondes, ce stalker mélancolique et même désespéré ? Qui pour le Professeur ? Qui pour l’Écrivain ? Des figures se précisent. Pour le stalker, selon moi, il n'y a que B.


C'est juste une rêverie, qui ne sera sans doute jamais mise à l'épreuve du réel. Comment approcher sans ridicule la puissance évocatoire de ce chef d’œuvre ? Comment éviter la pâle copie ? Comment ne pas être à mille lieues en dessous de l'un des sommets de l'art cinématographique mondial ? Il n'importe, je poursuis ma divagation, j'imagine des trajets dans la nuit étoilée, entre les arbres et les remparts, dans l'affleurement des sources et le froissement des herbes.

Le lendemain, dimanche 13 août, je me rends à l'arboretum de la Sédelle, à Crozant. Festival de la Pente douce. Concert superbe de Piers Faccini et Vincent Segal. Devant moi, sans que nous nous soyons contactés, B. et sa compagne. On se retrouve à la fin, je ne lui parle pas du film mais, alors que nous remontons dans la nuit la fameuse pente douce de la prairie vers le parking, il me dit qu'il a lu mon article sur Anne Dufourmantelle. Le livre sur L'intelligence du rêve l'intéresse. Tout cela ne fait que confirmer mon choix : en lui cohabitent la force et l'inquiétude, la fragilité et la détermination. Un jour, peut-être, je lui parlerai de Stalker.

"Peut-être rêve-t-on à seule fin d'éprouver cela : être survivant, "écrivait Anne Dufourmantelle dans les premières pages de son livre.



lundi 28 août 2017

# 205/313 - Joie

Ce matin, 24 août, (oui, j'ai toujours quelques jours d'avance dans l'écriture de ces posts), je reçois sur mon portable un message de l'ami Francis, en villégiature parisienne. A-t-il lu mes articles récents sur François Cheng ? Je n'en sais rien, mais ce qui est certain c'est qu'il ne pouvait pas savoir que je venais la veille de chroniquer un livre qui s'appelait Joie, celui de Clara Magnani.


Je ne connaissais pas du tout l'existence de ce livre de Cheng. Sur le site des éditions du Cerf, on apprend qu'il a été publié en février 2011. Composé seulement de 16 pages, il se présente comme "en écho à une œuvre de Kim En Joong". La citation en regard  est éclairante en ce qu'elle fait lien avec le "mourir à soi" :
« Le temps de Noël approche, les croyants célébreront la Sainte Naissance. Une fête qu'accompagne son cortège de cadeaux, de festins et de réjouissances. Nous aimerions, pour notre part, donner de la joie une définition plus radicale elle surgit dans ces moments privilégiés où nous avons la nette sensation de renaître à la vie, ou d'accéder à un nouvel état de vie, soudain délivré des anciennes chaînes. Cela suppose que nous soyons auparavant passés par l'épreuve, la privation, la dépossession, par une sorte de mourir à soi. » [François Cheng]
Le texte intégral est d'ailleurs disponible sur le site Théâme, de Martine Hiebel.
Pour en finir, momentanément du moins, avec la joie, je n'ai jamais oublié ce que déclara un jour Jeanne Moreau, récemment disparue, sur le divan d'Henri Chapier : "J'en ai rien à foutre du bonheur (...), ce qui est important c'est la joie." J'ai retrouvé sur le site de l'Ina le court extrait en question :



PS : Je ne réalise qu'après-coup que le livre est publié aux éditions du Cerf. Or, mon ami Francis s'appelle... Dusserre.

samedi 26 août 2017

# 204/313 - Un bel morir tutta la vita onora

Le 9 août dernier, j'emprunte à la médiathèque le Journal de deuil, de Roland Barthes, pour la bonne raison que ce livre était cité dans celui de Gabriel de Azambuja, et qu'il se trouvait être par hasard sur l'étagère, non des nouveautés (le livre est paru en 2009), mais celle des ouvrages qu'une bibliothécaire (on ne sait laquelle) remet en lumière selon des critères qui n'appartiennent qu'à elle. J'emprunte aussi une nouveauté, pour faire l'équilibre, Joie de Clara Magnani, et enfin, Stalker de Tarkovski, que je veux revoir attentivement.
Entre ces trois œuvres, qui n'ont a priori aucun rapport, une tresse de correspondances va se développer dont je vais essayer de rendre compte.


Le Journal de deuil de Barthes ne fut pas publié de son vivant : c'est un ensemble de fiches qu'il commença à rédiger au lendemain de la mort de sa mère, le 25 octobre 1977, qui l'affecta profondément. Presque un an plus tard, il écrit le 3 octobre 1978 ces simples mots : (Comme) c'est long, sans elle.
C'est sur l'expression "faire son deuil" que Gabriel de Azambuja en appelait à Barthes : "(...) phrase galvaudée, écrit-il, une expression passe-partout qui apparaît à chaque instant, envahit les médias et les conversations quotidiennes, parfois aussi les discussions entre "spécialistes". Elle est devenue le type de phrases-pièges qui empêche de penser, un de ces guet-apens silencieux que réserve le langage. J'entends toujours "faire-son-deuil", petit train qui amène dans le mur avec ses mots-wagons attachés qui ont perdu le nord et toute cohérence. Et j'entends aussi quelque chose de clos, d'achevé. Avec la doxa la mieux attentionnée du monde - comme disait Barthes - on me dira que le deuil va mûrir et que le temps le fera tomber comme un fruit.* "

C'est par une mort aussi que débute Joie de Clara Magnani :
"2014. Un matin de septembre. Ensoleillé. Mon père était en train de lire lorsque son cœur s'est arrêté. Comme ça, sans prévenir. Crise cardiaque. Aucune douleur. Ni chimio, ni paralysie. Nul besoin d'aller chez les suisses quémander une pilule euthanasiante à plus de dix mille euros. C'était exactement comme ça qu'il avait toujours voulu tirer sa révérence. Il disait "Un bel morir tutta la vita onora." J'étais heureuse pour lui."

Cette histoire, à la fois touchante et énervante, de mature love entre un vieux cinéaste italien et une journaliste belge quadragénaire, adultères assumés qui se retrouvent dans les meilleurs hôtels de Berlin, Bruxelles, Rome quand ce n'est pas dans une charmante maison sarde en bord de mer (mais ils parlent de Gramsci en prison, cela doit compenser), cette histoire donc, prétendu premier roman d'une auteure qui se cache derrière un pseudonyme célèbre qui se trouve être aussi le nom de l'héroïne, n'est pas un grand crû, mais en l'occurrence cela importe peu : le principal est que, page 31, je lise ceci :
"Je raconte tout ça à la femme qui est assise sur moi. Comme un enfant, je lui confie que ma mère me manque. Elle était plus qu'une mère, une amie, une confidente. Celle qui, à l'adolescence, a consolé mes première peines de cœur."
Cette platitude ne se retrouve pas chez Barthes, qui jamais ne dit par exemple que sa mère fut pour lui une confidente, une amie, mais ses notations n'en sont pas moins justes et émouvantes. 11 août 1978 :
"Feuilletant un album de Schumann, je me souviens immédiatement que mam. avait aimé les Intermezzi (que j'avais fait passer une fois à la radio).
Mam. : peu de paroles entre nous, je restai silencieux (mot de la Bruyère cité par Proust), mais je me souviens du moindre de ses goûts, de ses jugements."
Reprenons Joie. Page 80, extraits de la première interview entre les deux protagonistes, qui fut aussi leur première rencontre.
"C : Il y a des moments où votre dernier long-métrage ressemble à un film des années soixante. Le noir et blanc, la manière de filmer, caméra à la main, les longs plans fixes sur les paysages. Est-ce un hommage à un cinéaste particulier ?
Moi : Non, pas vraiment. Je revois souvent les 8 1/2 de Fellini et Stalker de Tarkovski. J'ai beaucoup aimé la Nouvelle Vague. La française comme la tchèque. Et comme ces films sont logés là, quelque part dans mon cerveau, il est tout à fait plausible que vous en trouviez des échos."
Écho, oui j'en avais un pour ma part avec le DVD de Stalker qui était sur la table, et que j'allais trois jours plus tard arpenter avec bonheur.
La Mère dans Stalker, de Tarkovski.

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* Roland Barthes, Journal de deuil, Le Seuil/Imec, 2009, p. 160.

vendredi 25 août 2017

# 203/313 - Le grondement distant du jaguar

Le rêve va avec l'image, cela semble une évidence. Le rêve se présente le plus souvent comme un film, disloqué, absurde, incohérent tant qu'on voudra, mais ce qu'on ne remet guère en cause, c'est la nature visuelle du rêve. Or, mon expérience est un peu différente. A côté de ces songes marqués par une imagerie forte, je me souviens de ces rêves épuisants auxquels je suis accoutumé lorsque je suis dévoré par une fièvre. Aucune image ne s'impose plus, et encore moins d'hallucination comme on pourrait peut-être le pressentir dans un contexte de maladie. Non, le rêve se décline en raisonnements interminables, en ratiocinations que le réveil détruit sans remède. Tout se passe comme si le cerveau tournait à vide, ne produisant que des énoncés abstraits dont la logique n'est qu'apparente. Mais même en dehors de ces périodes de mauvaise santé, il arrive que le rêve vire au dépouillement cistercien et revêt plutôt une forme radiophonique : ne me reste alors au réveil que des mots, des noms, et parfois un sentiment flou. Ce fut le cas par exemple pour Augenblick dont j'ai parlé ici l'an dernier. Et très récemment, ce fut presque la même chose avec le rêve d'un personnage qui s'est construit dans la difficulté, les épreuves. Impossible d'en dire plus si ce n'est qu'un nom l'accompagnait, qui n'était pas le sien mais peut-être celui d'une ville, d'un pays : Iquitos. Et il me semble bien que dans le rêve lui-même j'étais conscient de la proximité de ce mot avec la capitale de l’Équateur, Quito, mais le mot demeurait inscrit ainsi : Iquitos.

Le lendemain, je commençai un autre des livres achetés à Toulouse : Comment pensent les forêts, de l'anthropologue Eduardo Kohn, avec une préface de Philippe Descola, publié chez cette excellente petite maison d'édition qui s'appelle Zones sensibles.


Ce livre, "magistral" selon Descola, "œuvre d'art" si l'on en croit Bruno Latour, est en effet extrêmement stimulant. Je ne veux surtout pas en donner un résumé ici, d'autant plus que je n'ai pas fini de le lire. Contentons-nous pour l'instant de cette introduction de la notice de l'éditeur : 
Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens interagissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. (...)
Or, sur la première figure du livre, un détail d'une carte du XVIIIe siècle montre la région de l’Équateur  où l'auteur a travaillé, en particulier le village d'Ávila dont il écrit que la distance à vol d'oiseau de Quito est d'approximativement 130 kilomètres.


Iquitos, Quito. La coïncidence était merveilleuse. On pourra bien sûr penser qu'en feuilletant le livre au moment de l'achat mon cerveau a pris inconsciemment des informations. Je ne veux pas disputer là-dessus, mais il reste que le rêve est précisément un aspect crucial de l'analyse d'Eduardo Kohn, ainsi que le pointe Philippe Descola dans sa préface :
" L’interprétation quotidienne des rêves, un trait fondamental de la vie quotidienne des Amérindiens de l’Amazonie équatorienne, devient ainsi un mécanisme très original qui va au-delà de l’oniromancie classique en ce qu’il permet la calibration et l’alignement des points de vue situés de toutes sortes d’êtres qui habitent des mondes différents."
Dans la chronique précédente, Gabriel de Azambuja évoquait la pensée rêvante de J.-B. Pontalis où il voyait la possibilité "d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves". Or, cette possibilité est clairement réalisée par les Runas d'Ávila :
"A Ávila, la vie de tous les jours et cette seconde vie que constituent le sommeil et les rêves sont enchevêtrées. Dormir à Ávila n'est pas l'activité ininterrompue, solitaire et sensoriellement pauvre qu'elle est si souvent devenue pour nous. Le sommeil - au milieu de beaucoup d'autres personnes dans des maisons de torchis ouvertes et sans électricité, très perméables au monde extérieur - est entrecoupé de veille. On s'éveille au milieu de la nuit pour s'asseoir près du feu et combattre le froid, ou pour recevoir un bol de thé huayusa fumant, ou parce qu'on a entendu le cri de l'ibijau gris à la pleine lune, ou parfois même le grondement distant d'un jaguar. Grâce à ces interruptions continuelles, les rêves débordent dans les moments de veille, et les moments de veille dans les rêves, tant et si bien que les uns et les autres s'enchevêtrent. Les rêves - les miens, ceux des membres de ma maisonnée, ceux, étranges, que nous avons partagés, et même ceux de leurs chiens - en sont venus à occuper une grande part de mon attention ethnographique, d'autant plus qu'ils impliquaient souvent les créatures et les esprits qui peuplent la forêt. Les rêves font aussi partie de l'empirique, et d'une certaine manière ils sont réels. Ils prennent racine dans le monde et le travaillent ; apprendre à s'ouvrir à leur logique particulière et leurs formes fragiles d'efficacité permet de révéler quelque chose du monde au-delà de l'humain." (p. 37, c'est moi qui souligne)
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PS : J'ai tapé "Iquitos", par acquit de conscience, sur Google et je découvre qu'il s'agit d'une vraie ville située dans l"Amazonie péruvienne ! Wikitravel : "Iquitos est au Pérou ce que Manaus est au Brésil. Perdue au milieu de l'Amazonie, cette ville n'a été très longtemps qu'un regroupement de missionnaires pour se protéger des populations indiennes hostiles à la conversion catholique. Au XIXème siècle, comme pour Manaus, Iquitos va connaître le boom du caoutchouc, et va grandir de manière fulgurante! Aujourd'hui, elle ne vit que du tourisme, et du commerce fluvial (elle borde le fleuve Amazone)."
Ajoutez à cela que Gabriel de Azambuja est précisément d'origine péruvienne.


Iquitos (vue aérienne) - Percy Meza

jeudi 24 août 2017

# 202/313 - La matière même de nos rêves

"Être des deux côtés à la fois, ambo i lati, entrambi i lati, pouvoir traverser la frontière, poser des axes, créer la ville, s'enivrer de passages."
Benoît Vincent,  GEnove, villes épuisées, p. 73

"S'enivrer de passages" me renvoie au livre de Gabriel de Azambuja, à l'occasion d'une évocation de J.-B. Pontalis qu'il définit comme "un ami des passages et un ennemi des concepts". "Ou plutôt, précise-t-il (et la précision est d'importance), de l'usage qu'on en fait lorsqu'ils arrêtent la pensée au lieu de la relancer. (...) Il aimait citer Harry Guntrip, le psychanalyste britannique, lorsqu'il disait que "le moment où les concepts sont le plus utiles est celui où ils sont en train d'être formés." Les mots n'ont pas couvert ce qu'ils nomment, au contraire, ils nous aident à le découvrir. Garder la fraîcheur des mots."

Aujourd'hui le concept est partout, il a même investi ce qui semblait lui être naturellement rétif, ces professions manuelles qui nécessitent certes intelligence et savoirs techniques mais qui naguère ne s'encombraient pas d'un tel vocabulaire : j'ai ainsi découvert récemment un concept élagage qui m'a laissé rêveur. Il s'agit toujours de tailler des arbres mais l'affaire ne saurait plus se faire sans doute sans un concept approprié...

Dans mon domaine professionnel - l'éducation -, les concepts sont bien entendu nombreux, et nombreux aussi les concepts qui figent la réflexion. Pour ne prendre qu'un exemple, observez la bienveillance. Il est impératif d'être bienveillant envers nos élèves, cela va sans dire. Mais hélas, cela va aussi souvent sans réfléchir : le mot suffit et l'on ne s'interroge guère sur ce qu'il recouvre. Quelle forme doit prendre cette bienveillance ? Quelles attitudes sont requises ? S'agit-il seulement d'être gentil et attentionné ? Faute d'être questionnée, la notion incline certain-e-s au laxisme et à une sorte de démagogie. Les hussards noirs de la République étaient plus réputés pour leur sévérité que pour leur bienveillance, est-ce à dire qu'ils ne l'étaient point ? La sévérité était fonction de l'exigence de ces maîtres, de leur volonté d'inculquer le savoir et de former des hommes. En ce sens, même une colère, une engueulade, peut être paradoxalement bienveillante, quand elle reste mesurée et ne vise pas à stigmatiser, mais à mobiliser le meilleur de l'élève en face de soi.
"J'aime penser que, poursuit Gabriel de Azambuja, pour J.-B. Pontalis, les concepts sont assis au fond de la classe et regardent par la fenêtre dans cette matinée ensoleillée où le cours a lieu, et ils aiment se balader ensuite avec le ing de playing entre les mains, hommage à Winnicott et son Playing and Reality. Je crois que la "pensée rêvante" faisait partie de la bande. "Je rêve d'une pensée de jour qui serait rêvante, non pas rêveuse mais rêvante." Et Pontalis d'ajouter, juste après, dear Prudence : "Je suis bien incapable de définir ce qu'elle serait."* L'idée n'est donc pas de définir cette notion, mais plutôt d'être sensible à son trajet, une pensée qui s'exerce à la lumière du jour, mais irriguée par la nuit et la vie onirique. Il s'agit d'un régime onirique de la pensée qui avance sans cesse, de séquence en séquence, moins contraint et limité  que la pensée du jour, poussé par le mouvement régrédient qui anime les images. N'essayons donc pas de définir la pensée rêvante, mais voyons plutôt la possibilité qu'elle annonce : l'existence d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves. Et si Shakespeare avait raison et que nous soyons faits de l'étoffe de nos rêves, nos petites vies entourées de sommeil ?"
De cet échange métabolique entre le jour et la nuit, la vie et le rêve, je donnerai demain un exemple vécu ces jours-ci.

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* J.-B. Pontalis, Fenêtres, Gallimard, 2000, p. 39.

mercredi 23 août 2017

# 201/313 - Ambo i lati

Stalker, Andreï Tarkovski
De Toulouse, j'ai rapporté aussi un livre que son éditeur qualifie de livre mutant. C'est peut-être trop dire, mais en tout cas, rien à voir avec le tout-venant, le roman traditionnel qui, quoi qu'on en dise sur son état moribond, reste largement majoritaire sur le marché. C'est un cadavre si l'on veut, mais un zombie qui a encore de la ressource. Ce livre dont je vous parle n'est d'ailleurs pas un roman, c'est une mosaïque de quatre-vingt-un textes, de natures très diverses, autour de la ville de Gênes. L'auteur se nomme Benoît Vincent, il est botaniste de profession et l'ouvrage a pour titre GEnove, villes épuisées, publié aux éditions Othello/Le Nouvel Attila.


Ce titre, Benoît Vincent l'abrège d'ailleurs en GE9 : histoire de souligner que le nombre 9 sous-tend toute l'affaire. "C'est un texte comme un tissu, écrit-il en avant-propos. Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville. Celle-ci, plus que toute autre, reste admirablement façonnée par l'espace topographique qui la porte. A la manière du tisserand, j'ai tenté de rendre la matière et la forme d'une ville contrainte, tantôt étroite et recluse, tantôt large et ouverte."
Ce 9x9 nous rappelle incidemment le 8x8 récent des hexagrammes du Yi Jing. D'ailleurs, explique Cyrille Javary, "le caractère jing est composé de trois éléments : à gauche, le signe général de la soie, marque commune à tous les mots en relation avec ce qui est tissé et, au sens figuré, organisé en réseau.(...) Associant les idées d'outil, de réseau et de structure, le sens originel du caractère jing était : fils de chaîne ( la structure invisible qui sert d'armature à un tissage). De là, il s'est étendu jusqu'à désigner les méridiens de l'acupuncture (la structure énergétique du corps humain grâce à laquelle on peut agir sur lui), et aussi ceux de la géographie."

Je note en passant que la typographie du titre GE9 fait furieusement penser à un idéogramme. Pourtant l'auteur ne fait aucune référence à la Chine, du moins dans les soixante-dix premières pages (j'en suis là de ma lecture).
Je venais juste d'écrire la chronique sur les portes lorsque j'ai abordé le vingtième texte, La surprise. Eh bien la surprise fut d'y trouver une résonance : Benoît Vincent évoque la Porta Soprana, la porte qui ceint la ville antique et porte cette inscription : Auster et Occasus, Septembrio novit et Ortus quantos bellorum supervai Ianua motus ("Le Méridion et le Ponant, le Septentrion et l'Orient savent combien d'énormes mouvements de guerre moi Gênes j'ai vaincu.")
"Janua, continue-t-il, c'est en latin, la porte. On ne peut déterminer si c'est la porte qui parle ou bien la ville symbolisée par cette porte.
L'étymologie de Gênes, comme très souvent les très vieux toponymes, est plus que confuse. Si certains rapprochent le nom du latin ianua ("porte, accès, passage"), d'autres y voient la même racine indo-européenne que dans le Genève/Ginevra helvète, *genu, qui signifierait "bouche". D'autres le ramènent au xenos grec ("étranger") et d'autres encore à un mot étrusque kainua qui signifie "cité nouvelle". (p. 72)
Résonances multiples : la porte bien sûr, mais aussi ce *genu grec si proche de notre gonu, grec aussi,  bouche et genou qu'une seule voyelle distingue. Et encore ce xenos, que l'on retrouve dans l'entretien avec Barbara Cassin :
"Le terme grec de xenos, qui signifie “étranger”, mais aussi “hôte”, contient les idées d’accueil, de respect de l’autre, dans une belle réciprocité entre celui qui accueille et celui est accueilli : “hôte” dans les deux sens, comme en français. Dans le monde d’Homère, celui qui arrive en face, l’autre, peut être aussi bien un homme qu’un dieu qui aurait pris une apparence mortelle. Il faut prendre au sérieux les épithètes homériques, “le divin Ulysse” par exemple. Elles disent la perméabilité du cosmos, cela même qui le rend beau – Nausicaa est le jeune fût d’un palmier, Ulysse est un lion, et les hommes et les dieux échangent leur forme."

Porte (village de Lautrec)
 La Porta Soprana possède un pendant tout au bout du centre médiéval : la Porta dei Vacca, qui sépare le premier bourg de la Maddalena du nouveau site de Prè (après le XIIe siècle) :

"Passée la porte, traversée la rue, direction ailleurs. Passer de l'autre côté, vers l'autre rive : en être rassasié, en être demandeur.
Être de chaque côté, du levant au ponant, d'est en ouest, de la ligne bleue à la ligne verte. Être des deux côtés à la fois, ambo i lati, entrambi i lati, pouvoir traverser la frontière, poser des axes, créer la ville, s'enivrer de passages." (p. 73)


Ce motif est si prégnant pour Benoît Vincent qu'il en a fait le titre de son site : Ambo[i]lati.


mardi 22 août 2017

# 200/313 - Le mystère des portes

"L’autre enjeu de l’Odyssée est la reconnaissance, celle d’Ulysse par ses proches lorsqu’il revient enfin à Ithaque, mais aussi en tant que héros : la nostalgie va de pair avec la quête d’identité. Face au cyclope Polyphème, Ulysse prétend s’appeler “Personne”, soit outis en grec. Homère fait un jeu de mots lié à la négation outis/mêtis, deux manières de dire “personne” : le second terme est l’homophone de mêtis, la ruse, qui caractérise Ulysse."

Barbara Cassin, in Philosophie Magazine, Été 2017 

En visite à Toulouse la semaine dernière, entre le Capitole et le couvent des Jacobins, je n'ai pu résister à la tentation d'arpenter la grande librairie Ombres blanches. En fait je redoute ces cathédrales du livre : la profusion menace, comment choisir entre cent titres alléchants ? J'essaie de retenir des ouvrages mal distribués ailleurs, je laisse courir mon intuition, mais on en ressort toujours un peu frustré. Pourquoi ai-je acheté, au détriment d'autres titres, le petit Où étiez-vous ? du psychanalyste Miguel de Azambuja ? Est-ce la mention de l'ami disparu, Jean-Bertrand Pontalis ? La citation intérieure de Stanislas Lem, tirée de Solaris ? Les noms entrevus d'Edgar Poe et de Roger Caillois ? Sans doute y a-t-il un peu de tout ça. Il y avait de la curiosité en tout cas, car c'est le premier livre que j'ai commencé, le soir à Lavaur, en pays de cocagne, sur les cinq acquis ce jour-là.

Serrure toulousaine
Gabriel de Azambuja parle lui aussi, en passant, d'Ulysse et du cyclope :
"Personne, Monsieur, c'est moi" est la phrase du disparu, celui qui ne veut pas être vu, mais aussi celui qu'on ne voit pas : il est sorti du champ de vision de l'autre, exilé dans le monde invisible. Personne, c'est aussi Ulysse, le tour qui sauve la vie, la disparition qui précède l'arrivée du nom : "Je suis Ulysse, fils de Laërte." (p. 19-20)
Gabriel de Azambuja dont je m'aperçus un peu plus tard qu'il était l'un des contributeurs du colloque qui eut lieu en septembre 2006 à Cerisy autour de l'oeuvre de J.-B. Pontalis, et dont les actes furent recueillis dans ce volume de Folio/essais intitulé Le royaume intermédiaire, acheté à l'automne dernier chez un bouquiniste de la Place de la Bourse, à Lille. Section 18, Le détective flâneur : sept fragments pour Jean-Bertrand Pontalis. Il commence sa présentation par une anecdote sur Federico Garcia Lorca qui disait devant son auditoire avant de lire Un poète à New York (Un poeta en Nueva York) : "Chaque fois que je suis devant un public et que je vais lire un de mes textes, j'ai la curieuse sensation de m'être trompé de porte". Ce qui le conduit à évoquer "le mystère de ces portes qui s'ouvrent et nous mettent en contact avec un ailleurs qu'on porte aussi en soi, avec des trésors qui nous donnent des nouvelles sur nous-mêmes", puis les écrits de Pontalis qui sont, selon lui, "peuplés de ces portes qui permettent les voyages".

Les portes, c'est sans doute ce que je photographie le plus souvent en voyage. Et il en est de magnifiques dans le sud-ouest, dans le pays de cocagne, dans la Ville Rose ; heurtoirs de bronze, serrures alambiquées, bois crevassé : je ne sais ce que vous cachez, taisez, protégez mais vos faces muettes, marquées par le temps qui passe me sont comme des visages dont l'énigme me demeure opaque. Et c'est fascinant.

lundi 21 août 2017

# 199/313 - Je te prends les genoux

Après cette séquence chinoise, place à la Grèce : dans le très riche numéro d'été de Philosophie Magazine qui contenait l'entretien avec François Cheng, il y avait juste après un article sur Homère vu par Barbara Cassin, philosophe et philologue, directrice de recherches au CNRS. On voudrait tout citer dans ces propos recueillis, tant la réflexion est stimulante et généreuse, mais bon, gardons, pour l'instant du moins, seulement ce qui fait écho à des motifs déjà abordés ici :

Accueillir l’étranger
« Les Corses [ Barbara Cassin a une maison en Corse dont elle apprécie l'hospitalité des habitants ] n’ont pas oublié la leçon d’Ulysse et Nausicaa. Après avoir quitté l’île de Calypso sur un radeau, Ulysse fait naufrage sur le rivage des Phéaciens. Épuisé, il s’endort sur la berge. Un ballon qui lui tombe sur le coin du nez le réveille, et il aperçoit des jeunes filles qui jouent pendant que leur linge sèche. En se relevant, il les fait fuir. Seule Nausicaa lui fait face. Ulysse, qui cache sa nudité sous un branchage, n’ose pas faire le geste traditionnel du suppliant, qui serait de lui saisir les genoux. Il a trop peur de l’effrayer, de la courroucer. Alors il invente le “discours qui gagne”. Il lui dit : “je te prends les genoux”, mais sans le faire. Il dit au lieu de faire ou, plus exactement, il dit pour faire. Il invente ainsi le discours performatif dont parle le philosophe du langage John Langshaw Austin, auteur de Quand dire, c’est faire (1962) : les mots d’Ulysse ne se contentent pas de décrire une réalité, ils créent cette réalité. Aujourd’hui, le geste, la parole du suppliant reviennent à remplir un formulaire administratif pour se déclarer demandeur d’asile."
Jacob Jordaens, La rencontre d'Ulysse et de Nausicaa, c. 1630-1640, Rijksmuseum, Amsterdam
L'extrait de l'Odyssée, chant VI, 119-246, qui correspond à cet épisode est ensuite commenté par Barbara Cassin elle-même :
"Ulysse hésita : ou bien supplier cette fille charmante en la prenant aux genoux, ou bien sans plus avancer n’user que de paroles douces comme le miel ? Il pensa tout compté que mieux valait rester à l’écart et n’user que de paroles douces comme le miel : l’aller prendre aux genoux pouvait la courroucer. Aussitôt il tint ce discours doux comme le miel et plein de profit.
ULYSSE. – Je te genouille, maîtresse, que tu sois déesse ou mortelle. Déesse, chez les dieux, maîtres des champs du ciel, tu dois être Artémis, la fille du grand Zeus : la taille, la beauté, l’allure, c’est elle !… N’es-tu qu’une mortelle, habitant notre monde, trois fois heureux ton père et ton auguste mère ! trois fois heureux tes frères !… […]  Jamais mes yeux n’ont vu pareil mortel, ni homme ni femme, le respect me tient quand je te regarde, à Délos un jour près de l’autel d’Apollon j’ai perçu ainsi une jeune pousse de palmier qui montait. […] Tout comme en le voyant, je fus en mon cœur saisi de stupeur longtemps, car jamais rien de tel n’était monté d’un arbre de la terre, ainsi toi, femme, je t’admire, je suis saisi de stupeur, j’ai terriblement peur de prendre tes genoux.[3] […]
[3] Saisir celui à qui l’on demande de l’aide par les genoux est le geste par excellence du suppliant. Ulysse, naufragé, est en situation désespérée. Mais au lieu de faire le geste, il parle : « Je te prends les genoux », dit-il. Ou plus littéralement : « Je te genouille », un verbe très rare en grec. Le genou, gonu, est lié au verbe gignomai, « devenir, naître, être » : c’est le lieu de la naissance et de la puissance, de la genèse. Ulysse préfère supplier Nausicaa en parole et prononcer un « discours profitable », « qui gagne ». Le gain est le performatif, et le choix du verbe rare signale qu’il se passe quelque chose dans le discours. Le performatif religieux fonctionne de la même manière : « Que la lumière soit », dit le Dieu de la Bible, et la lumière fut. La parole fait l’acte. Un homme comme Ulysse déploie la toute-puissance active, performative, du langage, et devient dès lors un « auteur », un « créateur » qui ne s’autorise que de lui-même, il devient réellement le « divin Ulysse ».
"Le genou, gonu, est lié au verbe gignomai, « devenir, naître, être » : c’est le lieu de la naissance et de la puissance, de la genèse". Ceci ne peut que me rappeler la vieille accoucheuse de Saint-Genou qui met au monde Gargantua. J'avais déjà noté alors que Le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Robert) indiquait que  le nom de genou dans les langues indo-européennes (latin, grec, langues indo-iraniennes) " est sans doute à rapprocher de la racine *gne-, *gen(e)- naître (latin gignere, grec gignesthai) selon l’usage ancien de faire reconnaître le nouveau-né en le mettant sur les genoux de son père ». Ce qui, entre parenthèses, ne rendait que plus cohérent le choix de Rabelais de faire naître Gargantua par l'entremise d'une native de Saint-Genou.

samedi 19 août 2017

# 198/313 - Tout est toujours en train de changer

"La seule chose qui ne changera jamais, c'est que tout est toujours en train de changer."
Yi Jing

Le Yi Jing, contrairement à ce qui est encore souvent colporté, n'est pas un instrument de divination, mais bien plutôt un manuel d'aide à la décision. Il ne dit pas ce qui va advenir, mais nous éclaire sur les potentialités d'une situation. "Interroger le Yi Jing, précise Pierre Faure, consiste à faire le point des énergies en présence à un moment donné, comme un acupuncteur prend les pouls pour connaître l'état de son patient ou un aviateur survole un paysage pour en avoir une vue plus large qu'à l'ordinaire."
Pour ceux qui voudraient poursuivre la recherche sur cette question, je veux signaler, outre l'excellent petit livre de Cyrille Javary déjà cité, Les rouages du Yi Jing (Picquier poche, 2009), la somme (plus de mille pages) du Yi Jing, le Livre des Changements, traduction complète du chinois par le même Cyrille Javary (commentée avec l'aide de Pierre Faure), parue chez Albin Michel en 2002.
Je veux citer enfin un extrait de l'introduction de Pierre Faure, qui jette un éclairage sur le rôle du hasard dans la consultation du Yi Jing :
"Si la fréquentation du Yi Jing ne doit pas être considérée comme un obscurantisme archaïsant, qu'en est-il de l'intervention du hasard ? S'en remettre à une manipulation aléatoire pour prendre une décision, n'est-ce pas là, au regard de la raison, le comble de la démission ?
Une telle critique ne survient que lorsqu'on se refuse à considérer le fonctionnement du psychisme dans sa globalité. Elle ne saurait venir en tout cas d'un Chinois pour qui le hasard se pense comme une mise en relation. Elle ne proviendrait pas non plus de ceux que n'effraie pas l'intrusion d'un élément inattendu ou a priori anormal : de l'amoureux des nombres par exemple, qui sait bien qu'un changement d'échelle fait apparaître des analogies insoupçonnées ; ou d'un amateur de fractales, qui voit la structure de l'arbre entier dans celle de la plus petite de ses feuilles.
Tout esprit avisé sait combien la saisie qu'opère l'activité mécanique de la conscience peut être dommageable à la perception du réel. Des démonstrations pertinentes de ce dernier point ont été fournies par Jean-François Billeter*, pour qui l'arrêt du contrôle qu'exerce la conscience permet à notre subjectivité de retourner à une forme d'activité plus complète et plus spontanée. La création d'un lien analogique entre l'état actuel de notre présence au monde et le corpus défini des hexagrammes semble être de cet ordre, dans la mesure où elle actualise, par le biais de la mémoire , de l'imagination ou de l'intuition, une partie d'un savoir latent mais inutilisé, beaucoup plus vaste que celui qui nous sert à produire ordinairement notre réalité." (p. 24)

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* De Jean-François Billeter, on peut lire en particulier l'excellent petit livre Un paradigme, dans la belle petite collection des éditions Allia (2012).

vendredi 18 août 2017

# 197/313 - Le Charcutter et le Bateleur

Déroulement du Dao : « Maintenant nous allons aller du côté de Passion fixe où, là aussi il y a beaucoup de chinois et pas une seule mention n’en est faite dans la critique littéraire. Il faut s’y faire. Tout ça passe inaperçu, mais c’est pourtant là. »
Sollers ajoute : « C’est même d’autant plus étonnant que ce livre utilise beaucoup le Yijing. Tout le monde connaît le Yijing, mais ici personne n’y fait attention.
Il y a pourtant dans ce livre beaucoup de signes imprimés. Ces traits brisés et ces traits pleins, ce n’est pas de la décoration. [...] »

 (Sollers, Déroulement du Dao, L’Infini n° 90, printemps 2005, p. 166)

Sollers se désole : il n'est pas entendu. C'est une antienne d'ailleurs valable pour tous ses livres : il n'y a plus de lecteur, il s'époumone dans le désert. Je ne peux résister en parlant de ce livre, Passion fixe, de vous donner un aperçu de ce qu'en dit Damien Taelman dans sa féroce diatribe Le Dao de Philippe Sollers, profession de moi.
Taelman commence par noter qu'il utilise, "sans piper mot", la traduction française d’Étienne Perrrot faite à partir de la traduction allemande de Richard Wilhelm, mais que cela ne l'empêche pas d'y opérer quelques subtiles retouches :

A droite, la traduction d'E.Perrot (1973, p. 325), à gauche extrait de Passion fixe (p. 114-115)
"Ce passage, écrit Taelman, mérite que nous nous attardions sur Sa méthode patentée de "traitement de texte" appelée "textshop". Notre Co-Recteur Chipoteur révise ici à tire d'aile la traduction française de l'allemand du chinois ; ce paragraphe illustre noir sur blanc Son modus operandi et ressemble à bien d'autres du même genre dans Drame (1995), Nombres (1966) et Mouvement (2016) - ce Vendeur à la criée n'a toujours pas changé de logiciel. Il écoule à bas prix ses contrefaçons made in China et Se livre sans retenue au copié/collé/chiqué. Le tableau comparatif suivant ne tient pas compte des changements de ponctuation arbitraire, mais les mutations significatives et les variations insignifiantes nées de la malice de notre Pen in the ass y sont surlignées... car il y a péril jaune en la demeure :

[...]
 
Et vous n'avez ici que trois pages sur les trente-deux que compte ce texte incendiaire.
Je dois cependant reconnaître que je ne goûte pas pleinement la charge corrosive de Taelman, et je ne suis pas prêt à renvoyer Sollers au néant comme le voudrait par exemple Juan Asensio : "Nous savions que l'infâme Philippe Sollers était une nullité littéraire absolue."


Mon ambivalence vis-à-vis de Sollers, mes sentiments partagés, je les ai d'une certaine façon résolus en lui attribuant un jour la figure du premier arcane du Tarot : le Bateleur. Oui, Sollers est un bateleur, un Charcutter si l'on veut, un bonimenteur, qui comme tout bon bonimenteur fait son miel de tout ce qui passe à sa portée, plagie sans doute, pique, détourne, amuse la galerie, séduit, subjugue, escamote ; mais sa superficialité est trompeuse : le Bateleur est aussi la première lame, le Principe à l’œuvre, le porteur d'infini. Sa futilité est plus apparente que réelle. Et dans Passion fixe, encore une fois, on peut trouver des passages comme celui-ci, qui sont tout sauf d'une nullité littéraire absolue :
"Je m'installe à une petite table dans ce musée de livres bien entretenu, près d'une porte-fenêtre donnant sur l'herbe. Instinct ou hasard, je prends une édition ancienne des États de la Lune et du Soleil, de Cyrano de Bergerac. Son portrait ouvre le volume, long visage intense, avec, en légende, le quatrain fameux :

La Terre me fut importune,
Je pris mon essor vers les Cieux,
J'y vis le Soleil et la Lune,
Et maintenant j'y vois les Dieux.

En toute modestie, donc. Normal que ses ennemis, après lui avoir empoisonné la vie, aient fini par lui faire tomber une poutre sur la tête. Je commence à lire : "La lune était dans son plein, le ciel était découvert, et neuf heures étaient sonnées..." Neuf coups dans la nuit, silence. Allez savoir pourquoi, cette aventure me paraît à ce moment présente, répandue dans l'air. J'arrive au passage où Cyrano, en rentrant chez lui, trouve un livre ouvert à une certaine page sur sa table, un livre qu'il n'a pas mis là, qui est donc venu se révéler à lui de lui-même. "Le miracle ou l'accident, écrit-il, la Providence, la Fortune, ou peut-être ce qu'on nommera vision, fiction, chimère ou folie si l'on veut..." J'ai toujours cru, moi aussi, que les livres étaient des instruments magiques, indiquant quand il faut à qui il faut l'attitude à avoir, le chemin à suivre. Ils font semblant d'être inertes, mais ils agissent en sous-main. Le papier renferme des atomes non encore connus, l'encre secrète des particules invisibles." (p. 27-28)
Le passage souligné, ce sont les lignes que j'ai moi-même soulignées au stylo noir en 2000, à la lecture du livre.
C'est loin d'être original ce que je vais dire là, mais c'est ce que je pense profondément : les choses et les êtres sont toujours plus complexes que l'on croit.

jeudi 17 août 2017

# 196/313 - Passion fixe

Je digresse, je me laisse porter comme la feuille morte par le courant dans Solaris. La pluie tombe à verse derrière la fenêtre où j'écris, et je me demande si je pourrais tout à l'heure prendre le vélo pour aller jusqu'à la gare. Dans le temps qui me reste, j'aimerais au moins amorcer cette chronique qui encore une fois va évoquer le Yi Jing, ce fameux Livre des Transformations - c'est ainsi qu'il est désigné dans la traduction de Richard Wilhelm -, mais que Cyrille Javary nomme plutôt "Le Classique des Changements". Alors que je rédigeais l'article précédent, je me suis souvenu de Philippe Sollers, pour qui ce vieil ouvrage chinois est depuis longtemps une référence importante : "dès 1965, dans Drame, et plus manifestement encore, en 1968, dans Nombres, Sollers prend en compte le grand livre de la sagesse chinoise...", signale Marcelin Pleynet dans La Fortune, la Chance, (Hermann, 2007), alors qu'il commente un autre roman paru en 2000, Passion fixe, dont le Yi Jing est en quelque sorte le centre ordonnateur.



Il se trouve que j'ai lu ce roman à sa sortie. C'est un roman sollersien typique, où le narrateur - double à peine dissimulé et fantasmé de l'auteur - se donne une pose avantageuse, développe une érudition prodigieuse et séduit surtout à tour de bras, bref c'est à la fois irritant et passionnant, stimulant et effroyablement égocentrique. Feuilletant l'ouvrage, je déniche à la page 100 une mention de l'édition de Wilhelm, sur laquelle il se fonde pour les commentaires du Yi Jing (appelé là Yi King) :
"Dans la bibliothèque de Dora (ou plutôt dans celle de son mari disparu, l'étrange cardiologue collectionneur), il y avait la première édition sérieuse, après quelques autres fantaisistes, du Yi King, celle de l'Allemand Richard Wilhelm, Iéna, 1923. Le Yi King, Livre des mutations, une antiquité, ayant une réputation de divination magique, il faut s'attendre qu'il suscite des tas d'élucubrations plus ou moins cinglées. Ça n'a pas manqué. Wilhelm, missionnaire protestant arrivé en 1891 en Chine, est censé avoir été initié, par un lettré appartenant à la famille de Confucius, à l'enseignement secret du yoga chinois (...). Wilhelm, inspiré par son maître Lao Nouai Suan, compose sa traduction en 1913, est interrompu par la Première Guerre mondiale, est assiégé par les Japonais, reprend son travail comme un bon jésuite, et, en 1923, date sa préface de Pékin. Carl Gustav Jung, c'est fatal, l'a bien connu et a été fasciné par lui. Il raconte même que, quelques semaines avant la mort de Wilhelm, il l'a vu apparaître près de son lit avant de s'endormir, debout dans un vêtement bleu sombre, les bras croisés dans ses manches :
"Il s'inclina, comme s'il voulait me transmettre un message. Je savais de quoi il s'agissait. Cette vision fut remarquable par son extraordinaire netteté : non seulement je voyais toutes les petites rides du visage, mais aussi chaque fil dans le tissu de son vêtement."


Sollers n'aime pas Jung, et il ironise ensuite assez lourdement sur l'apparition de Wilhelm. De Jung, il dit donc qu'il l'a "bien connu", mais c'est mentir un peu que de dire seulement ça. Dans sa préface à l'édition anglaise du Yi King, en 1949, Jung est plus explicite, parle d'hommage à son ami disparu. On peut bien connaître quelqu'un sans être son ami : Sollers ne l'ignore pas, mais il passe sous silence cette amitié qui le dérange. L'intérêt de Jung pour le Yi King n'est pas de pure circonstance, il écrit ainsi : "J’étais déjà bien familiarisé avec le Yi King lorsque j’ai rencontré pour la première fois Richard Wilhelm peu après 1920. Il me confirma alors ce que je savais déjà et m’apprit beaucoup d’autres choses. Je ne sais pas le chinois et n’ai jamais été en Chine."

Franchise de Jung sur sa connaissance du chinois. Sollers a-t-il témoigné de la même modestie ? Il ne semble pas si l'on en croit Damien Taelman, qui livre une analyse au vitriol du Sollers sinologue (on trouvera ces textes sur le blog de Roland Jaccard ou sur le Stalker de Juan Asensio). Pour être équitable, il convient aussi de lire la défense d'Albert Gauvin sur le site Pileface, consacré à Sollers.

19 h 47 : je mets un point final à cette chronique, suite au prochain épisode, le soleil est revenu, et j'ai pu aller à la gare en vélo.


mercredi 16 août 2017

# 195/313 - Marcher sur la queue du tigre

"Le hasard est en Chine la matérialisation de la qualité particulière de l'instant. Loin d'être haïssable, il est au contraire fort apprécié puisqu'on y lit à chaque instant la configuration que le flux du Tao prend spontanément lorsqu'on lui laisse libre cours."

Cyrille Javary, Les rouages du Yi Jing, Picquier Poche, 2009, p. 54.

Pour nous, occidentaux, écrit Cyrille Javary, l'emblème du hasard est une pièce tournoyant en l'air. Pile ou face. Une chance sur deux. C'est d'ailleurs ainsi que s'opère souvent ici le tirage divinatoire du Yi Jing, avec trois pièces de monnaie. C'est une méthode rapide. On pose sa question, on lance six fois les pièces, et un hexagramme est déterminé, un parmi les soixante-quatre que compte le Yi Jing, qui sont sensés décrire les soixante-quatre situations-types de la vie quotidienne. Il faut lire alors le texte canonique de l'hexagramme et les commentaires qui s'y rattachent. Par exemple, vous pouvez tomber sur 10, Lü, la démarche, avec ces mots associés : "Marcher sur la queue du tigre. Il ne mord pas la personne. Favorisant". Autrement dit, vous voilà dans une entreprise périlleuse, mais avec de la prudence, la réussite est au bout. Parfois un hexagramme est dit mutant, c'est-à-dire qu'un ou plusieurs de ses traits mutent, passant du yin au yang ou inversement, ceci formant un nouvel hexagramme donnant en quelque l'avenir de la situation, la potentialité qui y est enfermée.

Diagramme des 64 hexagrammes du Yi Jing envoyé par le jésuite Joachim Bouvet au philosophe Leibnitz (1701)
A cette méthode expéditive des pièces de monnaie s'oppose la méthode traditionnelle, beaucoup plus lente, dotée d'un protocole assez complexe, qui se pratique avec des tiges d'achillée mille-feuille (Achillea millefolium). Cinquante tiges dont l'on retire toujours une, ce qui laisse entendre qu'aucune interprétation ne saurait être parfaite, que toujours  quelque chose nous échappera. 
L'emblème chinois du hasard ce n'est donc pas un objet inanimé, c'est, on l'a vu, un oiseau, le loriot jaune :
" Le génie chinois est d'avoir choisi cette image de liberté absolue pour en faire le symbole du couplage parfait avec l'instant. Parce que nous voyons les oiseaux volant partout où bon leur semble, nous pensons qu'ils se posent au hasard. Les Chinois ont une autre idée, ils pensent au contraire que, pouvant se poser n'importe où ils veulent, les oiseaux se posent toujours là où ils doivent. Ils s'immobilisent à l'endroit le plus congruent avec la situation. C'est pourquoi les humains devraient les considérer comme des maîtres à imiter." (Cyrille Javary, op. cit. p. 53)
J'ai encore dans le tiroir de mon bureau les tiges d'achillée avec lesquelles j'ai autrefois tiré le Yi Jing, découvert à dix-huit ans avec le livre jaune de la traduction de Richard Wilhelm, traduit à son tour par Étienne Perrot. Bien que je ne cherche plus depuis longtemps à interroger l'oracle (qui me donna parfois des résultats étonnants), ces cinquante petites baguettes venues d'un talus oublié continuent de m'accompagner à leur façon.



mardi 15 août 2017

# 194/313 - Le loriot jaune sait très bien se tenir

"L'image idéale d'une culture n'est-elle pas un jardin à multiples plantes qui rivalisent de singularité et qui, par leurs résonances réciproques, participent à une œuvre commune ?"

François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer, 1998

J'ai retrouvé les photocopies que j'avais faites d'un dossier de la revue Europe consacré à François Cheng. Parmi celles-ci, me retient tout d'abord l'article d'un autre académicien français qui n'est pas précisément pas français : Michael Edwards, qu'il m'est déjà arrivé d'évoquer ici, et qui partage avec Cheng le même amour pour la langue française. Il met en lumière dans sa poésie la place fondamentale de la rencontre : "Pour lui et pour les poètes chinois en général, la poésie est une mise en relation avec un univers conçu lui-même comme un sujet. (...) Tout, pour lui, est présence. Le mot revient souvent, comme pour dire le plaisir ontologique, existentiel du poète devant les rencontres qui lui sont consenties, devant la foisonnante multiplicité d'un monde dont tous les éléments respirent le même souffle." Un peu plus loin il cite un poème du recueil Double chant, où, dit-il, François Cheng fait parler l'autre, en l'occurrence la voix d'un oiseau :

A l'apogée du printemps
Du fond du feuillage
Une branche se détache 
        et fait le geste d'accueil

Et nous traversons 
          l'aire du hasard
Pour nous poser là
A l'instant précis
          de l'éternité

Loriot jaune  (carnets de P.T. Ducourrau, 1868)
"A travers le hasard, poursuit Michael Edwards, qui pour le regard ordinaire et prosaïque expliquerait le fait que l'oiseau choisit cette branche en particulier de cet arbre parmi tant d'autres, la nature se fait signe. Le menu événement d'un oiseau qui se pose obéit à la marche de l'univers et révèle, à l’œil bien ouvert, l'éternité. Le poème s'offre, avec ses vers délicats et exacts, comme une sorte de calligraphie poétique, fondés sur l'art du trait."

Ce que ne dit pas Michael Edwards c'est que les Chinois ont précisément élu comme emblème du hasard un oiseau, le loriot jaune, ce que n'ignorait certainement pas François Cheng. "Le loriot jaune sait très bien se tenir", est-il écrit dans Le Livre des Odes. Commentant cette phrase, Confucius ajoutait : "Se pourrait-il qu'un être humain en sache moins que cet oiseau ?" Et le sinologue Cyrille Javary, commentant lui-même ce commentaire, écrit : "Savoir en toutes circonstances se poser à l'endroit juste, ajuster son agir en fonction du rapport entre le but qu'on poursuit et l'environnement qu'on traverse, voilà bien l'idéal du lettré confucéen et la raison pour laquelle il recommande l'usage du Yi Jing, dont le "rôle est de nous enseigner ce que les oiseaux font naturellement." (Les rouages du Yi Jing, Picquier poche, 2009, p. 56)
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NB : Hier soir, vu le documentaire de Jérôme Prieur, Le triomphe des images, il y a mille ans. Une très belle réflexion sur les peintures murales de l'art roman. La notice du magazine télé parlait uniquement de l'abbaye de Saint-Savin, mais j'ai eu une belle surprise en voyant tout à coup apparaître au mitan du film l'église de Saint-Martin de Vic, à laquelle j'ai consacré naguère plusieurs articles. L'art du Maître de Vic éclate avec évidence sur les très belles images de ce doc, et les interventions des historiens sont éclairantes. On y parle même de Judas. A voir en replay pendant six jours, ne vous en privez pas.

lundi 14 août 2017

# 193/313 - Beauté ténue d'une feuille de bambou

Je ne sais plus en quelle année j'ai lu pour la première fois François Cheng. De la bibliothèque, j'extirpe Le dit de Tianyi, lu à sa sortie en 1998. Roman dont je me souviens surtout de la terrible description des camps de travail chinois*, où le peintre Tianyi est envoyé au retour de l'Europe. Le feuilletant, je retrouve pourtant sans difficulté un passage où le narrateur, découvrant la peinture italienne, fait entendre déjà cette théorie du Souffle créateur que Cheng développait encore, inchangée, dans l'entretien récent à Philosophie Magazine :
"Je ne crois pas avoir été autant de connivence avec les peintres chinois des Song et des Yuan que dans les musées de Florence et de Venise. Eux croyaient aux vertus de la vacuité dans laquelle circulent des souffles organiques. Ils y croyaient viscéralement parce que leur vision cosmologique le leur disait. Ne répétait-elle pas à longueur de siècles, cette cosmologie - et ici résonnait à mon oreille tout ce que m'avait enseigné le maître -, que la Création provient du Souffle primordial, lequel dérive du Vide originel ? Ce Souffle primordial se divisant à son tour en souffles vitaux yin et yang et en bien d'autres a rendu possible la naissance du Multiple. Ainsi reliés, l'Un et le Multiple sont d'un seul tenant. Tirant conséquence de cette conception, les peintres visaient non pas à imiter les infinies variations du monde créé mais à prendre part aux gestes même de la Création. Ils s'ingéniaient à introduire, entre le yin et le yang, entre les Cinq Éléments, entre les Dix Mille entités vivantes, le Vide médian, seul garant de la bonne marche des souffles organiques, lesquels deviennent esprit lorsqu'ils atteignent la résonance rythmique. Pas étonnant que pour bon nombre de Chinois, un chef d’œuvre pictural qui unit la beauté ténue d'une feuille de bambou au vol sans fin de la grue, bien plus qu'un objet de délectation, est le seul lieu de vraie vie." (p. 232-233)
Dans ce court essai paru en 2002, Le Dialogue, sous-titré Une passion pour la langue française, - que je lus en septembre de la même année - François Cheng revient encore une fois sur la vision chinoise du vivant : "Selon une intuition foncière nourrie par des observations, et à partir de l'idée du Souffle, les penseurs chinois, surtout de tendance taoïste, ont avancé une conception unitaire et organiciste de l'univers créé, où tout se relie et se tient, le Souffle étant l'unité de base qui relie entre elles toutes les entités vivantes. Dans cet immense réseau organique, ce qui se passe entre les entités compte autant que les entités elles-mêmes." (p. 15, c'est moi qui souligne)

Cette dernière phrase me renvoie à un très stimulant passage des Diplomates, l'essai de Baptiste Morizot* que j'ai évoqué ici en avril :
"Par diplomatie des relations, on entend une diplomatie adossée à une ontologie et une éthique des relations : c'est-à-dire à une conception du monde suivant laquelle nous sommes un tissu de relations avec la communauté biotique, et où viser le bien des uns implique le viser le bien de la relation elle-même. C'est une diplomatie de la conciliation et de la réconciliation.
Elle s'oppose à une diplomatie des termes, adossée à une ontologie et une éthique substantialistes des termes, suivant lesquels ce qui existe, c'est avant tout des choses séparées, des humains et des loups, des sauvages et des civilisés, des êtres de droit et des êtres de matière ; et qu'il faut viser le bien de l'ensemble auquel on appartient (son espèce, son pays, sa classe sociale) avant le bien des relations, considérées comme secondaires." (p. 253)
Malgré cette convergence, qui laisse donc à penser que la pensée cosmologique chinoise s'inscrit plutôt dans la diplomatie des relations, Baptiste Morizot n'a pas un mot pour elle : l'essentiel de ses sources intellectuelles est d'origine française ou anglo-saxonne. De même Emanuele Coccia ne va guère chercher ses références du côté de l'Asie, à l'exception du japonais Watsuji Tetsurô, cité une fois dans le chapitre sur Le souffle du monde (mais il n'est jamais question de cette pensée chinoise du souffle évoquée par Cheng). Malgré les travaux des philosophes et sinologues François Jullien et Jean-François Billeter, ainsi que du géographe Augustin Berque, il semble donc que le chemin est encore long pour une véritable rencontre entre la philosophie occidentale la plus active et une pensée orientale pluri-millénaire mais encore bien vivante.


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* Je lis ce matin la chronique facebookienne d'André Markowitz, comme d'habitude excellente : il évoque Malraux, et la catastrophe du "grand bond en avant" qui provoqua en Chine une famine qui fit des dizaines de millions de morts. Aveuglement de nombre de nos intellectuels, qui ne fut guère ébranlé avant les écrits lucides de Simon Leys, alias Pierre Ryckmans, dont mon ami Jean-Claude me signale aujourd'hui le travail sur Shitao. Voir cette page web de la Fondation Berger.

** Dans le même numéro d'été de Philosophie Magazine, on peut lire le reportage de Baptiste Morizot, parti pister la panthère des neiges dans les montagnes du Kirghizistan, ce qui le conduit à méditer, je cite, "sur la patience dont les êtres humains - comme les grands prédateurs - sont capables."

samedi 12 août 2017

# 192/313 - Le souffle du Vide-médian

Cette notion de souffle que le philosophe italien Emanuele Coccia met si fort en avant n'est pas bien sûr une découverte : elle est à la base de plusieurs spiritualités, dont la spiritualité chinoise, comme en atteste par exemple un entretien avec François Cheng que l'on peut trouver dans le dernier numéro de Philosophie magazine. François Cheng, né en 1929 à Nanchang, académicien français depuis 2002, rescapé des horreurs de la guerre sino-japonaise puis de la guerre civile, a édifié toute son œuvre poétique dans un dialogue ininterrompu entre sa langue maternelle et sa langue d'adoption. Il travailla quelque temps avec le psychanalyste Jacques Lacan, sur la traduction de textes chinois. C'est précisément lors d'une question posée sur une notion qui fascinait Lacan que Cheng aborde la thématique du souffle :
"L’une des notions qui fascinait Lacan, vous l’avez raconté, était celle de « Vide-médian » dans le Tao, qui inspirera l’un de vos recueils de poèmes en 2004. Pourriez-vous nous l’expliquer ?

La notion de Vide-médian vient du célèbre chapitre 42 du Livre de la Voie et de la Vertu où il est dit : « Le Tao d’origine engendre l’Un, l’Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois, le Trois engendre les Dix Mille êtres. Ceux-ci, s’adossant au Yin, embrassent le Yang ; ils atteignent l’harmonie par l’intervention du souffle du Vide-médian. » Dans ce texte, l’Un désigne le souffle primordial ; le Deux les deux souffles vitaux, Yin et Yang ; Le Trois le troisième souffle qu’est le Vide-médian. Celui-ci a le don d’ouvrir sans cesse un espace d’échange et d’entraîner le Yin et le Yang dans le processus d’interaction et de transformation. Grâce aux actions concomitantes de ces trois souffles – le Yin, le Yang et le Vide-médian –, la Voie maintient sa marche dynamique et pérenne. Cette conception est à la base de la nature ternaire de la pensée chinoise. Plus tard, les confucéens ont érigé leur triade Ciel-Terre-Homme. Le souffle du Vide-médian est agissant dans toutes les situations où se cherche un dialogue entre des contraires. Il l’est aussi dans la création artistique : entre Cézanne et la Sainte-Victoire, le Vide-médian est le lieu même où l’œuvre advient."
François Cheng en 2017 © Serge Picard

François Cheng est aussi calligraphe, et dans cet art aussi, considéré en Chine comme matriciel, le souffle est une donnée essentielle :
"À propos de la calligraphie, vous avez parlé de « souffle-esprit » – ou comment « le souffle devient signe ». Pourriez-vous expliquer ce que ces formules révèlent de l’écart spirituel entre les cultures chinoise et occidentale ?

Si l’Occident est marqué par le mythe de Prométhée, qui vola aux dieux le secret du feu, la Chine l’est par celui de Cang Jie, qui déroba le secret des signes de l’écriture. Il est dit que le jour où Cang Jie traça les premiers signes, le Ciel-Terre trembla et les esprits pleurèrent. Rien d’étonnant que la calligraphie, qui élève les idéogrammes à leur dignité sacrée, soit considérée comme la mère de tous les autres arts. Elle est avant tout un art du trait. Précisons que le trait n’est pas une simple ligne. Composé d’os, de chair et de sang, à la fois élan et rythme, volume et mouvement, il est censé capter le souffle circulant qui anime l’univers vivant. Par exemple, le caractère Un, qui signifie aussi l’unité originelle, est un trait horizontal. Le geste de le tracer peut être identifié à l’acte démiurgique qui, à l’origine, sépara ciel et terre. Il en va de même pour les autres idéo­grammes qui incarnent chaque fois une manière d’être. Tracer un homme à côté d’un arbre donne le mot repos, tandis que le mot centre est figuré par une flèche traversant une cible en son milieu." [C'est moi qui souligne]
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