jeudi 20 août 2009

Sois tranquille, cela viendra !

La synchronisation ne s'est pas maintenue, ce dont je me doutais bien, car il est dans la nature de ces phénomènes d'être éphémères. Ma lecture simultanée continue néanmoins, et même plus que jamais j'en ressens la nécessité. J'ai même ajouté une nouvelle contrainte à l'exercice, celle d'apprendre par cœur au moins un poème de chaque poète traversé. Et mon choix s'est porté tout de suite, comme si cela s'imposait, sur le sonnet de Philippe Jaccottet, Sois tranquille, cela viendra !, poème intranquille, d'une beauté térébrante.

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s'arrête pas en chemin.



Ne crois pas qu'elle aille s'endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche

la pire soif, la douce bouche avec ses cris



doux, même quand tu serres avec force le noeud

de vos quatre bras pour être bien immobiles

dans la brûlante obscurité de vos cheveux,



elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,

de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,

elle vient : d'un à l'autre mot tu es plus vieux.

(L'Effraie, éditions Gallimard)

mercredi 12 août 2009

Se retourner, oublier

Depuis plusieurs mois, j'ai décidé de lire chaque soir trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'ai commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich (Poésie/Gallimard tous les deux). Dès que l'un des recueils est terminé, je le remplace par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que je suis passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et dernièrement, Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrais un passage que je recopie dans un petit carnet acheté à Prague dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je compose ainsi une sorte d'anthologie, que je relis de temps à autre afin de revivifier le souvenir de ces lectures.
Pour être honnête, je ne pratique pas cet exercice tous les soirs. Passé minuit, je ne m'estime plus assez réceptif pour apprécier la poésie, et parfois,, requis par d'autres activités ou d'autres travaux d'écriture, je renonce à me plonger dans ces trois volumes installés à demeure sur ma table de chevet.

J'en parle aujourd'hui parce que, depuis avant-hier, je constate un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Le 10 août, je remarque que le verbe se retourner est présent chez mes trois auteurs. Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés :

"Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, où il serait changé

en statue. On ne peut qu'avancer. (...)"

Philippe Jaccottet (in Les nouvelles du soir, p. 32)

"Là-bas, on a le droit de se retourner. Là-bas, on a la permission de porter le deuil."

Tomas Tranströmer (in Coin de forêt, p.235)

le vent blême des provinceslâche ses meutes nocturnes
j'écoute le volet grince
l'arbre effaré se retourne

Jean-Claude Pirotte (in 18, avenue Gambetta, p. 472)

Cette synchronie aurait pu rester unique, mais il se trouve qu'hier, rebelote, nouvelle coïncidence autour du verbe oublier, encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même...

"et sur Rethel givré la lune coulera
l'écume de son lait
l'avenue Gambetta

frémira sous le gel
comme elle aura frémi

dans mes hivers d'exil
qui seront oubliés "


Jean-Claude Pirotte (in 18, avenue Gambetta, p. 480)

"(...) Nous avons pourtant vécu tant de choses nouvelles, nous nous en souvenons, et aussi de ces heures où nous ne valions pas grand chose (quand, par exemple, nous faisions la queue pour donner notre sang au colosse bien portant - il avait ordonné une transfusion), des situations qui auraient dû nous séparer si elles ne nous avaient rapprochés, et des situations que nous avons oubliées ensemble - mais elles ne nous ont pas oubliés ! Elles se sont muées en pierres claires et obscures. Pierres éparpillées d'une mosaïque.(...)"

Tomas Tranströmer (in Funchal, p.236-237)

"Malgré le chemin fait, nous restons à l'orée
et ce n'est pas ces mots hâtifs qu'il nous faudrait,

ni cet oubli, lui-même oublié tôt après (...)"
Philippe Jaccottet (in Agrigente, 1er janvier, p. 35)


Le plus étrange reste à venir. Après avoir consigné ces extraits dans le carnet, je suis revenu à la lecture de Machina memorialis, l'ouvrage de Mary Carruthers sur Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Age (sous-titre du livre). Page 45, dès le premier paragraphe, la résonance est énorme :

"Tant que la memoria est restée la "machine" à penser, l'on n'a cessé d'analyser les limites qu'elle imposait au savoir humain et de s'en inquiéter : "En moi-même, déclare saint Augustin, dans ce grand palais de ma mémoire [...] le ciel, la terre, la mer, et tout ce que j'ai pu y remarquer s'offrent à moi aussitôt que je veux, hormis les choses que j'ai oubliées " (nous soulignons). Dans cette acceptation spontanée, et presque joyeuse, que manifeste ici Augustin se lit une différence essentielle entre le monde du Moyen Age et celui d'aujourd'hui. Avoir oublié est, pour nous, l'indice d'un échec du savoir et constitue une bonne raison de se méfier de la mémoire ; mais dans la culture d'Augustin, oublier certaines choses était une condition nécessaire pour se souvenir d'autres."

Enfin, page 52, on trouve un écho direct au poème de Tranströmer :

"L'expression [memoria rerum] implique que, tel des éclats de pierre dans une mosaïque (métaphore courante), les res memorabiles s'inscrivent à l'intérieur d'une combinaison qui les rend à la fois mémorables, susceptibles d'être inventées et génératrices d'invention."

Belle "mosaïque" que cette constellation de textes surgie l'espace de deux soirs. Notons en dernier lieu que le binôme se retourner/oublier, ces deux verbes courants, exprime en somme une opposition : dans l'acte de se retourner, il y a l'idée d'un retour vers le passé, d'une remémoration, antinomique bien sûr à l'acte d'oublier.

lundi 6 juillet 2009

Luz

Emprunté l'autre jour le roman de Sylvie Gracia, une parenthèse espagnole, paru chez Verticales. Pour au moins deux raisons (car de cette auteure, je n'avais encore jamais rien lu) : le fait qu'elle soit née en 1959 (et que c'est donc quelqu'un de ma génération : un aspect par ailleurs important dans le livre) et le fait que la quatrième de couverture mentionne une certaine Luz :

«Luz est à mes côtés, silencieuse, pendant ces milliers d’heures passées à la recherche du tombeau de mots dans lequel j’embaume sa vie, comme j’embaume celle de Ramón, de Capa et d’Orwell, ou bien d’Antonio. La ronde des vivants et des morts.»

Luz, la lumière en espagnol, est un nom primordial pour moi, car c'est avec lui que j'ai ouvert l'Archéo-réseau, en février 1991. Deux livres déroulaient en parallèle des échos improbables : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey, et La Fête à Venise de Philippe Sollers. L'héroïne de celui-ci se nommait elle aussi Luz, elle était née en 1966 à Los Angeles et avait les yeux très bleus : description qui convenait bien à celle avec qui je partageais ma vie à l'époque.
Sollers citait lui-même un passage d'Hemingway : "Par une soirée brûlante, à Padoue, , on le transporta sur le toit d'où il pouvait découvrir toute la ville. Des martinets rayaient le ciel. La nuit tomba et les projecteurs s'allumèrent. Les autres descendirent et emportèrent les bouteilles. Luz et lui les entendirent en-dessous, sur le balcon. Luz s'assit sur le lit. Elle était fraîche et douce dans la nuit chaude."

J'ai aimé l'interrogation sur notre génération, elle n'est pas si fréquente (sur cette rareté même, il faudrait peut-être commencer à réfléchir) : "J'avais vingt ans en 1979 et, dans cette décennie finissante, les utopies qu'avaient cultivées les génération optimistes nées après-guerre se désagrégeaient, mais nous ne le savions pas. Nous voulions encore en être, forger une nouvelle humanité espérions-nous, d'autres rapports et d'autres désirs. Nous voguions sur la queue d'une comète qui fonçait dans l'inconnu du prochain millénaire et nous étions aveugles, croyant pouvoir encore inventer alors qu'il nous faudrait, bientôt tenter de préserver quoi? Pas grand-chose, peut-être simplement quelques espaces intimes pour ne pas sombrer." (p. 17-18)

Et puis il y eut cette superbe synchronie portée d'une part par cette page 72 :
"Dans le reflet, Luz s'était immobilisée, son regard balayait la pièce à la recherche d'une chose qu'elle aurait oubliée. Je la vois se diffracter en myriade de Luz fantomatiques, corps souple, revêtu de ces vêtements cintrés qu'elle aimait par-dessus tout, marquant ses hanches étroites, ses seins libres sous le tissu. De la musique vient s'incruster, et ce n'est pas Patti Smith, plutôt Lou Reed, Perfect Day par exemple, que nous écoutions si souvent les matinées où nous nous réveillions dans l'appartement en désordre. (...) La voix douce de Lou Reed montait sur fond de piano, nous sussurrant, You made me forget myself, I thought I wa someone else, Someone good. Il était près de midi, dans la cour du rez-de-chaussée les deux chats vagabonds que nous nourrissions venaient nous espionner sur le pas de la porte-fenêtre. Such a perfect day."

Or, le matin même, j'avais écouté pour la première fois Transformer, l'album de Lou Reed qui renferme Perfect Day. Ma connaissance de Lou Reed ne tenait jusqu'à lors qu'en deux disques vinyl.

samedi 7 mars 2009

Aux planches des atlas

Aux planches des atlas
je mendiais des rêves

ma sébile lourde
de Karaganda
de Barents et de Baffin

je traçais ma route
entre les trémas des fleuves

sur les étangs noirs
je faisais voguer
les vertes sibéries

un canard s'envolait
un bois le rattrapait

jeudi 26 février 2009

Je connus les pleurs secs

Je connus les pleurs secs
des visages évidés
A la douane de mer
des larmes passaient en fraude

mardi 24 février 2009

La lanterne sourde

Soudaine envie de poésie, hier soir, et donc mise en ligne du poème suivant dans le long carnet bleu de Falaises, Je tentais d'inutiles manœuvres. A cette occasion, je le modifiai légèrement, essentiellement dans le découpage des vers. Et je me suis surtout penché sur ces trois lignes :

Il y eut même dans
la torpeur des lampes
le repos d'une lèvre

Trois hexasyllabes, à ceci près que la torpeur des lampes était en déficit d'une syllabe. Mais je ne trouvai pas de terme équivalent qui me satisfasse, car je voulais aussi préserver l'assonance avec dans.
Sur ce, j'abandonne l'ordinateur et dans la chambre je consigne mes derniers achats dans l'agenda du Livre de Poche que j'emploie à cet office. Agenda ponctué d'extraits de Maupassant. Or, dans celui qui correspondait aux jours de cette semaine on pouvait lire ceci :

"Dans un mois, ce sera autre chose encore. Le village n'aura plus que ses pêcheurs qui iront par groupes, marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, portant d'une main un litre d'eau-de-vie et, de l'autre, la lanterne du bateau."

Lanterne, c'était bien évidemment le mot qui me manquait. Qui avait le nombre requis pour le vers, comportait la nasale an et assonait avec lèvre, par-dessus le marché.

Georges-Emmanuel Clancier et Aimé Césaire, dont je lis chaque soir quelques vers, se mirent eux aussi en résonance avec ma petite séquence de Falaises. Clancier :

Closes sous les baisers d'un impossible amour
Vers quel amour aussi certain que la mort
Les lèvres tendaient ce trait léger entre peine et désir ?

Césaire :

Cependant telle une chevelure l'âpre vin de fort Kino monte l'escarpement des falaises très fort jusqu'à la torpeur tordue des coccolobes.
(Intimité marine, in Ferrements)




Mais ce n'est pas fini. Avant de sacrifier au sommeil, j'entreprends de lire les premières pages du Breton par Philippe Audoin (Pour une bibliothèque idéale, Gallimard, 1970), un livre déniché au Bleu Fouillis des Mots, choisi parce que Philippe Audoin est aussi l'auteur de Bourges, cité première, un ouvrage qui m'a beaucoup servi pour ma Géographie Sacrée, paru presque à la même époque, en 1972. Il y brosse tout d'abord une biographie du poète, examinant avec minutie les rares traces qu'il a laissées de son enfance :

Le ton à la fois proche et lointain de ces demi-confidences, cette extrême pudeur à dévoiler le secret des sources les plus lointaines se retrouvent et s'expliquent en partie dans une image que je tiens pour révélatrice : dans Au lavoir noir il évoque le moment où un papillon de nuit s'est posé un instant sur ses lèvres : "Et le merveilleux petit baîllon vivant reprit sa course, tant qu'il fut dans la pièce suivi comme au projecteur par la lanterne sourde de mon enfance*." Je sais par d'autres passages que la "lanterne sourde" était, dans l'esprit de Breton, inséparable de l'idée d'un accès privilégié à ce qu'on peut concevoir "de plus à nous, de plus précieux". "Je suis dans un vestibule de château, ma lanterne sourde à la main, et j'éclaire tour à tour les étincelantes armures. N'allez pas croire à quelque ruse de malfaiteur. L'une de ces armures semble presque à ma taille..."(Introduction au discours sur le peu de réalité). "J'aime beaucoup ces hommes qui se laissent enfermer la nuit dans un musée pour pouvoir contempler à leur aise, en temps illicite, un portrait de femme qu'ils éclairent au moyen d'une lanterne sourde."(Nadja)."(pp. 8-9)

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* C'est l'auteur qui souligne.

Voir l'article récent d'Archer sur André Breton et Julien Champagne, où Philippe Audoin est cité (contrairement à la notice de Wikipédia).

lundi 23 février 2009

Je tentais d'inutiles manoeuvres

Je tentais d'inutiles manoeuvres
jetais des ancres
dans l'anse des douleurs

Je sondais des fonds amers
Je trouvais même
dans ces tentatives obscures
des bras secourables
des regards chaleureux
des mains tendues

Il y eut même dans
la torpeur des lampes
le repos d'une lèvre

Il y eut
oui
du répit

l'illusion d'un possible
abordage

mercredi 21 janvier 2009

Aveuglantes Lumières

Une de mes ressources est la médiathèque Equinoxe, où je puise à peu près toutes les trois semaines plusieurs volumes le plus souvent de nouveautés. Je recherche peu, me confiant au hasard des étals. Presque soulagé parfois de ne rien trouver qui fasse étincelle : je peux ainsi me consacrer aux seuls ouvrages qui m'attendent à la maison, dont la masse est déjà trop nombreuse pour le temps limité dont je dispose.
La dernière fois, j'étais dans ce cas et je m'étais seulement, si je puis dire, ravitaillé en bandes dessinées, et je m'apprêtais à repasser le seuil de l'endroit lorsque je fus attiré par un présentoir affichant des ouvrages à lire absolument. En règle générale, cette injonction a sur moi un effet répulsif, mais là, je ne sais pourquoi, espoir sans doute de flasher enfin sur quelque chose, j'y suis allé.
Et c'est ainsi que j'ai embarqué Aveuglantes Lumières, Journal en clair-obscur, de Régis Debray, publié en octobre 2006 chez Gallimard.
Je pensais que ce serait lecture rapide, ainsi que la plupart des journaux d'écrivains, mais ce ne fut pas exactement le cas. Ce journal n'en est pas tout à fait un : il tient plutôt le milieu entre l'essai et le carnet de travail, et il comporte quelques passages ardus qui commandent la lenteur. Pour aller vite, Debray asticote la vache sacrée voltairienne trop souvent invoquée selon lui en cette année 2006 marquée par l'affaire des caricatures de Mahomet. Je le rejoins en ceci qu'incroyant moi-même, ou du moins attaché fermement à la laïcité, je n'en estime pas moins que l'étude du fait religieux et son enseignement sont des impératifs de l'époque à traverser. Debray me paraît infiniment plus pénétrant que, par exemple, Michel Onfray sur le rapport de la société au sacré et à la religion.

J'extrais ici quelques passages de la dernière partie du livre, dont j'aurais peut-être usage dans la suite de mes propres études. Page 173, il évoque ainsi l'impératif mythologique : "(...) une identité collective ne va pas sans quelque médiation esthétique. Il n'y a pas les choses positives d'un côté (économie, commerce, fiscalité, etc.) et de l'autre les fictives ou factices. Dans la vie collective, tout ce qui n'est pas fictif est factice. D'où vient que les communautés humaines sont imaginaires ou ne sont pas, l'européenne y compris. Cela n'avait pas échappé à un pionnier du grand rationalisme comme Paul Valéry, dès l'avant-guerre. Il a expliqué mieux que personne que l'état de société exige de se placer sous l'empire des signes et des symboles afin de faire jouer "l'action de présence de choses absentes". Il n'est de collectivité durable que fiduciaire, tout retour à "l'ère du fait", celle des bêtes, lui est fatal. Et d'historique que dans le demi-jour du mythe : la lumière crue, fluide glacial qui dépoétise l'amour (on ne flirte pas sous un scyalitique), décourage tout autant la mise en route."

Il critique les billets de la monnaie européenne, qui ne transmettent selon lui aucun symbole : Le fil est coupé. "Un symbole qui ne raconte rien ne rassemble personne, et donc ne joue pas son rôle de symbole (ou réunion, en grec). Qu'il n'y ait pas de politique sans symbolique, ni de symbolique sans imaginaire, c'est une contrainte qui échappe au petit rationalisme, et qui amène à se demander si les continents n'ont pas les Lumières qu'ils méritent."

Page 181 : "Attelé tout entier au privatif, l'esprit des Lumières a fait l'impasse sur le ligatif. Sur l'inextinguible soif de conjonction, le lien émotionnel de fraternité, la communion croyante et militante, sur le jeu indéfiniment recyclé du transcendant et de l'agglutinant, bref, sur le sacré social, il jette le regard souriant et tranquille du patron qui a réussi et lance, comme Mme Thatcher : "La société n'existe pas."C'est le souhait des enrichis que les have not ne se regroupent pas : il n'y a que les faibles qui ont besoin de se syndiquer pour se sentir un peu moins faibles."