mercredi 7 février 2018

Elégie/Varsovie

16 h 30 et des poussières, et il fait déjà nuit sur Varsovie. L'heure est la même qu'en France mais nous sommes bien plus à l'est. Impression d'un retour dans le temps, dans le tréfonds de décembre. Le bus 175 s'emplit peu à peu de Varsoviens silencieux, la plupart occupés comme chez nous par le rectangle noir de leur smartphone. Il faut que je me débarrasse d'une vieille imagerie soviétique qui continue d'influencer mes représentations de l'Europe de l'Est. Une voix synthétique égrène le nom des stations, dont la liste se déploie sur un affichage numérique ultra-moderne ; de hauts buildings avec des enseignes luminescentes s'élèvent au fil des quartiers traversés. C'est ça la Pologne d'aujourd'hui, pas celle où l'on faisait la queue des heures pour acheter des chaussures en carton. Je descends place Pilsudskiego.

En France, les lumières de Noël ont été remisées au placard, ce n'est pas du tout le cas ici, en tout cas dans le centre de la ville, où tous les arbres sont caparaçonnés de guirlandes, où tout flamboie et s'illuminoie. Est-ce pour contrecarrer cette nuit trop prompte à engloutir le jour ? Désir de prolonger la fête et de nier la tristesse des lendemains ? Je ne sais, et suis bien incapable de m'en inquiéter auprès de quelque passant, n'étant nanti que des quelques mots que Nunki Bartt avaient encore dans sa besace, souvenirs de ses campagnes viticoles avec des saisonniers polonais.


A partir du moment où j'ai accepté le principe de ce voyage (qu'on m'a proposé, ce n'est pas moi qui en ait eu l'idée), la Pologne m'a fait signe (ou sans doute ai-je été plus attentif à tout ce qui pouvait y avoir trait). Ce fut d'abord le livre de Stéphane Audeguy, Une mère, mi-décembre. J'en ai parlé ici, de cette mère, fille de réfugié polonais, portant le nom de Sabine Sobczak dont j'écrivais qu'elle ne partait pas avec tous les atouts dans sa manche : "Elle n'avait pas trois ans quand le pays d'origine de ses parents disparut de la carte de l'Europe."

Je n'ai pas mentionné en revanche qu'à la même période je tombai sur un entretien récent (datant du 17 décembre 2017), donné au Point par l'écrivain autrichien Peter Handke, à l'occasion de la parution chez Gallimard de son Essai sur le fou de champignons. Toutefois ce n'est pas cet ouvrage qui m'a retenu sur l'instant mais la mention qu'il fait d'un livre beaucoup plus ancien, Le Malheur indifférent :
"Dans vos livres, à l'inverse, vous bannissez toute résolution finale…
C'est vrai, chacun de mes récits a des fins qui ne sont pas des fins, mais des ouvertures. Sauf le livre sur ma mère, sur sa vie et son suicide, pour lequel il était difficile de trouver une ouverture…

Ce livre sur votre mère, Le Malheur indifférent, vous l'avez écrit quelques semaines seulement après les faits, en 1972…

C'est un livre qui a été écrit dans une grande urgence, une grande nécessité. J'y étais poussé par une sorte de force. C'était tout de suite après sa mort parce que je me suis dit que si j'attendais, ça deviendrait un livre comme il y a tant, de simples Mémoires."
La résonance avec le livre de Stéphane Audeguy était trop forte pour que je laisse passer ça : je commande aussitôt l'ouvrage. Le 23 décembre, je poste donc l'article sur Une mère. Le 27, je reçois un sms de l'amigo Nunki Bartt :


Je ne l'avais pas lu, mais ce second écho me confirma que je tenais bien là une piste sérieuse.

Le sous-titre du livre de Audeguy était Élégie. "Une affection émue", selon l'auteur lui-même. Norbert Czarny*, dans un bel article de L'école des lettres, rappelle que selon les dictionnaires l'élégie est un chant de mort qui évoque la souffrance amoureuse : "On peut ainsi songer à certains poèmes de Hugo, de Rilke, au « Nous deux encore », de Michaux. Audeguy cite Ponge et envisage la forme autrement. Hommage à sa mère, à la vivante qu’elle a été, il en aime surtout la liberté :

« La Beauté m’a toujours paru liée à la liberté ; en ce sens précis, mon travail d’écrivain est lié à ma mère – ce qu’elle ignorait précisément parce que la leçon de liberté qu’elle m’a donnée fit que ma vie personnelle, artistique et autre, n’a guère ressemblé à ses goûts, à ses idées en la matière –, si nous parlions ensemble avec plaisir, c’était précisément sur cet horizon de liberté. »

La mère, l'élégie, je retrouvais tout cela quelques jours plus tard, le 3 janvier précisément, à la lecture encore une fois de ce livre décidément surprenant, Le Conte du biographe, d'AS Byatt, qui m'entretint d'un autre Bartt :
"Je hais les photographies. J'ai ce qui correspond à une phobie des photographies. Je ne permets pas qu'on me photographie. (Il existe peu de gens qui pourraient songer à s'y risquer.) Roland Barthes avait raison, dans son livre sur la photographie, de dire que les photographies ont essentiellement partie liée avec la mort. Cette créature était vivante, et sera morte, dit une photographie, selon Barthes. Son livre est une élégie secrètement dédiée à sa mère, la photographie qu'il aime (et ne reproduit pas) la représente enfant, à une époque où elle existait et lui pas." (p. 185, c'est moi qui souligne)
Sur Barthes, j'avais moi-même écrit une chronique à propos de son Journal de deuil, consacré à la mort de sa mère qu'il chérissait plus que tout.

Bon, en tout cas c'est à une mère et à sa fille que je dois d'avoir trouvé sans trop de mal la rue varsovienne où je devais récupérer les clés de l'appartement réservé rue Miodowa. Je commençais à tourner pitoyablement en rond dans le quartier lorsqu'elles eurent pitié de moi, en butte au vent aigre, penché sur mon plan de l'office de tourisme de l'aéroport, et elles n'hésitèrent pas à se dérouter pour m'accompagner et me remettre sur le bon chemin.
Une demi-heure plus tard, après avoir franchi pas moins de trois portes au 12 rue Miodowa, je touchai au but. En ressortant pour aller faire quelques courses, je m'aperçus qu'une autre entrée était possible, une seule porte donnant sur une petite rue transversale, toute pavée, la rue Kapitulna, qui débouchait directement dans la vieille ville, le Stare Miasto. La suite au prochain épisode (neigeux).

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* Le nom même de Norbert Czarny me laisse subodorer une origine polonaise. Je n'ai pas trouvé de biographie explicite sur le net, néanmoins le premier roman publié par l'auteur, Les valises (Lieu Commun, 1988)  ne laisse guère planer le doute : "Un premier roman enveloppé de la grâce de l'enfance. Le narrateur, enfant, s'ennuie le dimanche mais il regarde avec intensité et étonnement l'étrange univers de la famille exilée de Pologne." « Copyright Electre

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